15 septembre 2016

A la table des hommes de Sylvie Germain

 

20160918_183722[1]Un pauvre porcelet, seul survivant d'une ferme bombardée, est arrachée aux mamelles de sa mère, se métamorphose en enfant et est recueilli par une vieille villageoise. Dit comme cela, l'affaire paraît limite grotesque... Mais c'est sans connaître Sylvie Germain, son talent de romancière et de poète, et sa façon unique de mêler le mystère à la réalité. A la table des hommes se situe au mitan du conte et du récit réaliste pour empoigner avec audace le thème de l'étroite parenté entre l'animal et l'homme, dont quelques-uns, plus proche de la nature que d'autres, se souviennent. Encore un récit d'apprentissage donc, pour interroger les notions d'humain et d'inhumain dans toutes leurs acceptions.  Et si Le garçon de Marcus Malte n'a pas de prénom, dans A la table des hommes on l'appelle Babel, car découvrir l'humanité c'est aussi se familiariser et s'emparer du langage.

Certes roman perd un peu de sa magie dans sa seconde partie, lorsque Babel devient peu à peu  un homme dénaturé presque comme les autres, mais il est magnifique dans sa première moitié. L'écriture de Sylvie Germain, charnelle et sensuelle, parvient de manière étonnante mais évidente à mêler trivialité et magie, réalisme et onirisme et à immerger le lecteur dans un monde où règnes animal et humain communiquent étroitement. On a tous quelque chose d'animal, on l'avait oublié, Sylvie Germain nous le rappelle, et ça fait du bien.

Ed du Seuil, 2016

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07 septembre 2016

Le garçon de Marcus Malte

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Un garçon ou comment expérimenter le monde et mettre à l'épreuve l'écriture.

Un roman à part dans cette rentrée littéraire 2016, un ovni, pas du tout  dans la veine des livres précédents de Marcus Malte, ceux qui frisaient avec le polar, ou ceux, excellents d'ailleurs, qui étaient publiés en collection jeunesse -L'échelle de Glasglow, Scarrels, Il va venir-. Ce garçon c'est ici un enfant quasi sauvage, né au début du siècle et élevé par une mère mutique dans une pauvre masure perdue, quelque part dans le sud de la France. Quand la mère meurt, commence l'histoire du fils. Le garçon c'est, à l'échelle d'un destin individuel, la découverte du monde, de ses semblables, des relations humaines, de tout ce qui fait le sublime ou le sordide de l'existence. Un roman d'apprentissage donc, radical et dans toute la force de l'acception du terme.

Le garçon, qui sera nommé tout au long du texte par ce terme neutre et universel, découvre ce qu'il y a de plus beau et de plus horrible à côtoyer les hommes. D'abord, l'amitié et l'admiration pour des êtres hors du commun, ici représentés par Joseph le sage ou Brabek, le philosophe et lutteur de foire. L'amour ensuite, avec Emma, l'amour dans toute sa puissance sexuelle et charnelle, le désir sensuel et fiévreux, une passion qui est à l'origine de magnifiques pages érotiques pour écrire l'initiation au plaisir des deux amants. Initiation littéraire également car Emma aime écrire et lire, adore la poésie et les mots, et même si le garçon ne dit rien, il sait écouter attentivement. Mais nous sommes au début du siècle, et Marcus Malte nous rappelle qu'une histoire individuelle s'inscrit toujours dans la grande Histoire. La dernière partie du roman est peut-être la plus belle, tant elle suit au plus près, dans le feu des combats, la fatigue des longues marches, l'attente au fond des tranchées, la réalité brute et idiote de la grande guerre. 
Cet apprentissage total, Marcus Malte, en fait avec brio un apprentissage personnel du style et de l'écriture. Trouver une manière d'écrire qui colle au mieux à ce qui est raconté, explorer les possibilités du langage, que ce soit dans le travail de la phrase, de son rythme, du ton et des registres, du choix du vocabulaire, voici la grande affaire de ce récit. Le tout flirte parfois avec l'exercice de style un peu démonstratif, donne un ensemble un peu hétéroclite.... mais, basta, je m'incline devant la formidable inventivité langagière de l'auteur, chaque chapitre surprend, tente une nouveauté stylistique et narrative.... la violence des combats se mêle ainsi au chant de la Marseillaise, l'imbécilité et l'alliance des grands de ce monde est rendu à travers une liste désopilante et sans fin de leur lien de parenté, la force de caractère d'Emma et sa grande intelligence transparaissent dans des dialogues enlevés entre elle et son père, et ce ne sont que des exemples.
Et puis Le garçon, je l'ai lu comme un grand roman de révolte et d'indignation. Révolte envers les puissants qui mènent le monde, qui décident pour les autres, les mènent à la boucherie ou les maintiennent dans la misère. Marcus Malte manie à merveille l'ironie, la dénonciation, toutes les nuances et les varitations de la langue sont ses armes d'écrivain en colère. J'ai senti en lisant ce texte la personnalité d'un auteur sensible et insoumis, en rebellion, écoeuré par les manigances des dirigeants à qui la guerre profite toujours. 
Mutique et secret, le garçon écoute et observe sans jamais parler, et il est pourtant celui par qui le monde se révéle une nouvelle fois, éclairci et mis au jour. La littérature dans toute sa force, pour éprouver l'existence et la chorégraphier avec style.

Edition Zulma, 2016.

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28 août 2016

Dedans ce sont des loups de Stéphane Jolibert

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Un roman noir efficace dans un univers blanc et glacé.

Un roman bien français qui ressemble à un roman bien américain, un premier roman qui dégage, un auteur qui promet. Stéphane Jolibert, c'est vrai, est plus proche de ces auteurs de l'Ouest américain tels Rick Bass, Georges Harrison, ou encore Thomas McGuane que de ses compatriotes hexagonaux. Ses personnages sont bruts de décoffrage, taiseux, un brin violents, ils n'hésitent pas à envoyer deux trois coups de poing bien placés  si nécessaire, ils savent se servir du fusil allègrement, conduire leur pick-up dans deux mètres de neige, fabriquer leur gnôle, débiter leur trente stères de bois pour l'hiver -et il est long-. Bref, on est plus près de D'indian creek : un hiver au coeur des rocheuses  de Pete Fromm que  Pour que tu ne perdes pas dans le quartier de Patrick Modiano, ça c'est sûr.

D'ailleurs, si l'on parle géographie, où es-t-on précisément dans ce roman? Au nord, c'est sûr, la neige est là huit mois par ans, mais en fait aucun nom de pays n'est précisé... Sibérie, Alaska, Canada, Norvège, en fait peu importe, car l'important c'est le temps qu'il fait et le climat, c'est le froid, la glace et la neige, qui sont des personnages aussi essentiels que les autres, conditionnant les modes de vie et les caractères. Il s'agit là d'un pays tout à la fois imaginaire et bien réel, convoquant nos références littéraires et cinématographiques. Et surtout une contrée qui obéit à ses propres lois. Quand on passe la frontière, les règles changent, ceux qui sont pourchassés par la justice trouvent là un asile, les lois du pays, pour filer la métaphore du récit, sont celles des loups, prêts à tout pour éliminer les chiens, plus civilisés qu'eux mais aussi plus vils et méprisables. "L'histoire de l'Ouest a été écrite par des hors-la-loi" a dit je crois Mickaël Cimino. C'est aussi l'histoire de ce pays enneigé imaginé par Stéphane Jolibert.
Ici, un endroit concentre toute la vie sociale du pays, un groupement de quelques maisons et de rares magasins traversé par une rue, appelé Le Terminus et dont le centre névralgique est un bar-hôtel doublé d'un bordel du même nom. Y vivent une douzaine de filles, et y travaillent un barman, un régisseur et un videur chargé de protéger les putes et de sortir plus ou moins tendrement les gars qui leur manquent de respect ou les violentent. Une vraie ambiance de saloon et de western donc, avec ses codes et ses lois, ses hommes bruts de décoffrage, Tom le fabriquant de gnôle qui a perdu ses jambes en coupant du bois, Nats hanté par un lourd secret doublé d'un violent désir de vengeance, Sean garde-putes et b
rute épaisse qui castagne sa femme et ses enfants. Lorsque surgit Sarah, native du coin, qui  revient chez son oncle Tom pour achever une thèse de sociologie, tout va s'accélérer... No woman, no cry...

 Il paraît que Stéphane Jolibert a grandi au Sénégal et a voyagé longtemps dans le Pacifique sud. Comme quoi le lieu commun selon lequel on ne peut bien écrire que sur ce que l'on connait bien s'avère ici complètement éculé. Dedans ce sont des loups est avant tout un récit prenant et efficace, servi par un bel imaginaire, ainsi que par une écriture franche et directe, qui sait s'attarder quand il le faut sur la beauté d'un animal prédateur ou d'une femme, ainsi que sur la séduction qu'exerce la beauté pourtant inhospitalière de ce Terminus. 

Edition du Masque, 2016

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26 août 2016

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Tu lis la nuit, tu lis le jour, tu lis depuis toujours, tu lis la soirée, et au petit matin, les gamins endormis te font pas chier. Entre chien et loup, tu lis au creux de son cou, tu lis beaucoup. Tu lis au café, des heures, le serveur il t'a à la bonne, tu lis à la médiathèque, tu lis à la librairie, gratos, parce que le libraire, il t'a à la bonne. Tu lis en marchant, dans le bus, le métro, le train et le tram, tu lis assise, couchée, vautrée, en tailleur, tu lis au wc des heures. Tu lis au lit, le lit des rêves, des longues insomnies, le lit du sexe, et de l'amour, pas toujours. Tu lis à la sieste, ça c'est le top, et aussi les soirs de solitude. Tu lis par habitude, par besoin, par désir, par envie, par plaisir. Tu lis dans tous les coins.

 


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22 août 2016

Au commencement du septième jour de Luc Lang

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Une magnifique errance intime et géographique,  un road-movie existentiel et contemporain.

 

 

 Il doit reconnaître qu'il est proprement agrippé par l'histoire, Jean a bien fait d'insister, ce sera la première fois depuis le lycée qu'il achèvera la lecture d'un...
D'un roman?
Oui, un roman.

C'est un homme d'aujourd'hui Thomas, il fait du fric, il bosse beaucoup, ingénieur informaticien dans une boite où il crée des logiciels destinés à surveiller le personnel des entreprises et oui, il semble persuadé que son métier c'est l'avenir. Le week end, il retrouve sa femme Camille qui fait du fric, qui bosse beaucoup, cadre dans une boite de télécommunication, et absente toute la semaine. Ils ont deux enfants, une employée, Daba, qui s'occupe d'eux au quotidien. Bref un couple d'aujourd'hui, classe aisée, tout semble rouler jusqu'au moment où la vie déraille, sort de son cours et de son lit. En rentrant de sa semaine, sur une route de campagne, Camille a un accident qui la plonge dans le coma. A partir de ce drame de la vie ordinaire, Luc Lang bâtit un superbe roman dense et ample, un triptyque narratif et géographique, intime et familial mais en phase étroite aussi avec notre monde contemporain, qui entraîne le lecteur de Paris aux Pyrénées natales où Thomas retrouve son frère Jean installé comme berger, puis au Cameroun où sa soeur est médecin.

Les motifs de la famille et des origines, le père absent, la mère inconséquente, thèmes si chers à Luc Lang, sont explorés ici sous toutes leurs facettes. Thomas, comme chacun de nous, revêt plusieurs rôles dans sa vie, tour à tour mari, père, fils, frère, gendre. Ce roman empoigne bien sûr le mystère du couple ... Que savons-nous de la personne dont nous partageons la vie, est-il souhaitable de vouloir tout connaître d'elle, de violer son jardin secret ? Et où en est-on du désir quand une sorte de gêne s'insinue, jusqu'à ne plus oser s'entreprendre ni admettre que du désir porte à s'étreindre....Quand les enlacements relèvent de l'observation quasi posologique d'une thérapie...  Thomas, pour affronter et apaiser sa douleur, a la tentation de fouiller le passé, il s'interroge sur les relations professionnelles et privées de Camille, sur sa fidélité ou pas, sur ses amours passés et ses amitiés, sans trouver de réponses précises. Avec justesse et finesse le romancier trouve également  les mots qui bouleversent concernant l'amour qui nous lie à nos enfants, sur l'affection et la tendresse indéfectibles, mais aussi sur ce désarroi qui rend muet lorsqu'il s'agit d'affronter le regard de deux gosses, deux tigrichons soudain privés de leur mère. Au fil du roman, ce drame mène Thomas à se rapprocher de ses proches, il s'appuie sur Claire, la mère de Camille, personnage très réussi, retrouve son frère Jean, berger dans les Pyrénées, avec qui il a depuis longtemps des relations compliquées, puis part à la rencontre de sa soeur qu'il n'a pas vue depuis des années, médecin en Afrique. Il convoque la solidarité familiale certes, mais ce mouvement met au jour progressivement des secrets enfouis et délètères, bouscule les faux-semblants et les équilibres précaires, met à mal la figure maternelle, cette Mother monstrueuse à sa façon, ressuscite l'inquiètante présence du père mort depuis longtemps. Et pour rendre par l'écriture ces relations familiales complexes, les tensions mais aussi l'amour, de nombreux dialogues, très réussis parce que extrêmement justes et menés avec fluidité, aèrent la densité  parfois compacte du texte, les retours à la ligne permettant au silence de s'installer ainsi que les non-dits, d'interroger la nature des liens entre les êtres. Cette fluidité se retrouve aussi dans le traitement du temps romanesque qui manie avec talent retours en arrière, ellipses temporelles et narratives et un certain flou dans la chronologie. La mort de Camille puis  son enterrement ne sont pas ainsi racontés dans le fil chronologique du roman mais s'inscrivent à posteriori dans l'espace séparant la première et la deuxième partie, ce blanc du silence et de la sidération face à la mort.

Et puis Au commencement du septième jour ne se confine pas dans la sphère privée, c'est  un récit résolument ancré dans notre époque, contemporain, qui déborde et interroge le monde réel. J'ai beaucoup aimé comment ce texte tisse étroitement l'intime d'une vie, le bouillonnement intérieur d'une existence qui vacille à la marche de notre société, au monde du travail et de la rentabilité à tout prix,  aux clivages entre la vie urbaine et la vie rurale, à la mondialisation, bref à tout ce qui modèle  et façonne l' individu moderne, l'inscrit sans qu'il ne s'en rende pas toujours compte dans la réalité. Ce temps du malheur et du deuil  s'avère alors  le temps d'une grande remise en question professionnelle et existentielle pour Thomas, les fondations de sa vie tremblent et se délitent, les priorités vont se déplacer,  de ce coup terrible du destin  naîtront peut-être d'autres choix de vie.

 Comme l'incroyable Trilogie des confins de Cormac McCarthy, à laquelle Au commencement du septième jour fait souvent référence puisque Jean le fait lire à son frère,  ce texte est aussi un récit de voyage qui suit les déplacements de Thomas. D'ailleurs les paysages tiennent une place prépondérante dans l'oeuvre de Luc Lang, que ce soit dans L'autoroute,  La fin des paysages ou encore 11 septembre mon amour. Ici les espaces géographiques sont très divers et contrastés, espaces urbains ou naturels, que l'écriture visuelle et picturale de Luc Lang donne à voir avec talent. Sa phrase ample, rythmée et toujours musicale décrit les villes africaines si bordéliques aux yeux d'un européen et suit les pistes poussièreuses du Cameroun, ouvre en grand sur les horizons, les montagnes et les vallées des Hautes-Pyrénées, chemine dans les rues et les banlieues de Paris et de Rouen, ou encore épouse l'océan Atlantique et ses plages - je pense là à la fin  bouleversante de la première partie où Thomas contemple la course éperdue des enfants que rien ne semble distraire, ils jouent, oublieux, abandonnés au paysage qui les dilue et les éparpille- . Les errances et les voyages accompagnent évidemment l'évolution psychologique du personnage principal, et l'écriture suit alors les méandres de ce cheminement mental, au fil de passages denses et de phrases complexes qui épousent la pensée qui s'égare, cherche et parfois se perd.

 Vraiment Au commencement du septième jour est un roman extrêmement prenant, à l'écriture tour à tour tranchante et enveloppante, dans lequel je me suis complètement immergée pour suivre Thomas, qui au mitan de sa vie, retrouve l'usage du monde et fait, de façon neuve, l'apprentissage de l'existence. Un roman qui  rappelle que les frontières spatiales et mentales  doivent être franchies, comme le fait  Billy le jeune héros du  grand passage, et qu'au septième jour, oui, on a le choix de mourir ou de vivre, comme le fait Thomas. Un grand roman tout simplement.

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Editions Stock, 2016.




 

 

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12 août 2016

Grossir le ciel de Franck Bouysse

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Le ciel d'hiver comme seul échappatoire 

 

Il était persuadé que tout ce que devait faire un homme, c'était son travail, et que les buts fixés et l'occupation générée pour les atteindre étaient comme des sémaphores suffisant à éclairer la vie d'un paysan, et que toutes les interférences n'étaient que des parasites inutiles dont il était vital de se libérer au plus vite. Gus savait pertinemment que réfléchir à sa condition n'était pas une bonne idée. Son coeur se gonflait d'un sentiment qu'il ne pouvait nommer, quelque part à l'opposé de la joie, étant donné que, dans ces moments-là, sa solitude devenait son pire ennemi.

Ce livre est une merveille, un texte âpre et sombre, parsemé de fulgurances lumineuses et poétiques. Un roman construit autour d'un personnage extrêmement attachant et touchant, Gus, paysan des hautes Cévennes, près du Pont-de- Montvert, en Lozère. Un homme qui ressemble à son pays, rude, taiseux, solitaire. Deux seuls amis : son chien Mars et un autre paysan vivant dans la ferme à côté, Abel, plus âgé que lui. Franck Bouysse possède le don d'insuffler corps et voix à son personnage, celui-ci s'impose à nous, avec évidence et immédiateté, j'ai respiré, entendu et vu Gus avec davantage de force que certaines personnes côtoyées quotidiennement. L'auteur semble connaitre intimement son Gus, il le comprend, l'habite et avec lui sans doute tous ces paysans dont la vie est rythmé par le travail et les saisons. Imposer réalité à un personnage, l'incarner par la seule médiation des mots et de l'écriture, n'est-ce pas la marque d'un grand écrivain?
Gus m'a touché au coeur, il m'a rappelé, faut pas aller chercher loin, ceux de ma famille, ou des gens que j'ai côtoyés ici et ailleurs, ce genre de perdants magnifiques et secrets, habitants des plateaux du massif central ou des Cévennes. Gus c'est aussi les paysans que Depardon a filmés dans Profils paysans. D'ailleurs Franck Bouysse s'est inspiré de Paul Argaud, ce gars de Haute-Loire présent dans le deuxième film de sa trilogie, délité peu à peu par la solitude et la misère, dont la ferme, on le voit au fil des visites de Depardon, tombe en décrépitude, cet homme qui renonce, ou qui sait, qui se révolte peut-être à sa façon? Gus, comme Paul, va faire ses courses en tracteur, il se laisse pousser les cheveux, et comme lui aussi, est curieusement touché par la disparition de l'abbé Pierre dont la mort est annoncé dans le premier chapitre à la télé.


caujolle-bis19-11-08-3Et puis Grossir le ciel s'avère aussi un récit tendu comme un arc, inexorablement pointé vers un dénouement que l'on espère tout en le pressentant terrible, un récit tissé autour de secrets familiaux tus et enfouis depuis longtemps. Un récit éclairé aussi par des conversations et des rencontres, au fil desquelles on découvre un Gus drôle et caustique, un gars qui ne suit pas le cours du monde, à qui on la fait pas, et qui à sa manière résiste face à l'argent, la religion, le pouvoir.


Un texte coup de poing qui laisse au bord des larmes, sans qu'on sache bien si c'est sa noirceur tragique ou sa beauté apaisante qui vous remue ainsi. 

 

Ed Le livre de poche, 2016                                                                                              Paul Argaud                                                                                                                                                                                                                                        

grange et maison de grizac

Grizac, dans les Cévennes.

 

                                                                                  

 

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18 juillet 2016

Un paquebot dans les arbres de Valentine Goby

 

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Alors Mathilde Blanc aura l'idée de m'écrire. elle me dira c'est l'histoire d'Aincourt , des milliers de gens comme mon père ont vécu cette histoire, des gens comme nous. Je lui dirai c'est une histoire d'amour.

Après le sidérant et magnifique Kinderzimmer, Valentine Goby était attendue au tournant... J'avais hâte de découvrir le sujet de son prochain roman, et un peu peur pour elle. Allait-elle rebondir après Kinderzimmer, se renouveler et me surprendre tout en me touchant toujours autant? Quelle histoire, quelle vie, quel personnage après Mila? Et quelle écriture pour accompagner ce nouveau personnage? Un véritable défi d'écrivain, et, bravo Valentine, un défi relevé haut la main avec ce Paquebot dans les arbres

Mathilde est l'héroïne de ce nouveau roman, héroïne de la vie quotidienne, avec en arrière-fond historique les trente glorieuses et la guerre d'Algérie. Mais c'est à une autre tragédie que la jeune fille doit faire face, la maladie qui touche son père et sa mère, disloquant dans un même mouvement la famille, les jetant peu à peu dans la misère, et remettant tout en question : la tuberculose, un mal tout droit sorti du XIX° siècle mais qui faisait encore des ravages dans les années soixantes. Les parents, Paulot et Odile, sont envoyés en sanatorium, cet immense bâtiment construit pour isoler et tenter de soigner des centaines de tuberculeux, ce "paquebot dans les arbres" dont il ne reste aujourd'hui que des ruines à Aincourt. Et des images me sont revenues... cet autre paquebot face aux vagues de la Manche, à Berck-sur mer, hôpital maritime à l'architecture magnifique posé sur le sable.
Leurs parents au sana, devenus "tubards" comme on disait alors avec crainte et pitié, Mathide et Jacques, son jeune frère, sont séparés, envoyés en famille d'accueil. La jeune fille va refuser cette mise à l'écart, se dresser contre la fatalité, lutter pour soutenir moralement et financièrement ses parents et son frère, pour poursuivre ses études, et pour rassembler autour de sa présence solaire et énergique les membres d'une famille dispersée. 

Mathilde sacrifie tout à sa famille et à son père, son adolescence, son premier amour, ses forces. L'amour qu'elle porte à son père Paulot est inextinguible, immense. Magnifique mais aussi sacrificiel. Ce roman pose ces questions terribles et fondamentales : de quoi est fait l'amour pour ses parents, est-ce aux enfants de s'occuper de leurs proches lorsque ceux-ci sont dans la maladie ou la détresse, jusqu'où peut aller l'oubli de soi? 
Et puis Un paquebot dans les arbres c'est aussi un roman qui tient en haleine, que je n'ai pu lâcher jusqu'à la dernière ligne, tout en souhaitant que cette lecture dure toujours. Je me suis oubliée, perdue dans ce texte, sans comprendre vraiment son secret. La fluidité de la narration, les arrêts sur image lors de scènes incroyables de justesse et d'émotion, une écriture au plus près des sensations et des sentiments, les aller-retour entre le présent et le passé, le tissage si fin entre l'Histoire et le quotidien de ces personnages, le personnage de Mathilde, entre force et fragilité, très incarné, et la formidable histoire d'amour entre les parents aussi, qui se retrouvent dans cette île à part du monde qu'est le sanatorium... tout cela contribue à faire de ce récit un petit bijou.

Je me suis perdue, oubliée au fil de ma lecture, et bon dieu que cela fait du bien lorsque la vie ne va pas toujours comme l'on veut! Et dans un même mouvement je me suis cherchée et sans doute retrouvée, car Mathide insuffle vie et courage, elle montre le chemin. Merci Valentine.

Ed. Actes Sud, 2016.

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17 juin 2016

L'amie prodigieuse de Elena Ferrante

 

De la force de l'amitié ou comment celle-ci peut influencer un destin.

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Encore un roman sur la force de l'amitié entre deux femmes, mais autre lieu et autre époque, Naples, les années 50, milieu populaire. Comme des milliers de lecteurs, car ce livre est un best-seller, j'ai été immédiatement captivée par L'amie prodigieuse, cueillie d'entrée par ....quoi d'ailleurs? A quoi est due la fascination qu'exerce ce roman, il est finalement difficile de répondre à cette question. Je dirais tout d'abord à la formidable proximité ressentie pour la narratrice Elena, ou plutôt au caractère immédiat et direct de la voix qui prend la parole dès les premières lignes. Grâce à cette voix, nous somme immergés tout de suite dans l'histoire, remontant à la source d'une amitié d'une vie.
Il est des amitiés, comme des amours,  hors du commun, qui poussent à s'améliorer et à se dépasser, dans une relation faite d'émulation et d'admiration. Lila, cette amie prodigieuse, est une ovni dans son monde, surdouée, dotée d'une intelligence et d'une audace hors-norme, non seulement à l'école mais aussi dans la vie. Elena, plus fade et timide, va se surpasser pour lui plaire. Paradoxalement, les destins vont s'inverser : Lila ne peut continuer ses études car sa famille s'y oppose, alors qu'Elena ira au lycée.  Au fil de L'amie prodigieuse bien des facettes 
de l'amitié, ce sentiment si complexe, sont explorées : comment naît ce sentiment qui peut être aussi fort et violent que l'amour, aussi exclusif, comment l'affection profonde peut-elle se mêler à la jalousie, combien une personne que l'on admire peut-elle forger ses goûts, influencer grandement sur ses décisions et son destin.

Cette relation se déploie et s'incarne dans un milieu très circonscrit, un quartier de Naples hyper populaire, où plusieurs familles se côtoient, vivent quasiment ensemble, s'observent. Une  des forces du roman est celle des grands romans réalistes : faire vivre tout un quartier, nous immerger dans son quotidien, tantôt tragique, tantôt burlesque, mettre en scène les querelles et les rivalités de ces gens ainsi que leur force de vie. J'ai pensé au Robert Mac Liam Wilson  de Euraka street ou encore au Laurent Gaudé du Soleil des Scorta. Les personnages sont nombreux, je me suis parfois mélangée les pinceaux entre les Alfonso, Nino, Antonio ou encore autre Stefano et tout ce petit monde, cette jeunesse se débat pour se hisser au-dessus de la condition de  ses parents, pour réussir dans la vie, et gagner un peu plus d'argent. 
Est-ce que l'amitié entre Elena et Lila va résister à des destins, on le sent, très différents? Est-ce que les études de Lila ne vont-elles pas l'éloigner irrémédiablement de son milieu d'origine? Le roman s'achève en tout cas sur le mariage de Lila à 16 ans et sur ce constat terrible et violent, sur ces quelques mots d'Eléna, mots sans appel résumant de manière lapidaire une prise de conscience sociale chargée de douleur  : La plèbe, c'était nous. A moi le second tome de la saga.

Ed. Gallimard, 2011

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31 mai 2016

Je voudrais...

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(...) Je voudrais à coups d'alène rouvrir la cicatrice d'enfance
Entre tes yeux de résine
A coups de lents baisers
Te relancer
A l'aide d'une parole vraie
Oubliée des moissons où nous aimions mentir
Par goût des fées
Je voudrais d'un anneau sigillaire ou saturnien
Laisser l'empreinte de mon coeur noir
Au bas de ta page
A tes pieds

La clé des champs
Qui surligne le vide avec un coeur fluo?

Fabrice Melquiot

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18 mai 2016

La femme d'en haut de Claire Messud

La femme d'en Haut ou les dangers de la vie par procuration.

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Roman très tendu et qui pourtant prend le temps d'installer sur la longueur un climat dérangeant et un peu malsain, La femme d'en haut aborde des sujets existentiels essentiels : la solitude et le sentiment de vacuité, l'impression de s'être trompé de vie. Cette Femme d'en haut c'est Nora, elle vit sur la côte est des Etats-Unis,  institutrice, la quarantaine, célibataire, elle mène une existence routinière, invisible et solitaire, une femme apparemment sans histoire et bien sous tout rapport. Tout va partir en vrille lorsqu'elle rencontre Reza, un enfant qui débarque dans sa classe, ainsi que ses parents Séréna et Skandar, européens installés aux States pour une année. Car Séréna est artiste, plasticienne reconnue, elle vit pour et par son art, elle représente tout ce que Nora aurait aimé être : artiste, mère,   autonome mais entourée et aimée. Comme Nora crée des installations à ses heures perdues, Séréna lui propose alors de partager les frais d'un grand atelier, elles se côtoient règulièrement, une étrange amitié se noue entre les deux femmes, une amitié amoureuse très déséquilibrée, mêlée de jalousie et d'admiration absolue, trouble et vénéneuse, car Séréna, on le sent bien, ne s'investit pas autant dans cette relation que sa nouvelle amie.  

La femme d'en Haut, via la voix tantôt exaltée, tantôt amère de son anti-héroïne Nora pose des questions passionnantes, sans pour autant y apporter des réponses. Qu'est-ce qui se joue dans une amitié ou une relation amoureuse? Co
mment en arrive-t-on à s'y abîmer entièrement et à vivre par procuration à travers autrui? Comment être soi, conserver son intégrité tout en aimant? Et puis, plus douloureux encore, comment ne pas se fourvoyer, rester lucide, quand l'autre ne partage pas les mêmes sentiments, n'accorde pas autant d'importance que soi à cette relation ou tout simplement y trouve d'autres intérêts, plus "triviaux" et moins avouables... du soutien matériel et affectif occasionnels aux services rendus, de la simple compagnie à une utilisation perverse.

Les longs moments passés dans un grand atelier en compagnie des deux femmes permettent d'approfondir leur personnalité respective. Nora se met à réaliser des chambres en miniature, extrêmement précises et méticuleuses, où l'on voit des figurines représentant Emily Dickinson ou Virginia Woolf dans leur intérieur. Séréna, elle, construit une immense installation représentant le pays des merveilles, dans laquelle les spectateurs pourront déambuler. Tout est dit dans ces matérialisations de deux univers mentaux radicalement  différents. Nora-Emily est condamnée à être regardée de l'extérieur, enfermée dans sa chambre, alors que Séréna, plus extravertie et sûre de son art, autorise autrui à fouler son paysage intérieur. L'écriture de Claire Messud s'attarde ainsi sur les descriptions de ces installations, de manière très visuelle ou photographique.

Très beau roman donc sur le sens et la portée de l'amitié, sur ses ravages aussi dans un coeur frustré et solitaire.

Ed Gallimard, 2016

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