08 janvier 2017

Petit pays de Gaël Faye

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Je connaissais Gaël Faye par son album Pili pili sur un croissant au beurrre, son flow sur des ambiances musicales métissés et des textes pas mal tournés pour dire l'exil, le tiraillement entre deux cultures, la nostalgie de l'Afrique. Ce sont les mêmes thèmes qui reviennent ici dans ce roman, gros succès de librairie cet automne, encensé par la critique littéraire, parcours sans faute dans toutes les émissions télés et radios, puis prix Goncourt des lycées, prix France Culture Télérama. Au final 400 000 mille exemplaires vendus je crois, le pactole. Donc comme tout le monde j'ai lu... cela ne m'a pas déplu mais pas vraiment plu non plus. 
Petit pays permet certes permet de nous rafraîchir la mémoire, de revenir sur l'histoire sanglante du Rwanda et du Burundi, à travers l'histoire familiale de Gabriel, double de Gaël Faye, né de père français et de mère rwandaise, une enfance bousculée par l'instabilité politique et par la tragédie menant aux massacres entre Hutus et Tutsis puis par l'exil en France à l'orée de l'adolescence. Une enfance entre rires et larmes, insouciance et violence,  au bord du lac Tanganika, marquée aussi par la mésententes des parents et par leur séparation. Ce petit pays, je le vois comme un eden perdu, le paradis de l'enfance, verdoyant, coloré et odorant, à jamais regretté. De jolis passages font ressentir la fougue et la joie de l'enfant qui passe des journées à traîner et à rigoler avec ses potes, à piquer des mangues dans les jardins,  à faire les quatre cent coups, à se bagarrer aussi. La soirée d'anniversaire des onze ans de Gaby apparaît ainsi comme un pur moment de bonheur suspendu, moment de grâce au centre du livre... avant que l'escalade  de la violence ne mène à l'insupportable puisque Gaby se retrouve à l'origine de la mort  d'un homme, pas moins que ça.

Un joli témoignage, assez bien rythmé et souvent touchant, où le souvenir du bonheur et de ce petit pays s'avère en effet bien mis en valeur, mais où le reste m'a laissée quasi de marbre faute d'une écriture digne de ce nom... Faire de ce gentil livre un des romans phare de la rentrée littéraire me semble vraiment surfait...  Bref.

 

 

 

 

 

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23 décembre 2016

Sur les chemins noirs de Sylvain Tesson

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Promis si j'en réchappe, je parcours la France à pied, se jure Sylvain Tesson sur son lit d'hôpital, après sa chute d'un toit où, légèrement imbibé de boisson, il se croyait à tort le roi du monde en faisant le guignol. Un an après, à peu près réparé, colonne vertébrale cloutée et visage de travers, le voici sur les sentiers, pas n'importe lesquels, ceux qui, oubliés et mal entretenus, traversent les départements les plus ruraux de France, ces coins dont on dit qu'ils sont enclavés.... Haute-Provence, Aveyron, Haute-Loire et bien sûr cette chère Lozère. Adieu la Sibérie, la Mongolie, le Tibet, et toutes ces destinations lointaines, Sylvain Tesson rétrécit son champ de vision, baisse ses ambitions, mais vu qu'il a cotoyé de près la mort, arpenter ces chemins noirs, à raison quand même de 20 à 40 kilomètres par jour, ressemble bel et bien à une renaissance physique et morale. 

L'affaire ressemblerait à un journal de voyage ou plutôt de randonnée de plus, essaimée de réflexions sur la France d'aujourd'hui,et  de rencontres sympathiques ou pas, de pensées plus ou moins profondes sur l'existence. C'est compter sans le sens de l'humour indéniable du gars, et de la plume qui va avec. Un genre de Stevenson sans son âne quoi... très fort lui aussi pour épingler les travers de notre époque, pour peindre en quelques phrases un paysage ou rendre compte d'une conversation incongrue.
Le tout est ma foi très agréable, on y apprend pas mal de choses mine de rien, sans avoir l'impression que l'auteur nous fait la leçon... Et puis, masqué par un sérieux sens de l'auto-dérision, Sur les chemins noirs dresse le portrait d'un homme intelligent et drôle, fragile et courageux.

Ed Gallimard, 2016.

 

 

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13 décembre 2016

La splendeur dans l'herbe de Patrick Lapeyre

 

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Plus tard, quand il serait désoeuvré, songea-t-il, il aurait tout le temps de regretter les moments dont il n'avait su profiter et de rejouer les scènes qu'il avait ratées.  Il pourrait même en réécrire les dialogues... Car leur vie ensemble avait été en fin de compte une longue conversation, continuellement recommencée, jusqu'à ce que l'un d'eux manque à l'appel, et que l'autre -lui, en l'occurrence- se retrouve seul, lesté de tout ce qu'il n'avait pas réussi à lui dire.

Un roman délicieux, faussement léger, qui l'air de ne pas y toucher, surfe sur la vague de sentiments douloureux : la souffrance d'être abandonné et le désamour, la difficulté d'y croire encore quand on a été déçu, la paralysie qui englue lorsqu'il s'agit de se lancer dans une nouvelle histoire. Homer, la quarantaine, et Sybil, se rencontrent parce que leur compagne et compagnons respectifs, c'est bête, se sont carapatés ensemble en Italie. Ils se mettent à passer du temps ensemble, d'abord pour  parler de leur vie passée et évoquer ceux qui les ont abandonnés, puis, de fil en aiguille, cette curieuse relation évolue vers une tendre amitié, puis vers un amour tout ce qu'il y a de plus platonique. Car de là à franchir le pas et à se lancer dans la fougue du désir il y a tout un roman, c'est qui fait d'ailleurs le charme un peu désuet de ce livre, récit d'une longue drague polie et maladroite, danse lente, hésitante et sans cesse reportée vers le corps de l'autre. 
Homer est un personnage blessé par la vie, un peu timide, indécis, un grand échalas dont au fil des chapitres nous découvrons le passé d'enfant couvé par une mère fantasque. Nous cheminons avec lui dans la redécouverte du sentiment amoureux, c'est de son point de vue que nous vivons cette histoire et que nous voyons cette généreuse et belle Sybil, apaisante et aux vertus tranquillisantes, lui qui a toujours besoin d'être rassuré. Pas fade pour autant, non, mais malicieuse et intelligente, et l'air de ne pas y toucher, elle semble n'en penser pas moins,  apprivoise peu à peu, sans geste brusque ni précipitation cet homme secret. 
L'écriture de Baptiste Lapeyre joue elle-aussi sur du velours et accompagne cette histoire à petit pas, sans aucune grandiloquence ni effets inutiles, par petites touches parfois drôles, parfois bouleversantes, tout en retenue. C'est super agréable, léger et profond à la fois. Il est bon de se dire avec l'auteur qu'il n'est pas indispensable d'en faire des tonnes dès qu'il s'agit de parler de chagrins d'amour, et que tout peut recommencer. Qu'il faut laisser monter le désir, savoir le goûter, le vivre sans se presser.

Ed. POL, 2016

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07 décembre 2016

Règne animal de Jean-Baptiste Del Amo

 

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J'ai lu Règne animal d'une traite, ce roman est absolument fascinant. Et pourtant,  quelle vision de l'humanité atroce... Nous voici immergés dans le misérable quotidien paysan d'une ferme au début du 20° siècle, jusqu'à la guerre de 14, puis bond en avant, trois générations plus tard, au coeur de la même exploitation ou plutôt de ce qu'elle est devenue dans les années 80 : un élevage industriel de porcs. Une constante : des hommes sous le joug du travail, éreintés et malades, pas plus heureux en 1910 qu'en 1980, tour à tour victimes et bourreaux... C'est sordide, on se croirait dans La terre de Zola, et les animaux sont traités de manière ignoble, promis-juré vous n'achèterez plus de viande de porc après avoir lu ce roman. On atteint de tels sommets dans l'insupportable dans la seconde partie que cela en devient jubilatoire, et lorsque les hommes ne peuvent plus rien maîtriser on ne peut qu'attendre avec impatience le cataclysme final.

Et pourtant... c'est beau, ce texte est incroyablement beau. Avant tout parce que l'écriture de Del Amo est magnifique, travaillée sans virer pour autant à l'esbrouffe ou à l'exercice de style. J'ai été vraiment séduite par la richesse et la précision du vocabulaire, que de nuances dans les descriptions, que de justesse pour écrire les sensations, la douleur, l'âpreté de ces vies humaines sacrifiées au labeur mais aussi et avant tout pour dire l'horreur des conditions dans lesquelles sont élevées les animaux et la violence avec laquelle l'homme s'entête à vouloir contraindre la nature.

Et puis, échappent à la violence et à l'abjection, comme de courtes parenthèses en apesanteur, des échappées salvatrices vers la beauté d'une âme humaine ou de la nature. Eléonore, qui traverse le siècle, et Jérôme, le plus jeune descendant de cette famille incarnent ainsi l'une, la possibilité d'aimer sans restriction, et l'autre, l'attention portée à la nature, une nature certes limitée dans ces campagnes faites de champs sur-cultivées, mais où les insectes et les animaux sont encore, pour qui sait les voir, omniprésents.  

Entre sordide et sublime donc, un roman époustouflant.

Ed gallimard, 2016.

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23 novembre 2016

Chanson douce de Leila Slimani

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Je vais essayer d'oublier mes griefs contre Gallimard qui a coupé l'herbe sous le pied de Stock, et surtout sous celui de Luc Lang qui méritait à mon humble avis mille fois plus le Goncourt que Leïla Slimani. Non que Chanson douce soit un mauvais roman, non, il est plutôt réussi dans son genre, mais bon, Au commencement du septième jour, bon sang, c'est autre chose, un autre souffle, un autre travail sur la langue.

Passons....

La folie ordinaire, juste là, tapie à nos portes, dans nos appartements douillets, tel est le thème de Chanson douce. On entre d'ailleurs dans le roman comme on entre en guerre, dans un champ de bataille, confronté dès le tout début à l'horreur insoutenable : le meurtre hyper-violent de deux jeunes enfants par leur nounou qui tente ensuite de se suicider en se poignardant. Le roman revient alors au départ de l'histoire, le compte à rebours est commencé, et un suspens morbide pèsera jusqu'à cette fin que nous savons inéluctable. Sous cet aspect- là, Chanson douce est très réussi, à la manière d'un thriller, la romancière instille au compte-gouttes un climat étouffant dans son récit, chronique d'un massacre annoncé.

Revenons donc au départ.... Un jeune couple aisé embauche Louise, la quarantaine, pour s'occuper de ses deux petits enfants. Peu à peu, la nounou prend une place dingue dans le quotidien de la famille, dort souvent sur place, part en vacances en Grèce avec elle, s'occupe de presque tout. Si Louise connait tout de ceux pour qui elle travaille, le contraire en est loin. Sous un intérêt poli de surface, un vernis policé, le couple n'en a rien à faire de la vie de Louise, de ses soucis et de sa vie. Elle est transparente, n'existe que par les services qu'elle rend et le travail qu'elle effectue. Le lecteur, lui, est peu à peu renseigné, au fil de courts chapitres qui disent l'essentiel : Louise vit das une solitude effarante, veuve, elle n'a plus un sou, est criblée de dettes, et surtout a déjà fait un long séjour en hopital psychiatrique pour mélancolie délirante. Au fil de courts chapitres au plus près de la vie matérielle, du quotidien, de ce qui fait le cours menu de l'existence, l'auteur bâtit une chronique sociologique de la vie ordinaire, évoque les rapports de classe sous-jacents qui relient employeurs et employée et la lente dérive d'une femme étouffée par le manque de fric et la dépression. Et lorsque la nounou, dans un habile renversement des relations prend peu à peu le dessus sur ses patrons en se rendant indispensable, tout se dérègle évidemment.

Chanson douce est un récit efficace,  qui ne s'embarrasse pas de psychologie inutile, et dont l'écriture précise et nette souligne combien ceux que nous côtoyons au plus près demeurent un mystère. Un roman prenant quoi, le temps d'une lecture, mais qui manque à mon sens de chair et d'émotion pour toucher vraiment. Un Goncourt malin, facile à lire, un peu dérangeant sans plus, qui fera un bon cadeau de Noël.

Ed Gallimard, 2016.

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02 novembre 2016

Continuer de Laurent Mauvignier

 

 

20161201_153451[1]Parce qu'il voudrait leur dire comment il a déjà rêvé qu'il les tuait, ses parents, qu'un jour il leur collait à l'un et à l'autre une balle dans le front (...) Ce qui était important, en revanche, c'était d'entendre la déflagration dans son cerveau, , de voir leurs corps inertes, de les voir pétrifiés dans une pose ridicule et tellement surprise, incrédule, scandalisée aussi, une pose où dans les yeux ils auraient le temps de dire quelque chose d'aussi con qu'un oh et de s'effondrer en laissant le silence gagner au moins une fois sur eux  sur lui, sur eux tous, pour que la vie de Samuel s'échappe enfin de cette place à laquelle  il se sentait condamné et pris au piège, assigné à résidence : entre eux.

Laurent Mauvignier revient aux thèmes de ses premiers textes, ceux qui concernent la cellule familiale, l'incommunicabilité entre les parents et les enfants, le sentiment de n'avoir rien en commun alors que l'on vit ensemble depuis toujours. Sybille élève seule son fils Samuel de 15 ans, qui part en roue libre. Ceux qui ont un ado chez eux comprendront ce sentiment de désarroi lorsqu'on se retrouve face à un grand dadais mutique branché 24h sur 24h sur son smarphone et affalé sur le canapé alors que tout juste la veille on rigolait avec un enfant complice et facétieux... Qu'est-ce qui a grippé, qu'est-ce qui s'est enrayé? Sybille se remet en question, reconsidère sa vie, car elle aussi part en vrille, n'est ni heureuse ni satisfaite du cours de son existence...  Après une soirée qui tourne mal et où il faut aller  chercher Samuel à la gendarmerie, Sybille décide de reprendre leur vie en main et de partir au Kirghizistan (regardez sur une carte, je ne sais pas vraiment où c'est) pour un treck à cheval qui va durer plusieurs mois. C'est ça ou le pensionnat suggéré par le père, personnage assez lourd et antipathique.

L'horizon géographique s'élargit alors sur des paysages inconnus, espoir d'une respiration nouvelle et plus large, vivifiante, entre la mère et le fils qui vont devoir s'apprivoiser et peut-être se retrouver.  Mais le chemin est long, périlleux, pas d'autre choix que de continuer ensemble vers le point d'arrivée. Evidemment l'aventure métaphorise aussi le cheminement intérieur des personnages, les difficultés à avancer de pair alors que l'on est irrémédiablement liés par le lien filial.

Très visuel, cinématographique presque, ce texte est un road-movie à l'écriture fluide... Mauvignier a beaucoup épuré et simplifié son style depuis les débuts et le phrasé si singulier de ses premiers textes, à la syntaxe déconstruite et reconstruite,  demandant  à être apprivoisée par le lecteur a presque disparu au profit d'une prose moins déconcertante, plus "facile", moins déroutante. Pour ma part, je préférais l'écriture torturée de Loin d'eux, de Seuls ou encore d'Apprendre à finir, qu'on retrouve encore ça et là, au détour d'un paragraphe dans Continuer.

Au final un beau texte, à la fois roman d'aventure et roman familial, parsemés de moments empreints de grâce et de beauté aussi pour dire la confiance en la vie. Un Mauvignier plus apaisé.

Ed de Minuit, 2016

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La cheffe, roman d'une cuisinière de Marie N'Diaye

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On entre dans ce roman, et paf on est prise au piège, comme envoûtée. Charmée au sens étymologique du terme par  la prose si singulière de Marie N'Diaye, qui, au fil de courts paragraphes extrêmement précis et travaillés, déroule l'existence de Gabrielle, une cuisinière partie de rien et qui devient peu à peu, à force d'exigence, de passion et de foi en son art, une Cheffe renommée. Le tout est raconté du point de vue d'un cuisinier fervent admirateur de sa Cheffe, amoureux transi, peut-être pas très objectif qu'en sait-on... 
Mais est-ce bien de cuisine dont on nous parle dans ce livre? Assurément oui, si l'on s'en tient à la description des mets préparés, et à la manière dont la Cheffe conçoit avec ferveur ses menus et ses plats, que ce soit le gigot en habit vert ou les paupiettes de lapin à l'oseille. Moi qui soupire à l'idée de faire deux oeufs au plat, je me suis même surprise à rêver de me mettre sérieusement aux fourneaux tant les propositions de la Cheffe donnent envie. Mais le monde de la cuisine métaphorise aussi tout ce que l'on peut réaliser avec passion et concentration, dans le silence et l'exaltation de la création, dans le domaine de l'art en général, et donc de la littérature. La Cheffe invente des plats et les mittone comme l'écrivain pense à ses futurs livres avant de se mettre devant l'ordinateur pour agencer ses phrases. Une même exigence, une même foi les animent, ainsi qu'un même besoin de solitude, "cette froide exultation de la solitude en train de créer". La beauté de ce livre vient en partie de cela : parler de l'écriture de manière indirecte, établir un parallèle jamais didactique et pesant, entre l'art culinaire et l'art d'écrire. Et comment ne pas penser à Marie N'Diaye elle-même au moment de recevoir le prix Goncourt, écrivain un peu sauvage et en retrait, lorsque Gabrielle ressent de la honte au moment de recevoir sa première étoile et affirme "Si on me récompense c'est que j'ai démérité".
Ce roman prolonge aussi le thème tragique qui irrigue l'oeuvre de Marie N'Diaye, à savoir les relations compliquées et douloureuses entre les parents et les enfants, lorsque ceux-ci ne se ressemblent pas. Comme dans Ludivine, la fille de la Cheffe n'accepte pas sa mère comme elle est, et n'aura de cesse de la renier et de la détruire, elle et son restaurant. Comme dans Ladivine, la mère accepte tout, et s'efface, disparait même, face à la volonté monstrueuse de sa fille. Que doit-on accepter de ses enfants, jusqu'où doit-on aller pour ne pas se brouiller avec eux, pourquoi les liens du sang n'induisent-ils pas l'évidence, l'entente et la compréhension? Toutes ces questions irriguent ce récit sans trouver de réponses.
Un roman qui prend racine au coeur de la vie matérielle, pour nous immerger également dans le monde de la création artistique et les méandres de la vie affective. Un phrasé se déroulant par vagues successives, prenant le temps de supposer, d'interroger le réel, d'épouser le rythme de la pensée et de chercher par les mots et le langage ce que l'on peut saisir du mystère de l'être aimé. Brillant.

Ed Gallimard, 2016.

 

 

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26 octobre 2016

Laetitia de Ivan Jablonka

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Laëtitia signifie la joie, c'est un beau prénom, musical, qui résonne comme un éclat de rire. Mais la jeune Laëtitia qui donne son nom à ce livre est morte de manière atroce à 18 ans, poignardée et étranglée, peut-être violée, et son corps dépecé a été jeté dans un étang. Nous ne sommes pas dans un bon thriller bien glauque, non, mais dans un sordide fait divers de la vie ordinaire qui s'est déroulé en 2011 et qui a tenu la une des médias durant plus d'un mois.
De ce fait divers, Ivan Jablonka ne tire pas un récit ou un roman à la manière par exemple de Régis Jauffret dans Sévère ou Claustria, mais un essai méticuleux à la frontière de la sociologie et de l'histoire. Parfois le livre flirte avec la confidence ou le journal intime, fait un pas de côté à la manière d'Emmanuel Carrère vers le personnel, et ma foi j'aime bien cette confusion des genres, pensons à Bourdieu dans Esquisse pour une socio-analyse ou à Eric Eribon dans Retour à Rheims. 

Tout n'est pas passionnant dans ce pavé, loin de là, un tantinet trop long à mon goût, surtout lorsqu'il s'agit de reconstituer pas à pas et minutieusement l'enquête et le procès du triste personnage qui a assassiné la jeune fille. Je préfère de loin les chapitres qui retracent la courte vie de Laëtitia, qui tentent de redonner corps et vie à cette fillette blonde et gracile, réservée, à cette adolescente qui tentait de prendre son autonomie, des premières années avec des parents border line et défaillants, au foyer d'accueil, puis à la famille de substitution qui s'avèrera, malgré les apparences, un creuset glauque et incestueux. 
Sans faire ma Cosette, ce livre m'a touchée et sans doute à un endroit sensible et mal cicatrisé et il fait renaitre je pense en pas mal de lecteurs une petite Laëtitia, celle qui  a souffert d'insécurité et de carences affectives. C'est un livre qui fait écho aux terreurs de l'enfance, à l'incompréhension face à la violence ou à la défaillance des adultes. Et c'est un livre qui montre, il est peut-être bon de le rappeler, combien tous les gosses ne partent pas avec les mêmes chances, combien pour certains cela sera forcément  un tantinet plus difficile que d'autres de grandir, d'apprendre, de s'épanouir.  Laetitia ou l'injustice de la vie.

Ed. Seuil, 2016.

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18 octobre 2016

Repose-toi sur moi de Serge Joncour

 

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Y'a pas à dire les  romans de Serge Joncour font vraiment du bien, consolent et caressent, je vous les conseille vivement pour chasser ce blues qui englue certains dimanches de cafard, ils produisent bien plus d'effet qu'une boîte d'antidépresseurs. Repose-toi sur moi fait partie de ces livres qui apaisent, comme l'étaient aussi les deux romans précédents du sieur Joncour L'amour sans le faire et L'écrivain national. Repose-toi sur moi se base d'ailleurs sur le même scénario que L'amour sans le faire : deux personnages qui n'ont rien en commun, que rien ne prédestinaient à se croiser, se rencontrent et par la grâce de ces affinités électives mystérieuses, se reconnaissent et  s'aiment. Ici il s'agit de Aurore et de Ludovic, l'une styliste parisienne, mariée à un homme d'affaire, l'autre issu d'une famille paysanne du Lot, qui travaille comme médiateur pour une boite de recouvrance de dettes. Ils habitent le même immeuble, et pour une sombre histoire  hitchkockienne de méchants corbeaux envahissant la cour de son immeuble et qui terrifient Aurore, ils vont faire connaissance.

Disons-le tout de suite, n'attendez pas grand chose de la vague intrigue policière tricotée dans ce roman, le charme de Repose-toi sur moi n'est pas là. Joncour flirte avec le roman à suspense, mais on sent bien qu'il s'en fiche comme sa dernière paire de bottes. Non, l'immense talent de Serge Joncour réside dans sa façon d'appréhender les personnages, de les faire vivre, petites touches par petites touches, avec délicatesse, tout en finesse et sensibilité, de dévoiler leur fragilité et leurs failles. D'entrée, avec évidence, une grande proximité s'impose entre le lecteur et ces deux-là Aurore et Ludovic. Ce dernier, malgré ses 100 kilos et son physique de bûcheron, je l'ai tout de suite aimé, avec sa façon de faire face à l'adversité tout en en ayant gros sur le coeur. On sent que Serge Joncour a mis  beaucoup de lui-même dans ce bonhomme, sa manière maladroite d'aborder les gens et la vie, sa carapace, ses blessures. Un personnage extrêmement touchant, un nounours au coeur tendre, le coeur sur la main, un timide téméraire, un doux qui peut facilement 
péter un plomb sur un coup de sang.

Oui ce roman fait du bien, nous faisant croire aux immenses possibilités de la vie, aux rencontres inattendues et bienvenues. Et puis j'adore cette façon qu'a Serge Joncour de laisser son histoire se prolonger dans l'esprit de ses lecteurs, sa manière de ne pas tout dire et de tout résoudre, de laisser les choses ouvertes, en points de suspension.  Repose-toi sur moi, quel joli titre pour un roman plein de grâce.

Ed Flammarion, 2016

 

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13 octobre 2016

Beaux rivages de Nina Bouraoui

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L'éternelle histoire  du désamour et de la séparation amoureuse... toujours la même mais toujours singulière, on connait tout par coeur et pourtant ça fait toujours un mal de chien lorsqu'on est quitté. A. et Adrian s'aiment depuis huit ans, une relation libre de toutes contraintes quotidiennes ou familiales, ils ne vivent pas ensemble, habitent respectivement à Paris et à Zurich, se voient lorqu'ils en ont envie. Et puis ce bel équilibre vacille, Adrian rencontre une autre femme, rêve à autre chose, et pour A. c'est la catastrophe. 
La colère, le déni, le désir de reconquête, le désespoir et le sentiment d'anéantissement, puis l'acceptation, la décision de couper les ponts radicalement, et la lente reconquête de soi-même jusqu'à la possiblilité de l'oubli dans les bras d'un autre ... toutes les étapes de la séparation sont ici passées en revue, on se reconnait dans cette femme blessée, l'empathie fonctionne à peu près.

Oui mais j'attendais franchement mieux de Nina Bouraoui, autre chose que ce compte-rendu finalement assez plat, convenu d'une histoire qui au final n'a pas grand intérêt faute de style et de forme. A quoi sert de raconter ses peines de coeur si l'on ne trouve pas l'angle d'attaque, le point de vue, l'écriture? Si l'on se contente d'aligner les clichés et les images rebattues? On sent que Nina Bouraoui s'est fait du bien, ok, le livre met un dernier point final à son histoire qui n'est véritablement terminée que lorsqu'elle est écrite, mais ces Beaux rivages ressemblent davantage à la plage de la Grande Motte envahie par les touristes bedonnants en plein mois d'août qu'aux lagons idylliques des mers du Pacifique.

J'ai repensé aux incontournables Passion Simple ou Se perdre d'Annie Ernaux, et au magnifique La peau d'Emmanuelle Richard...  Oui vraiment la comparaison n'est pas flatteuse.

Ed. JC Lattès, 2016

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