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Alors Mathilde Blanc aura l'idée de m'écrire. elle me dira c'est l'histoire d'Aincourt , des milliers de gens comme mon père ont vécu cette histoire, des gens comme nous. Je lui dirai c'est une histoire d'amour.

Après le sidérant et magnifique Kinderzimmer, Valentine Goby était attendue au tournant... J'avais hâte de découvrir le sujet de son prochain roman, et un peu peur pour elle. Allait-elle rebondir après Kinderzimmer, se renouveler et me surprendre tout en me touchant toujours autant? Quelle histoire, quelle vie, quel personnage après Mila? Et quelle écriture pour accompagner ce nouveau personnage? Un véritable défi d'écrivain, et, bravo Valentine, un défi relevé haut la main avec ce Paquebot dans les arbres

Mathilde est l'héroïne de ce nouveau roman, héroïne de la vie quotidienne, avec en arrière-fond historique les trente glorieuses et la guerre d'Algérie. Mais c'est à une autre tragédie que la jeune fille doit faire face, la maladie qui touche son père et sa mère, disloquant dans un même mouvement la famille, les jetant peu à peu dans la misère, et remettant tout en question : la tuberculose, un mal tout droit sorti du XIX° siècle mais qui faisait encore des ravages dans les années soixantes. Les parents, Paulot et Odile, sont envoyés en sanatorium, cet immense bâtiment construit pour isoler et tenter de soigner des centaines de tuberculeux, ce "paquebot dans les arbres" dont il ne reste aujourd'hui que des ruines à Aincourt. Et des images me sont revenues... cet autre paquebot face aux vagues de la Manche, à Berck-sur mer, hôpital maritime à l'architecture magnifique posé sur le sable.
Leurs parents au sana, devenus "tubards" comme on disait alors avec crainte et pitié, Mathide et Jacques, son jeune frère, sont séparés, envoyés en famille d'accueil. La jeune fille va refuser cette mise à l'écart, se dresser contre la fatalité, lutter pour soutenir moralement et financièrement ses parents et son frère, pour poursuivre ses études, et pour rassembler autour de sa présence solaire et énergique les membres d'une famille dispersée. 

Mathilde sacrifie tout à sa famille et à son père, son adolescence, son premier amour, ses forces. L'amour qu'elle porte à son père Paulot est inextinguible, immense. Magnifique mais aussi sacrificiel. Ce roman pose ces questions terribles et fondamentales : de quoi est fait l'amour pour ses parents, est-ce aux enfants de s'occuper de leurs proches lorsque ceux-ci sont dans la maladie ou la détresse, jusqu'où peut aller l'oubli de soi? 
Et puis Un paquebot dans les arbres c'est aussi un roman qui tient en haleine, que je n'ai pu lâcher jusqu'à la dernière ligne, tout en souhaitant que cette lecture dure toujours. Je me suis oubliée, perdue dans ce texte, sans comprendre vraiment son secret. La fluidité de la narration, les arrêts sur image lors de scènes incroyables de justesse et d'émotion, une écriture au plus près des sensations et des sentiments, les aller-retour entre le présent et le passé, le tissage si fin entre l'Histoire et le quotidien de ces personnages, le personnage de Mathilde, entre force et fragilité, très incarné, et la formidable histoire d'amour entre les parents aussi, qui se retrouvent dans cette île à part du monde qu'est le sanatorium... tout cela contribue à faire de ce récit un petit bijou.

Je me suis perdue, oubliée au fil de ma lecture, et bon dieu que cela fait du bien lorsque la vie ne va pas toujours comme l'on veut! Et dans un même mouvement je me suis cherchée et sans doute retrouvée, car Mathide insuffle vie et courage, elle montre le chemin. Merci Valentine.

Ed. Actes Sud, 2016.

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