10 février 2017

Fassbinder : La mort en fanfare

 

114028702_o

Je ne connais pas grand-chose de Fassbinder, j'ai vu ses films les plus connus, les plus classiques : Lili Marleen, Le mariage de Maria Braun, Lola une femme allemande...   Et puis bien sûr la réputation sulfureuse du gars, sa vie chaotique, passée à filmer et à filmer encore. Mort à 37 ans, 43 films, ça laisse pantois... Le livre d'Alban Lefranc s'avère une formidable porte d'entrée vers l'univers houleux du cinéaste, et c'est aussi un livre tout à fait singulier et personnel. Sous-titré Roman, ce texte inclassable mêle réflexions et rêveries sur la personnalité du cinéaste, éléments biographiques, notes sur certains films phare, mais aussi éclairage sur l'arrière plan historique, focus sur cette jeunesse allemande prise en sandwich entre un passé nazi qui ne se digère pas et la fraction armée rouge...  thèmes chers à cet auteur germanophile. Le tout donne un livre composite et ecclectique, fait de collages textuels, un montage littéraire et cinématographique détonnant et séduisant. 

L'écriture d'Alban Lefranc se montre à la hauteur du projet, elle flirte avec tous les registres et les tons, souvent violente et exacerbée, parfois apaisée, tantôt poétique, tantôt informative ou ironique. Les passages pris en charge par le narrateur alternent avec des dialogues, des extraits réels ou réécrits de propos tenus par Fassbinder, des passages en  style indirect libre ou des monologues intérieurs, jubilatoires, éructant le mépris du cinéaste pour les hommes politiques au pouvoir ou se gaussant d'un certain cinéma honni  par ce dernier, regardé par "les bronzés, les sportifs, les délicats, les piscivores, qui marchent dans les rues avec leurs beaux habits, qui regardent au cinéma des films distingués, des films inattaquables, ce qu'on appelle, ce qu'ils appellent après les gazettes des chefs-d'oeuvre, des films sur l'incommunicabilité, des films avec des messages dedans contre la guerre, des messages dedans pour les Noirs ou les indiens, des films où les visages de Monica Vitti et d'Alain Delon souffrent en gros plan entre deux grands hôtels, où l'on souffre avec Monica Vitti et Alain Delon d'être si beaux, si riches, si malheureux, les délicats, les manucurés, les raies sur le côté, si on leur montre un marocain musculeux coucher avec une femme de soixante ans, les épaules du marocain et puis sans prévenir tout à coup sa queue en gros plan aussi, et les poils humides de sueur sur son ventre, et le visage creusé de la petite vieille recroquevillée dans sa cuisine, et les enfants de la petite vieille barricadés dans leur bon vieux racisme en croûte, alors ils deviennent hystériques, les délicats, les précieux, ils crient sur leur siège, ils appellent au secours, ils crient que c'est une monstruosité de montrer des choses pareilles, que ce n'est pas un progressiste du tout, que c'est un grand coup porté sur la tête de la démocratie en Allemagne, que c'est de la perversité pure, qu'on n'a pas idée quand même enfin". Ouf!


 téléchargement (3)
La fin du récit, consacrée aux derniers moments de Fassbinder qui donne une fête orgiaque à Munich et qui jusqu'aux derniers instants n'a de cesse d'échafauder des projets de films -le dernier aurait été un film sur Mohammed Ali- , m'a scotchée, l'écriture absolument baroque et flamboyante, d'une totale liberté de forme et de ton de Lefranc maintenant le lecteur dans un état hallucinatoire au plus près de celui de l'artiste jeté dans une course folle vers sa fin.

 

Ed. Rivages, 2012

Posté par flopaulhac à 13:52 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags :


04 février 2017

La succession de Jean-Paul Dubois

133334_couverture_Hres_0

Les premières pages s'ouvrent sur l'évocation du bonheur perdu, sur quelques années parfaites passées à Miami par Paul, joueur de pelote basque et narrateur du récit. Le roman s'achève sur le désespoir le plus noir, le poids de la fatalité ayant rattrapé Paul à l'âge de 44 ans. Il se dégage ainsi de ce roman une infinie tristesse, une atmosphère délétère et morbide qui m'a laissée toute chose longtemps après sa lecture. J'ai assisté avec empathie et révolte au lent naufrage de Paul Katrakilis, le personnage du roman, englué dans le poids de l'héritage héréditaire, et dans l'incapacité de s'extirper du destin familial vécu comme une fatalité. J'ai eu souvent eu envie de le secouer, de lui crier Pars, fuis, personne n'est obligé de répéter la triste vie de son père, de son grand-père, de sa mère et de son oncle, tous suicidés sans raisons apparentes.... rien n'y fait, le lecteur est impuissant face au compte à rebours romanesque et au terrible engrenage mis en place par Jean-Paul Dubois. 

D'un côté l'énergie du sport et des corps, mis en scène dans le jeu de la pelote basque, l'adrénaline des compétitions, l'exaltation des paris, la vie facile au bord de l'Océan à Miami, une histoire d'amour que l'on attendait pas et lumineuse....de l'autre, l'ennui d'un métier que l'on a pas choisi -la médecine-, la maladie et la mort comme seules compagnies, la mémoire du passé qui déborde et englue. La balance n'est pas équilibrée, et la seconde partie du roman, poignante, ressemble à un long glissement vers la mort annoncée. Ca fait froid dans le dos.

Un roman drôlement bien mené je trouve, au fil d'une écriture fluide et visuelle. Ca avance bien, le tout se lit comme un thriller intime et familial. Très réussi.

Ed. de l'Olivier, 2016

 

Posté par flopaulhac à 15:24 - - Commentaires [4] - Permalien [#]
Tags :

Tropique de la violence de Nathacha Appanah

 

téléchargement (2)Tu vois, Mo, faut pas croire tout ce que tu vois, faut pas croire que je valais rien.  Va pas croire toutes ces conneries sur les mineurs isolés comme disent les gens des associations et des ONG et des comités et des secours et des croix, ils comprennent jamais rien ces gens-là. 

Je suis né ici, moi. De tous les gars, je suis le seul vrai Mahorais, j'ai mes papiers, demande-moi lequel, j'ai tout, acte de naissance, carte d'identité, j'ai même un passeport République française.

Que savons-nous de Mayotte? Et bien moi j'avoue pas grand-chose, et ce roman a eu au moins le mérite de m'ouvrir un peu les yeux. Parce que moi, je voyais Mayotte comme un petit coin de paradis... le plus beau lagon du monde, et une destination fréquente pour les enseignants qui veulent voir du pays et se faire un peu d'argent en même temps... J'ai compris avec Tropique de la violence que l'île est confrontée à une immigration de masse, qu'un habitant sur trois -je me suis renseignée- est en situation irrégulière, qu'un jeune sur trois entre 16 et 18 est illetré, et que les médias de la métropole observent en général un silence quasi général sur les manifestations de violence, les grèves et la misère qui règnent là-bas. Mais voilà Tropique de la violence n'est pas un documentaire ou un essai, c'est un roman, il faut donc trouver un angle d'attaque pour causer de tout cela, un point de vue et une écriture.
Nathacha Appanah choisit d'écrire un roman choral où tour à tour différents personnages s'expriment : Mary, Moïse son fils adoptif de quinze ans, Bruce un jeune caïd de la rue, voilà pour les trois voix principales. Lorsque Mary meurt, Moïse se retrouve à la rue et rencontre Bruce, jusqu'à ce que leur relation mène au drame. La voix de Bruce, dans sa hargne et sa volonté d'en découdre est pour moi celle qui fonctionne le mieux, et même si les procédés d'écriture s'avèrent un peu trop systématiques, avec par exemple l'omission de la ponctuation pour souligner le flow oral de Bruce et quelques mots en mahoré par ci par là pour faire local,  cette voix permet  d'incarner avec pas mal de force ce personnage violent et ambigü, à la fois victime et bourreau. 

La révolte gronde à Mayotte, mais ici, sourds à ce qui se passe là-bas, on a oublié que c'est toujours la France.

Ed Gallimard, 2016

Posté par flopaulhac à 10:34 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags :

17 janvier 2017

Ma top liste 2016

Sur les 27 livres chroniqués par Je lisaulit en 2016 -car des livres j'en ai lus bien plus, mais sans les chroniquer tous, par manque d'inspiration à leur sujet- voici mes choix, ceux  qui resteront dans mon p'tit coeur, un choix totalement subjectif et personnel, mais sincère et passionné. 

1. 

Au commencement du septième jour de Luc Lang - Je lis au lit

Une magnifique errance intime et géographique, un road-movie existentiel et contemporain. Il doit reconnaître qu'il est proprement agrippé par l'histoire, Jean a bien fait d'insister, ce sera la première fois depuis le lycée qu'il achèvera la lecture d'un... D'un roman? Oui, un roman.

http://lisaulit.canalblog.com

 2.

Pour la peau de Emmanuelle Richard - Je lis au lit

Décidément je persiste et signe dans les romans d'amour. Et tournons-nous cette fois côté du point de vue féminin. Une passion resserrée dans le temps, un an à tout casser, violente et charnelle, et en guise de fin le chagrin de la séparation, L'écriture pour fixer le tout, et peut-être pour mettre à distance.

http://lisaulit.canalblog.com

3. 

Règne animal de Jean-Baptiste Del Amo - Je lis au lit

J'ai lu Règne animal d'une traite, ce roman est absolument fascinant. Et pourtant, quelle vision de l'humanité atroce... Nous voici immergés dans le misérable quotidien paysan d'une ferme au début du 20° siècle, jusqu'à la guerre de 14, puis bond en avant, trois générations plus tard, au coeur de la même exploitation ou plutôt de ce qu'elle est devenue dans les années 80 : un élevage industriel de porcs.

http://lisaulit.canalblog.com

4. 

Le garçon de Marcus Malte - Je lis au lit

Un garçon ou comment expérimenter le monde et mettre à l'épreuve l'écriture. Un roman à part dans cette rentrée littéraire 2016, un ovni, pas du tout dans la veine des livres précédents de Marcus Malte, ceux qui frisaient avec le polar, ou ceux, excellents d'ailleurs, qui étaient publiés en collection jeunesse - L'échelle de Glasglow, Scarrels, Il va venir-.

http://lisaulit.canalblog.com

5. 

Un paquebot dans les arbres de Valentine Goby - Je lis au lit

Alors Mathilde Blanc aura l'idée de m'écrire. elle me dira c'est l'histoire d'Aincourt , des milliers de gens comme mon père ont vécu cette histoire, des gens comme nous. Je lui dirai c'est une histoire d'amour. Après le sidérant et magnifiqueMathilde est l'héroïne de ce nouveau roman, héroïne de la vie quotidienne, avec en arrière-fond historique les trente glorieuses et la guerre d'Algérie.

http://lisaulit.canalblog.com

6.

Grossir le ciel de Franck Bouysse - Je lis au lit

Le ciel d'hiver comme seul échappatoire Il était persuadé que tout ce que devait faire un homme, c'était son travail, et que les buts fixés et l'occupation générée pour les atteindre étaient comme des sémaphores suffisant à éclairer la vie d'un paysan, et que toutes les interférences n'étaient que des parasites inutiles dont il était vital de se libérer au plus vite.

http://lisaulit.canalblog.com

7.

La cheffe, roman d'une cuisinière de Marie N'Diaye - Je lis au lit

On entre dans ce roman, et paf on est prise au piège, comme envoûtée. Charmée au sens étymologique du terme par la prose si singulière de Marie N'Diaye, qui, au fil de courts paragraphes extrêmement précis et travaillés, déroule l'existence de Gabrielle, une cuisinière partie de rien et qui devient peu à peu, à force d'exigence, de passion et de foi en son art, une Cheffe renommée.

http://lisaulit.canalblog.com

8.

L'amour la gueule ouverte (hypothèses sur Maurice Pialat) de Alban Lefranc - Je lis au lit

Maurice Pialat parle des femmes de sa vie et de ses films (1981) Pour vous : une empathie singulière avec la femme libre et massacrée, massacrée parce que libre. La femme qui affronte le code. Vous l'aimez parce que libre, d'une liberté crue, intransitive.

http://lisaulit.canalblog.com

9.

Etre ici est une splendeur. Vie de Paula M. Becker de Marie Darrieussecq. - Je lis au lit

Voici le livre d'une femme écrivain sur une femme peintre, né d'un rencontre entre un tableau donnant à voir une femme qui allaite et une mère, hommage aussi d'une artiste à une autre artiste. Littérature de femmes pour les femmes? Oui, je me hasarde à le dire, il existe une littérature féminine, mais attention je ne dis pas féministe.

http://lisaulit.canalblog.com

10.

Crépuscule du tourment de Léonora Miano - Je lis au lit

Je ne suis pas une petite amie qu'il emmène au restaurant après le cinéma. Il mange ce que je cuisine. Je ne suis pas une prostituée qu'il emmène à l'hôtel et paie. Il vient dans ma case. Je ne suis pas une maîtresse qu'il se désole de devoir quitter à certaines heures.

http://lisaulit.canalblog.com

 

Posté par flopaulhac à 15:58 - - Commentaires [0] - Permalien [#]

08 janvier 2017

Petit pays de Gaël Faye

téléchargement

Je connaissais Gaël Faye par son album Pili pili sur un croissant au beurrre, son flow sur des ambiances musicales métissés et des textes pas mal tournés pour dire l'exil, le tiraillement entre deux cultures, la nostalgie de l'Afrique. Ce sont les mêmes thèmes qui reviennent ici dans ce roman, gros succès de librairie cet automne, encensé par la critique littéraire, parcours sans faute dans toutes les émissions télés et radios, puis prix Goncourt des lycées, prix France Culture Télérama. Au final 400 000 mille exemplaires vendus je crois, le pactole. Donc comme tout le monde j'ai lu... cela ne m'a pas déplu mais pas vraiment plu non plus. 
Petit pays permet certes permet de nous rafraîchir la mémoire, de revenir sur l'histoire sanglante du Rwanda et du Burundi, à travers l'histoire familiale de Gabriel, double de Gaël Faye, né de père français et de mère rwandaise, une enfance bousculée par l'instabilité politique et par la tragédie menant aux massacres entre Hutus et Tutsis puis par l'exil en France à l'orée de l'adolescence. Une enfance entre rires et larmes, insouciance et violence,  au bord du lac Tanganika, marquée aussi par la mésententes des parents et par leur séparation. Ce petit pays, je le vois comme un eden perdu, le paradis de l'enfance, verdoyant, coloré et odorant, à jamais regretté. De jolis passages font ressentir la fougue et la joie de l'enfant qui passe des journées à traîner et à rigoler avec ses potes, à piquer des mangues dans les jardins,  à faire les quatre cent coups, à se bagarrer aussi. La soirée d'anniversaire des onze ans de Gaby apparaît ainsi comme un pur moment de bonheur suspendu, moment de grâce au centre du livre... avant que l'escalade  de la violence ne mène à l'insupportable puisque Gaby se retrouve à l'origine de la mort  d'un homme, pas moins que ça.

Un joli témoignage, assez bien rythmé et souvent touchant, où le souvenir du bonheur et de ce petit pays s'avère en effet bien mis en valeur, mais où le reste m'a laissée quasi de marbre faute d'une écriture digne de ce nom... Faire de ce gentil livre un des romans phare de la rentrée littéraire me semble vraiment surfait...  Bref.

 

 

 

 

 

Posté par flopaulhac à 22:01 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags :


23 décembre 2016

Sur les chemins noirs de Sylvain Tesson

20161223_172948[1]

Promis si j'en réchappe, je parcours la France à pied, se jure Sylvain Tesson sur son lit d'hôpital, après sa chute d'un toit où, légèrement imbibé de boisson, il se croyait à tort le roi du monde en faisant le guignol. Un an après, à peu près réparé, colonne vertébrale cloutée et visage de travers, le voici sur les sentiers, pas n'importe lesquels, ceux qui, oubliés et mal entretenus, traversent les départements les plus ruraux de France, ces coins dont on dit qu'ils sont enclavés.... Haute-Provence, Aveyron, Haute-Loire et bien sûr cette chère Lozère. Adieu la Sibérie, la Mongolie, le Tibet, et toutes ces destinations lointaines, Sylvain Tesson rétrécit son champ de vision, baisse ses ambitions, mais vu qu'il a cotoyé de près la mort, arpenter ces chemins noirs, à raison quand même de 20 à 40 kilomètres par jour, ressemble bel et bien à une renaissance physique et morale. 

L'affaire ressemblerait à un journal de voyage ou plutôt de randonnée de plus, essaimée de réflexions sur la France d'aujourd'hui,et  de rencontres sympathiques ou pas, de pensées plus ou moins profondes sur l'existence. C'est compter sans le sens de l'humour indéniable du gars, et de la plume qui va avec. Un genre de Stevenson sans son âne quoi... très fort lui aussi pour épingler les travers de notre époque, pour peindre en quelques phrases un paysage ou rendre compte d'une conversation incongrue.
Le tout est ma foi très agréable, on y apprend pas mal de choses mine de rien, sans avoir l'impression que l'auteur nous fait la leçon... Et puis, masqué par un sérieux sens de l'auto-dérision, Sur les chemins noirs dresse le portrait d'un homme intelligent et drôle, fragile et courageux.

Ed Gallimard, 2016.

 

 

Posté par flopaulhac à 18:35 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags :

13 décembre 2016

La splendeur dans l'herbe de Patrick Lapeyre

 

20161213_185354[1]

Plus tard, quand il serait désoeuvré, songea-t-il, il aurait tout le temps de regretter les moments dont il n'avait su profiter et de rejouer les scènes qu'il avait ratées.  Il pourrait même en réécrire les dialogues... Car leur vie ensemble avait été en fin de compte une longue conversation, continuellement recommencée, jusqu'à ce que l'un d'eux manque à l'appel, et que l'autre -lui, en l'occurrence- se retrouve seul, lesté de tout ce qu'il n'avait pas réussi à lui dire.

Un roman délicieux, faussement léger, qui l'air de ne pas y toucher, surfe sur la vague de sentiments douloureux : la souffrance d'être abandonné et le désamour, la difficulté d'y croire encore quand on a été déçu, la paralysie qui englue lorsqu'il s'agit de se lancer dans une nouvelle histoire. Homer, la quarantaine, et Sybil, se rencontrent parce que leur compagne et compagnons respectifs, c'est bête, se sont carapatés ensemble en Italie. Ils se mettent à passer du temps ensemble, d'abord pour  parler de leur vie passée et évoquer ceux qui les ont abandonnés, puis, de fil en aiguille, cette curieuse relation évolue vers une tendre amitié, puis vers un amour tout ce qu'il y a de plus platonique. Car de là à franchir le pas et à se lancer dans la fougue du désir il y a tout un roman, c'est qui fait d'ailleurs le charme un peu désuet de ce livre, récit d'une longue drague polie et maladroite, danse lente, hésitante et sans cesse reportée vers le corps de l'autre. 
Homer est un personnage blessé par la vie, un peu timide, indécis, un grand échalas dont au fil des chapitres nous découvrons le passé d'enfant couvé par une mère fantasque. Nous cheminons avec lui dans la redécouverte du sentiment amoureux, c'est de son point de vue que nous vivons cette histoire et que nous voyons cette généreuse et belle Sybil, apaisante et aux vertus tranquillisantes, lui qui a toujours besoin d'être rassuré. Pas fade pour autant, non, mais malicieuse et intelligente, et l'air de ne pas y toucher, elle semble n'en penser pas moins,  apprivoise peu à peu, sans geste brusque ni précipitation cet homme secret. 
L'écriture de Baptiste Lapeyre joue elle-aussi sur du velours et accompagne cette histoire à petit pas, sans aucune grandiloquence ni effets inutiles, par petites touches parfois drôles, parfois bouleversantes, tout en retenue. C'est super agréable, léger et profond à la fois. Il est bon de se dire avec l'auteur qu'il n'est pas indispensable d'en faire des tonnes dès qu'il s'agit de parler de chagrins d'amour, et que tout peut recommencer. Qu'il faut laisser monter le désir, savoir le goûter, le vivre sans se presser.

Ed. POL, 2016

Posté par flopaulhac à 15:38 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags :

07 décembre 2016

Règne animal de Jean-Baptiste Del Amo

 

20161208_154853[1]

J'ai lu Règne animal d'une traite, ce roman est absolument fascinant. Et pourtant,  quelle vision de l'humanité atroce... Nous voici immergés dans le misérable quotidien paysan d'une ferme au début du 20° siècle, jusqu'à la guerre de 14, puis bond en avant, trois générations plus tard, au coeur de la même exploitation ou plutôt de ce qu'elle est devenue dans les années 80 : un élevage industriel de porcs. Une constante : des hommes sous le joug du travail, éreintés et malades, pas plus heureux en 1910 qu'en 1980, tour à tour victimes et bourreaux... C'est sordide, on se croirait dans La terre de Zola, et les animaux sont traités de manière ignoble, promis-juré vous n'achèterez plus de viande de porc après avoir lu ce roman. On atteint de tels sommets dans l'insupportable dans la seconde partie que cela en devient jubilatoire, et lorsque les hommes ne peuvent plus rien maîtriser on ne peut qu'attendre avec impatience le cataclysme final.

Et pourtant... c'est beau, ce texte est incroyablement beau. Avant tout parce que l'écriture de Del Amo est magnifique, travaillée sans virer pour autant à l'esbrouffe ou à l'exercice de style. J'ai été vraiment séduite par la richesse et la précision du vocabulaire, que de nuances dans les descriptions, que de justesse pour écrire les sensations, la douleur, l'âpreté de ces vies humaines sacrifiées au labeur mais aussi et avant tout pour dire l'horreur des conditions dans lesquelles sont élevées les animaux et la violence avec laquelle l'homme s'entête à vouloir contraindre la nature.

Et puis, échappent à la violence et à l'abjection, comme de courtes parenthèses en apesanteur, des échappées salvatrices vers la beauté d'une âme humaine ou de la nature. Eléonore, qui traverse le siècle, et Jérôme, le plus jeune descendant de cette famille incarnent ainsi l'une, la possibilité d'aimer sans restriction, et l'autre, l'attention portée à la nature, une nature certes limitée dans ces campagnes faites de champs sur-cultivées, mais où les insectes et les animaux sont encore, pour qui sait les voir, omniprésents.  

Entre sordide et sublime donc, un roman époustouflant.

Ed gallimard, 2016.

Posté par flopaulhac à 19:06 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags :

23 novembre 2016

Chanson douce de Leila Slimani

20161123_182024[1]

Je vais essayer d'oublier mes griefs contre Gallimard qui a coupé l'herbe sous le pied de Stock, et surtout sous celui de Luc Lang qui méritait à mon humble avis mille fois plus le Goncourt que Leïla Slimani. Non que Chanson douce soit un mauvais roman, non, il est plutôt réussi dans son genre, mais bon, Au commencement du septième jour, bon sang, c'est autre chose, un autre souffle, un autre travail sur la langue.

Passons....

La folie ordinaire, juste là, tapie à nos portes, dans nos appartements douillets, tel est le thème de Chanson douce. On entre d'ailleurs dans le roman comme on entre en guerre, dans un champ de bataille, confronté dès le tout début à l'horreur insoutenable : le meurtre hyper-violent de deux jeunes enfants par leur nounou qui tente ensuite de se suicider en se poignardant. Le roman revient alors au départ de l'histoire, le compte à rebours est commencé, et un suspens morbide pèsera jusqu'à cette fin que nous savons inéluctable. Sous cet aspect- là, Chanson douce est très réussi, à la manière d'un thriller, la romancière instille au compte-gouttes un climat étouffant dans son récit, chronique d'un massacre annoncé.

Revenons donc au départ.... Un jeune couple aisé embauche Louise, la quarantaine, pour s'occuper de ses deux petits enfants. Peu à peu, la nounou prend une place dingue dans le quotidien de la famille, dort souvent sur place, part en vacances en Grèce avec elle, s'occupe de presque tout. Si Louise connait tout de ceux pour qui elle travaille, le contraire en est loin. Sous un intérêt poli de surface, un vernis policé, le couple n'en a rien à faire de la vie de Louise, de ses soucis et de sa vie. Elle est transparente, n'existe que par les services qu'elle rend et le travail qu'elle effectue. Le lecteur, lui, est peu à peu renseigné, au fil de courts chapitres qui disent l'essentiel : Louise vit das une solitude effarante, veuve, elle n'a plus un sou, est criblée de dettes, et surtout a déjà fait un long séjour en hopital psychiatrique pour mélancolie délirante. Au fil de courts chapitres au plus près de la vie matérielle, du quotidien, de ce qui fait le cours menu de l'existence, l'auteur bâtit une chronique sociologique de la vie ordinaire, évoque les rapports de classe sous-jacents qui relient employeurs et employée et la lente dérive d'une femme étouffée par le manque de fric et la dépression. Et lorsque la nounou, dans un habile renversement des relations prend peu à peu le dessus sur ses patrons en se rendant indispensable, tout se dérègle évidemment.

Chanson douce est un récit efficace,  qui ne s'embarrasse pas de psychologie inutile, et dont l'écriture précise et nette souligne combien ceux que nous côtoyons au plus près demeurent un mystère. Un roman prenant quoi, le temps d'une lecture, mais qui manque à mon sens de chair et d'émotion pour toucher vraiment. Un Goncourt malin, facile à lire, un peu dérangeant sans plus, qui fera un bon cadeau de Noël.

Ed Gallimard, 2016.

Posté par flopaulhac à 18:26 - - Commentaires [1] - Permalien [#]
Tags :

02 novembre 2016

Continuer de Laurent Mauvignier

 

 

20161201_153451[1]Parce qu'il voudrait leur dire comment il a déjà rêvé qu'il les tuait, ses parents, qu'un jour il leur collait à l'un et à l'autre une balle dans le front (...) Ce qui était important, en revanche, c'était d'entendre la déflagration dans son cerveau, , de voir leurs corps inertes, de les voir pétrifiés dans une pose ridicule et tellement surprise, incrédule, scandalisée aussi, une pose où dans les yeux ils auraient le temps de dire quelque chose d'aussi con qu'un oh et de s'effondrer en laissant le silence gagner au moins une fois sur eux  sur lui, sur eux tous, pour que la vie de Samuel s'échappe enfin de cette place à laquelle  il se sentait condamné et pris au piège, assigné à résidence : entre eux.

Laurent Mauvignier revient aux thèmes de ses premiers textes, ceux qui concernent la cellule familiale, l'incommunicabilité entre les parents et les enfants, le sentiment de n'avoir rien en commun alors que l'on vit ensemble depuis toujours. Sybille élève seule son fils Samuel de 15 ans, qui part en roue libre. Ceux qui ont un ado chez eux comprendront ce sentiment de désarroi lorsqu'on se retrouve face à un grand dadais mutique branché 24h sur 24h sur son smarphone et affalé sur le canapé alors que tout juste la veille on rigolait avec un enfant complice et facétieux... Qu'est-ce qui a grippé, qu'est-ce qui s'est enrayé? Sybille se remet en question, reconsidère sa vie, car elle aussi part en vrille, n'est ni heureuse ni satisfaite du cours de son existence...  Après une soirée qui tourne mal et où il faut aller  chercher Samuel à la gendarmerie, Sybille décide de reprendre leur vie en main et de partir au Kirghizistan (regardez sur une carte, je ne sais pas vraiment où c'est) pour un treck à cheval qui va durer plusieurs mois. C'est ça ou le pensionnat suggéré par le père, personnage assez lourd et antipathique.

L'horizon géographique s'élargit alors sur des paysages inconnus, espoir d'une respiration nouvelle et plus large, vivifiante, entre la mère et le fils qui vont devoir s'apprivoiser et peut-être se retrouver.  Mais le chemin est long, périlleux, pas d'autre choix que de continuer ensemble vers le point d'arrivée. Evidemment l'aventure métaphorise aussi le cheminement intérieur des personnages, les difficultés à avancer de pair alors que l'on est irrémédiablement liés par le lien filial.

Très visuel, cinématographique presque, ce texte est un road-movie à l'écriture fluide... Mauvignier a beaucoup épuré et simplifié son style depuis les débuts et le phrasé si singulier de ses premiers textes, à la syntaxe déconstruite et reconstruite,  demandant  à être apprivoisée par le lecteur a presque disparu au profit d'une prose moins déconcertante, plus "facile", moins déroutante. Pour ma part, je préférais l'écriture torturée de Loin d'eux, de Seuls ou encore d'Apprendre à finir, qu'on retrouve encore ça et là, au détour d'un paragraphe dans Continuer.

Au final un beau texte, à la fois roman d'aventure et roman familial, parsemés de moments empreints de grâce et de beauté aussi pour dire la confiance en la vie. Un Mauvignier plus apaisé.

Ed de Minuit, 2016

Posté par flopaulhac à 18:50 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags :