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Je lis au lit - Chroniques littéraires ou culturelles, totalement égotistes mais toujours sincères

Chroniques littéraires ou culturelles, totalement égotistes mais toujours sincères

http://jelisaulit.fr

 

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24 février 2018

Eparse de Lisa Balavoine

 

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Et zut, voici typiquement le livre que j'aurais pu écrire -mais je n'ai l'ai pas fait eheh-, un livre sans prétention en apparence, mais sincère, parfois triste, souvent drôle, comme la vie.  La vie d'une femme d'aujourd'hui,  Lisa Balavoine, 43 ans, séparée, trois enfants. Une autobiographie ou autofiction, peu importe, éclatée, patchwork, composée de courts paragraphes allant de quelques pages à quelques lignes. Bien sûr on n'est pas dupe, l'ensemble résulte d'un montage de petits textes, de listes que l'on pourrait faire dans un atelier d'écriture, de citations glanées ça et là,  de réflexions écrites jour après jour. Mais le tout forme un genre de journal intime ou d'autoportrait très chouette,  dont le titre dit bien combien il est souvent malaisé de diriger et de recentrer sa vie... bien souvent tout part dans tous les sens, l'identité personnelle est bien difficile à cerner et ressemble à une vitre qui vole en éclat ou à un texte éclaté sur le papier.

 Tout y passe donc : le couple bien sûr, sujet inépuisable, la rupture, chargée de tous ses regrets et doutes, l'éducation et la transmission, que ce soit avec ses propres enfants que par rapport à ses parents -les passages sur la mère de Lisa sont bouleversants- , l'amitié, la musique - miroir des sentiments, boomeran de la mémoire-, l'enfance, l'amitié et l'amour, la peur de vieillir. Un seul sujet est mis de côté, le travail...comme dit Lisa Balavoine, si elle n'écrit jamais dessus "c'est qu'elle n'a sûrement pas encore trouvé sa voie". 
Journal intime mais livre générationnel surtout, où toutes et tous les quarantenaires se reconnaitront. Les citations de chansons insérées ça et là, en tout cas pour moi, ont fait tilt, j'ai un patrimoine culturel comme on dit commun avec Lisa, et les artistes qu'elle aime sont ceux que j'aime, dans l'ensemble, - Dominique A, Michel Cloup duo, The Cure, Albin de la Simone....-. Les références à des films -Les amants du pont neuf vu trois fois à la suite lors de sa sortie- jouent également le même rôle...nous renvoyer à notre jeunesse perdue mais aussi à la beauté de ce qui perdure. Et les citations littéraires sont toujours bien choisies et intelligentes, placées là où il faut, sans pédantisme.

Oui, j'ai pris beaucoup de plaisir à la lecture de Eparse. Car au final les fils directeurs sont là -l'amour et la solitude, la filiation- et l'angle d'attaque toujours tenu -ne jamais s'apitoyer, tenir la route avec humour-. Car le tout, comme un bon documentaire, s'avère super super bien monté, il y a du rythme et du peps, et ce livre forme un autoportrait très réussi, plein de finesse, plein d'esprit. 

ed JCLattès, 2018

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23 février 2018

Le dossier M. Livre 1. de Grégoire Bouillier

 

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Le dossier M., livre réalisé du désir demeuré désir.

C'est seulement quand on parle au plus près de soi qu'on a une chance de parler aux autres.

Dans ce livre vous trouverez...la plus longue scène de première rencontre que je connaisse en littérature -une bonne centaine de pages-, une analyse fort intelligente du lien entre la série Dallas et l'esprit des années 80, la plus frustrante des scènes de relation sexuelle -à peine amorcée, aussitôt avortée- de toute la littérature et de la vie- n'y allons pas par quatre chemins-, une variation de trente page sur la phrase de Nabokov Les poètes ne tuent point, des réflexions à n 'en plus finir mais captivantes sur le dessin du sexe de leur conjoint réalisé par les amis du narrateur, dessins à l'appui, tous les sms envoyés par M. la femme aimée à l'auteur, sur des pages et des pages .... et j'en passe.

Au coeur de ce premier tome du dossier M., un amour fou donc pour cette jeune femme, M., une histoire vécue dans l'attente et le désir brûlant par Grégoire Bouillier, sur quelques mois, et qui se termine en eau de boudin. Autour de ce scénario, il y a la vie, dans toutes ses dimensions, sociologiques, familiales, économiques, professionnelles, amicales. Il y a aussi, en creux et en relief,  la douleur provoquée par le suicide de Julien, un copain, suicide dont Grégoire Bouillier se sent responsable et qui est annoncé dès le début. Remonter la chaine des causes aux effets, de la rencontre avec M. jusqu'à ce suicide voilà le fil conducteur du livre. Et il faudra 2 tomes de 900 pages, plus un site internet pour tenter d'aller d'un point à un autre. Essorer, épuiser, étirer la frustration, la colère, la douleur grâce à l'écriture... puisque oublier n'a pas été possible. Un projet de dix ans. 
Un projet existentiel mais un projet littéraire aussi. Faire exploser les limites du livre, le bourrer jusqu'à la gueule de digressions digressives certes mais toujours liées au fil de l'histoire. Recenser tout ce qui concerne soi et la femme aimée, ses moindres paroles, gestes, les sensations, émotions, élucubrations, rêveries concernant cette relation morte dans l'oeuf. Suivre le vagabondage des pensées qui ne peuvent pas se libérer  de cette incommensurable perte et qui ramènent encore et toujours à cette M. Avec l'échec de cet amour
,  avec la perte de M. , Grégoire Bouillier est resté littéralement sur sa faim, sur son désir, son envie, sur une immense frustration amoureuse et désirante indépassable. Ecrire, le dernier recours quand on a failli? 

Pour dire cette impossibilité d'oublier, pour dire cet amour absolu, pour dire la culpabilité aussi, tous les tons et les registres de langue se mêlent et sont convoqués dans le livre. Le romantisme le plus échevelé et débridé côtoie l'autodérision la plus lucide et noire, la poésie la plus bouleversante fait suite au trivial le plus terre à terre. Toute la gamme de l'humour est utilisée, et, soyons sévère, les tentatives de Grégoire Bouillier pour être drôle n'atteignent pas toujours leur but -en tout cas moi, j'ai trouvé les effets parfois un peu appuyés, le comique de répétition de mots bof bof, certains procédés (comme celui de renvoyer le lecteur à telle ou telle page) un peu systématiques-. Mais soyons sympa, l'autodérision permet de sauver le tout d'un esprit de sérieux qui serait insupportable, surtout que notre cher Grégoire Bouillier n'a pas l'air d'être facile facile dans la vie...

Me reste à avaler le tome  2 du Dossier M. Après la rupture, que reste-t-il à écrire? Expérimenter avec l'auteur au cours même du temps de la lecture l'attente, l'exaspération, le temps qui se traine ou s'accélère, l'accompagner, et espérer avec lui que la douleur s'estompe. De la littérature comme un "sport et un passe-temps" -je ne me prive pas des citations, Grégoire Bouillier étant fan lui aussi des formules littéraires pêchées ça et là-, quand le temps d'aimer ne nous a pas été offert.


Edition Flammarion, 2017

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16 février 2018

Souvenirs dormants de Patrick Modiano

 

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Au cours de cette période de ma vie, et depuis l'âge de onze ans, les fugues ont joué un grand rôle. Fugues des pensionnats, fuite de Paris par un train de nuit le jour où je devais me présenter à la caserne de Reuilly pour mon service militaire, rendez-vous auxquels je ne me rendais pas, ou phrases rituelles pour m'esquiver : "Attendez, je vais chercher des cigarettes...", et cette promesse que j'ai dû faire des dizaines de fois et des dizaines de fois, sans jamais la tenir : "Je reviens tout de suite."

Dix ans après Dans le café de la jeunesse perdue, un livre qui lui fait étrangement écho, toujours dédié aux rencontres du passé, aux souvenirs si présents et fuyants à la fois, au Paris des vingts ans de l'auteur. Dans Souvenirs dormants  le narrateur remonte le temps et suit le fil des rencontres qui l'ont mené cette fois à l'appartement d'une certaine Martine Hayward,  à une blessure mal refermée associée à pas mal de culpabilité. Comme on épouse le cours d'une rivière, de méandres en méandres, et en se laissant porter par le cours de l'eau, Modiano emporte insensiblement le lecteur vers le Paris de sa jeunesse. Le premier chapitre m'a soufflée, tant les associations d'idées s'enchainent subtilement, dans une langue si pure, et pour tisser d'entrée les motifs déployés dans la suite du livre - la fuite, l'art de la fugue, moyens personnels pour affronter les difficultés de la vie, le malaise ressenti en société et face à autrui.

Il s'opère une curieuse magie quand on lit ce livre. Après tout il ne raconte pas grand-chose... des bribes de souvenirs, des détails qui ressurgissent, des visages à peine esquissés, des sentiments retenus et enfouis maladroitement, qui font encore mal lorsqu'on les convoque : appréhension et cafard du dimanche soir avant de retourner au pensionnat, sensation d'être livré à soi-même, abandonné par ses parents, puis plus tard incertitude quant à son avenir, désir de disparaitre et de fuguer, d'être en marge de sa vie, d'échapper aux contraintes sociales et à la compagnie intrusives des gens, désir de fuir une réalité embarrassante, envie de se fondre dans le décor.
Non ce livre, comme pas mal des textes de Modiano, ne raconte pas grand-chose mais leur intérêt, leur talent, ne consistent pas à raconter. La magie de Souvenirs dormants  est plutôt cette faculté de placer le lecteur dans un certain "état", à savoir une disposition d'esprit, une capacité d'éprouver ce qu'éprouve Modiano lui-même lorsqu'il écrit et s'abîme dans ses souvenirs, un "état" qui à voir avec la rêverie nostalgique et avec le désarroi lié à ce qui a été vécu. Ce livre agit comme un sortilège, pendant la lecture, mais aussi bien après, et maintient, me maintient dans un songe éveillé, aux côtés de notre cher Patrick Modiano.

Ed Gallimard, 2017

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15 février 2018

Dans le café de la jeunesse perdue de Patrick Modiano

 

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Voici un roman nimbé d'une tristesse infinie, sous l'égide d'une sombre mélancolie comme le souligne la citation de Guy Debord en exergue et tout entier placé sous le signe de la nostalgie. Une jeune fille surnommée Louki en est le point névralgique, silhouette mystérieuse autour de laquelle gravitent les narrateurs successifs qui se souviennent d'elle: un étudiant de l'école des mines qui ne se sent pas à l'aise dans son rôle d'étudiant, un détective privé chargé d'enquêter par son mari sur la disparition de Louki, un jeune écrivain qui est aussi son amant. Louki prend elle-même la parole dans un chapitre pour évoquer une enfance triste et solitaire en compagnie d'une mère peu présente, une jeunesse désoeuvrée, et un mariage sans saveur avec un homme beaucoup plus âgé qu'elle. Louki....celle qui ne maitrise pas sa vie, celle qui se laisse envahir par le découragement.  Elle et Roland se rencontrent lors d'une soirée ésotérique, elle l'emmène alors dans le café qu'elle fréquente -où elle se réfugie plutôt-, quartier de l'Odéon, le café Condé, où se retrouvent toute une jeunesse bohême. C'est ce café qui est évoqué dans ce superbe titre -on se couperait un bras pour l'avoir trouvé- et où les thèmes si "modianesque" de la fuite du passé et du mal de vivre sont condensés dans un seul mot. Ces deux êtres se reconnaissent car ils partagent un même sentiment d'abandon directement venu de l'enfance, ils n'ont aucune attache : Notre rencontre, quand j'y pense maintenant, me semble la rencontre de deux personnes qui n'avaient aucun ancrage dans la vie. Je crois que nous étions l'un et l'autre seuls au monde.  Tous deux désirent également échapper aux obligations sociales, aux devoirs et aux complications de la vie courante, mais aussi, plus profondément, fuir ce lieu intime et secret qui fait mal, cette douleur que l'on traine suite aux mauvais souvenirs et aux figures de cauchemar de son enfance. Comment ne pas reconnaitre encore une fois dans le personnage de cet apprenti écrivain un alter ego de Modiano, une figure possible de l'auteur, celui de Pedigree ou de Remise de peine? La passion que porte le jeune homme à ce qu'il appelle "les zones neutres", et sur lesquelles il tente d'écrire, métaphoriserait alors par une image géographique urbaine la liberté enfin recouvrée, le sentiment d'être affranchi de son passé : Il existait à Paris des zones intermédiaires, des no man's land où l'on était à la lisière de tout, en transit, ou même en suspens. On y jouissait d'une certaine immunité. 
Au sein de ce texte dédié au mal de vivre personnifié par Louki, surgit en creux, au détour d'un paragraphe, LA phrase isolée qu'il ne faut pas manquer, qui condense en quelques mots l'émotion vive, le bonheur qui surprend et vous prend, par surprise. C'est comme si tout d'un coup l'étau de la tristesse se desserrait, comme si les possibles s'ouvraient. Pour le narrateur c'est la conscience d'aimer -mais conjuguée hélas au passé- qui est soudain formulée en une courte phrase timide alors qu'il se remmémore l'apparition au bout de la rue de Louki et d'une amie : Je crois que j'étais heureux, cet après-midi là. L'économie de moyens et de mots pour dire l'amour -ailleurs trois phrases : J'étais heureux ce matin là. Et léger. Et j'éprouvais une certaine ivresse-, la pudeur du style et des sentiments, crée en clair-obsur une émotion terrible qui bouleverse. 


Ed Gallimard, 2007

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21 janvier 2018

L'occupation de Annie Ernaux

 

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Puiser régulièrement dans les textes de Annie Ernaux, par exemple dans le recueil Ecrire la vie, et en sortir encore et toujours convaincue que oui, c'est exactement ça, que ce que tu lis là, c'est exactement ce que tu as traversé à un moment donné, le nez dans le guidon souvent, et sans pouvoir effectuer les arrêts sur images qui auraient pu aider à prendre un peu de distance...Je relis L'occupation, et me voici sidérée par la force et la justesse qui s'en dégage. Pendant six mois Annie Ernaux a éprouvé une jalousie obsessionnelle pour la nouvelle compagne de son jeune ex-compagnon qu'elle avait pourtant pris l'initiative de quitter au bout d'une longue liaison qui s'étiolait. Durant six mois, cette autre femme devient la principale préoccupation de l'auteur, une obsession qui la mène à agir et à penser de façon tout à fait nouvelle. L'occupation est le récit de la manière dont une femme inconnue prend possession involontairement de la vie et de l'esprit de celle qui la jalouse, "l'occupe" au double sens du terme.

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Proust, qu'Annie Ernaux affectionne particulièrement, a analysé avec minutie dans Un amour de Swann les affres de son personnage en proie à la torture de la jalousie. Les moindres affects, et émotions  de Swann amoureux d'Odette, le chemin tortueux de ses pensées  obsédantes sont décrites dans ce magnifique texte, dont les derniers mots, ultime pirouette chargée d'amertume mais accompagnée d'un sourire ironique et salvateur, soulignent combien on peut souffrir, longtemps et affreusement, pour quelqu'un qui au final s'avère, lorsque revient la lucidité, "pas son genre". C'est la conclusion la plus amèrement drôle, la plus irrésistiblement lucide que je connaisse en littérature sur le sujet :  Dire que j'ai gâché des années de ma vie, que j'ai voulu mourir, que j'ai eu mon plus grand amour, pour une femme qui ne me plaisait pas, qui n'était pas mon genre ! s'exclame Swann. Annie Ernaux poursuit les mêmes objectifs que Proust, à savoir fixer par l'écriture les signes, les actions et les pensées de celle -elle-même- qui a été jalouse, mais évidemment sa manière et son style lui sont singulières. Proust épouse les moindres circonvolutions de la pensée et les affects de Swann, au fil de longues phrases analytiques ; Annie Ernaux écrit au scalpel, à l'économie, dépouille et met à nu le langage. Plutôt que de pratiquer l'analyse psychologique, elle se focalise sur les évènements et les détails concrets, les faits, les gestes, les paroles, les sensations : J'écris d'ailleurs la jalousie comme je la vivais, en traquant et accumulant les désirs, les sensations et les actes qui not été les miens en cette période. C'est la seule façon pour moi de donner une matérialité à cette obsession. Téléphoner à tous les habitants de l'immeuble où habite sa "rivale" pour savoir son nom, surfer sur internet pour trouver des indices la concernant sur le site de l'université où elle travaille...etc..., demander à l'amie de son fils de se renseigner... autant d'actions délirantes dictées par la jalousie.

La jalousie est communément associée à la douleur certes, mais Annie Ernaux fait dans L'Occupation un pas de côté, inverse la balance en soulignant combien cet affect l'a fait vivre intensément, la "maintenant dans une constante et fiévreuse activité". Et c'est ce qui me plait chez Annie Ernaux :  la passion de la vie, l'engagement dans l'expérience amoureuse et sexuelle, l'engagement dans l'écriture. La douleur est préférable à l'anesthésie du corps et du coeur : "Pourtant, si ma souffrance me paraissait absurde, voire scandaleuse par rapport à d'autres, physiques et sociales, si elle me paraissait un luxe, je la préfèrais à certains moments tranquilles et fructueux de ma vie.  Même, il me semblait qu'ayant traversé le temps des études et du travail acharné, du mariage et de la reproduction, payé en somme mon tribut à la société, je me vouais enfin à l'essentiel, perdu de vue depuis l'adolescence. "

....Je suis toujours scotchée par la proximité qu'établissent les textes d'Annie Ernaux avec le lecteur -ou la lectrice, ou avec moi en l'occurence- . Comment, à partir de détails souvent les plus intimes et les plus crus, elle sait parcourir le chemin du personnel à l'universel. Comment ses textes éclaircissent la vie, ma vie, notre vie.
 
Ed Gallimard, 2002

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09 janvier 2018

Tiens ferme ta couronne de Yannick Haenel

 

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Voici un curieux objet, texte un peu foutraque et détraqué dans le bon sens, baroque. La trame? Parlons plutôt de point de départ. Le narrateur, un écrivain sans le sou qui vit seul dans un petit studio parisien, présente à Mickaël Cimino un scénario de 700 pages sur la vie de Melville, l'auteur de Moby Dick, ou plus précisément sur la pensée du grand écrivain, comparable, pour citer le narrateur qui cite Melville à propos de son cachalot, à " l' intérieur mystiquement alvéolé de sa tête". Tout un programme... Pour ma part je dirais simplement que Tiens ferme ta couronne cause d'amour et de désir, de littérature, de cinéma et d'art en général, bref de la beauté et du mystère de la vie quoi, et qu'il suit les périgrinations souvent cocasses du narrateur. Pérégrinations artistiques donc puisqu'au fil du texte nous sommes amenés à revisiter Moby Dick, La porte du paradis de Cimino, en passant par Apocalypse now de Coppola ou encore Les métamorphoses d'Ovide, pour finir devant le Retable d'Issenhein et sa crucification du Christ. Ah j'oubliais, vous rencontrerez aussi dans ce livre Isabelle Huppert et un serveur de restaurant sosie d'Emmanuel Macron, un chien mystérieusement disparu nommé Sabbat et une très belle jeune femme, Léna, dont le narrateur tombe éperdument amoureux...

J'ai parfaitement conscience de la confusion de mon résumé... parler du scénario de ce roman n'est pas très judicieux car sa beauté vient d'ailleurs et pour commencer de sa liberté de narration et de ton. De son style aussi évidemment, un style très maitrisé pour justement écrire le manque de maitrise et qui passe sans complexe de la poésie la plus imagée au cocasse le plus trivial. Haenel réussit là un texte audacieux et virtuose, tout à la fois très drôle et très profond pour évoquer la place de l'art dans nos vie. Bref laissez-vous porter au gré de cette belle écriture inspirée, posez les armes. Un bon lecteur est un lecteur qui accepte de se laisser surprendre et déranger non ?

Ed Gallimard, 2017

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Ma top liste 2017

 

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Si je devais en choisir dix...

 

 

 

 

 

 

1.

L'art de perdre de Alice Zeniter  

Alice Zeniter, dans L'art de perdre, s'empare de l'histoire de l'Algérie à travers le destin d'une famille dont l'histoire va être complètement chamboulée par la grande histoire. Naïma, double romanesque de l'auteur, revient sur son passé familial, interroge le silence, met au jour dans cet ample récit le parcours de ses grands-parents paternels kabyles puis de ses parents.


2. 

Gabriële de Anne et Claire Berest 

Gabriële, ou comment effacer l'effacement. Septembre, la rentrée, et pour , comment s'y retrouver et surtout comment faire le bon choix? Quel critique littéraire plus ou moins inspiré suivre, à quel libraire bien intentionné se vouer? j'insiste, avec un seul l, et deux auteurs, deux soeurs pour la signature.


3.

Article 353 du code pénal de Tanguy Viel  

Le titre est énigmatique, pas très fun, j'ai même failli aller chercher sur internet quelle est la teneur de ce fameux article 353 en question. Mais connaissant Tanguy Viel ce serait dommage de connaitre la fin avant le commencement, d'ouvrir la serrure avant d'écouter à la porte.


4.

Tiens ferme ta couronne de Yannick Haenel 

Voici un curieux objet, texte un peu foutraque et détraqué dans le bon sens, baroque. La trame? Parlons plutôt de point de départ.


5.

Winter is coming de Pierre Jourde  

J'ai fini ce livre en pleurant, ne sachant pas trop si mes larmes étaient dues à la tragédie que je venais de lire ou à la beauté, la justesse, la sobriété élégiaque de l'écriture de Pierre Jourde.

6.

Les furies de Lauren Groff  

Entre leurs deux peaux, le plus fin des espaces, à peine assez pour l'air, pour ce voile de sueur qui à présent refroidissait. Et pourtant, un troisième personnage, leur couple, s'y était glissé. Suffirait-t-il que la quatrième de couverture d'un roman signale ce dernier comme LE meilleur roman de l'année selon Barak Obama pour qu'il se vende comme des petits pains?

 

7.

La petite danseuse de 14 ans de Camille Laurens  

Très beau texte, inclassable, à l'écriture précise, qui mêle essai esthétique, réflexion sociologique et historique mais aussi méditation autobiographique. La petite danseuse de Degas, sculpture tout à la fois célébrissime et mystérieuse, fascine Camille Laurens depuis toujours.

 

8.

Survivre de Frederika Amalia Finkelstein  

J'ai avalé les images les unes après les autres, jour après jour, mois après mois, année après année. Et peu à peu l'horreur est devenue acceptable. Toujours écoeurante. Mais acceptable. Je veux dire humaine. Et c'est là qu'il faut lutter.
 

9.

Nos richesses de Kaouther Adimi  

Nos richesses ou Edmond Charlot, d'Alger à Pézenas, une vie dédiée à la littérature. Ce sera une biblothèque, une librairie, une maison d'édition, mais ce sera avant tout un lieu pour les amis qui aiment la littérature et la méditerranée. A peine installé au 2 bis que je suis transporté de joie.

 

 10.

La beauté des jours de Claudie Gallay  

De Marina à Jeanne ou de l'utilité de l'art contemporain trash dans nos vies. Très bonne surprise que ce roman là, pourtant je n'avais pas forcément été très emballée par Les déferlantes qui avait fait connaitre Claudie Gallay.

 

 

 

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L'art de perdre de Alice Zeniter

 

 

 

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Alice Zeniter, dans L'art de perdre, s'empare de l'histoire de l'Algérie à travers le destin d'une famille dont l'histoire va être complètement chamboulée par la grande histoire. Naïma, double romanesque de l'auteur, revient sur son passé familial, interroge le silence, met au jour dans cet ample récit le parcours de ses grands-parents paternels kabyles puis de ses parents.

Ali, le grand-père a pris le parti des français durant la guerre en voulant protéger sa famille ... il a mal choisi son camp, ou plutôt n'a pas compris les enjeux d'un conflit qui le dépassait. Le futur d'Ali (qui est déjà un passé lointain pour Naïma au moment où j'écris cette histoire) ne parviendra pas à faire changer sa manière de voir les choses... Il demeure à jamais incapable d'incorporer au récit de sa  vie les  différentes composantes historiques ou peut-être politiques, sociologiques, ou encore économiques qu feraient de celui-ci une porte d'entrée vers une situation plus vaste, celle d'un pays colonisé, ou même -pour ne pas trop en demander- celle d'un paysan colonisé...Comme nombre de harkis il fuit son pays à l'indépendance par peur des représailles et se retrouve dans un camp de transit à Rivesaltes puis en Hlm en Normandie. Son fils Hamid, âgé de 4 ans à son arrivée en France, tiraillé entre un passé dont il ne sait pas grand-chose et la volonté de s'intégrer, ne parlera jamais de l'Algérie à sa fille Naima.
Alice Zeniter a réussi là une fresque ambitieuse et panoramique, incarnée et portée par des personnages qui ne sont jamais des prétextes pour peindre un arrière plan historique. Ma préférence va vers le beau personnage de Hamid, lui qui dans son silence douloureux et révolté, rejettera toute sa vie son pays natal et ses origines. Et puis, les grandes étapes du récit étant ponctuées par des scènes et des dialogues extrêmement bien menées, L'art de perdre se lit et captive comme un roman d'aventures. Alice Zeniter, on le sent, a l'oeil et la fibre théâtrale, elle sait camper une situation et mettre en parole et en scène ses personnages.
Beaucoup d'humanité se dégage de ce roman, qui joue aussi son rôle documentaire pour renseigner sur un passé commun, que l'on soit d'origine française ou arabe. Un livre nécessaire.

Ed. Grasset, 2017

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07 janvier 2018

Les romans de Angela Huth ou les romans qui font du bien.

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Quand on a la tête dans le brouillard, les neurones en vrac, sa capacité de concentration réduite à pouic et le moral à zéro, que lire? Tout vous tombe des mains, chaque deux phrases vous reprenez le fil de votre lecture, vous ne saisissez rien à rien... Alors vous prenez un roman de Angela Huth, un peu honteuse, ben oui les titres ne sont pas loin de la série Arlequin - Quand rentrent les marins, Amour et désolation, Folle passion, Tendres silences, Un fils exemplaire, Mentir n'est pas trahir-, j'en entends déjà certains qui ricanent, oui mais voilà c'est votre dernière chance...
Et là, la magie opère, les pages se tournent, les ruminations et les pensées sombres tournicotant en boucle s'apaisent, disparaissent. P....... ça fait du bien. Plongée dans l'Angleterre rurale, go vers les vertes prairies Outre Manche et les villages blottis autour de leur clocher. Là, les personnages de Angela Huth vivent dans des cottages centenaires so british, entre la bouilloire qui fume et les rosiers grimpants  aux fenêtres. Alors bien sûr, narration oblige, ces gens, ils ont leurs soucis, ou plutôt elles ont leurs soucis, car les "main characters" de ces romans sont, vous l'avez deviné, des femmes... Des soucis de couple, d'amour, de rivalité ou de jalousie, bref des soucis. Belle reporte tout son amour sur son fils Timothy lorsque son mari quitte le village et la quitte par la même occasion, Myrtle et Annie, femmes de marins écossais, vivent dans leur village une longue amitié entre trahison et soutien mutuel, Nell, amoureuse de Georges voit ses plans bouleversés par l'arrivée au village de Lily. Au village nous sommes, au village nous restons, c'est bucolique, vert, humide, fleuri, et on boit du thé toute la journée.  
Alors quoi? Prenons un peu de hauteur. Quel est le secret d'Angela Huth, pourquoi ses livres font du bien, me font du bien en tout cas? Et bien, lire Angela Huth, c'est  plonger tout d'abord dans une atmosphère, une ambiance, un décor. Angela, permettez-moi de vous appeler Angela, vous êtes fille de peintre, et vous-même êtes peintre. A l'instar des artistes anglais du XIX° siècle, vous avez voyagé très jeune en Italie et en France pour étudier l'art, mais oui comme dans les romans de Henry James. Et quand on vous lit, on voit... les jardins -anglais-, les cottages -anglais-, les paysages -anglais-. Une angleterre rêvée peut-être, imaginaire, qui n'existe peut-être pas, mais qu'importe, un univers s'impose. Quand je vous lis, je pense aux tableaux  impressionnistes, aux paysages à la Manet, et surtout aux intérieurs à la Bonnard. Des intérieurs douillets, coquets et colorés, des jardins fleuris. Car votre écriture, Angela, est merveilleusement picturale, visuelle, minutieusement dévouée à de petits détails concrets essentiels... la couleur d'un coussin, d'une tasse, voilà qui change tout non?... "Un énorme nuage, quadrillé par les carreaux d'une petite fenêtre, renferme suffisamment de clarté pour parer les flancs de la vieille théière des reflets irisés de l'essence sur l'eau : des filaments d'or et de mauve incandescents". 
Et puis, les personnages d'Angela Huth, qui vivent pourtant pour la plupart à notre époque, ne sont pas très connectés, et en tout cas ils ne sont pas perpétuellement devant leurs écrans, et ça, ça fait du bien. Et si par aventure, ils le sont, comme dans Mentir n'est pas trahir, ils en deviennent dingues, le téléphone portable étant dans ce roman au service du mensonge conjugal. Non, en lisant Angela, on plonge plutôt dans un cadre intemporel, où on va faire ses courses à pied à l'épicerie du coin, où on ne regarde pas la télé, où on se téléphone en parlant - en parlant à haute voix, oui oui-, bref, nous voici comme à l'abri du tumulte du monde, dans un espace-temps indéterminé, une Angleterre rêvée éternelle. Alors certes, Belle, Myrtle, Lily, ne se sentent pas toujours préoccupées par le sort du monde, elles sont plutôt en mode  le "nez dans le guidon", du genre tour à tour femme, épouse, amante, mère. Mais elles vivent quoi, comme moi, comme vous. Elles nous ressemblent... 

Savant dosage entre analyse psychologique distillée avec finesse, narration des presque rien de la vie ou des séismes de nos existences,  peinture d'un univers rural apaisant où la beauté a encore sa place...  Thanks a lot Angela. Il me reste encore deux-trois romans de vous que je n'ai pas lus, et tous les autres que je peux relire, en réserve pour la prochaine déprime.

 

Tous les romans de Angela Huth sont édités au Quai Voltaire, puis en folio Gallimard.

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