Et toi tu lis au lit?

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24 septembre 2017

Gabriële de Anne et Claire Berest

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Gabriële, ou comment effacer l'effacement.

 Septembre, la rentrée, et pour Je lisaulit c'est aussi la rentrée littéraire.
Alors je sais, je sais la rentrée littéraire tout le monde  -ou presque- s'en fout, à part tout un petit monde de passionnés, les libraires, les éditeurs, les auteurs, les journalistes littéraires, et les blogueuses évidemment... mais moi à la rentrée littéraire je suis, je l'avoue, excitée comme une puce. 581 romans publiés exactement en cette rentrée, comment s'y retrouver et surtout comment faire le bon choix? Quel critique littéraire plus ou moins inspiré suivre, à quel libraire bien intentionné se vouer? 
Je lisaulit a choisi de faire confiance d'abord à son intuition, et de vous faire partager son absolu coup de coeur littéraire de la rentrée  : Gabriële de Anne et Claire Berest. Gabriële, j'insiste, avec un seul l, et deux auteurs, deux soeurs pour la signature.

Gabriële est un livre qui m'a cueillie, envahie, ravie et portée.
Les soeurs Berest suivent le parcours de leur arrière grand mère, Gabriële Picabia, morte en 1985 à l'âge s'il vous plait de 104 ans, première femme du peintre Francis Picabia, puis de Marcel Duchamp, amie de coeur d'Apollinaire, de Calder, de Brancusi, puis de Beckett pendant la guerre. Rien que ça... Une plongée dans la cocotte-minute bouillonnante de l'art en pleine ébullition du début du 20° siècle. 

Mais mais, et c'est ce qui fait sa beauté, ce livre n'est pas une simple biographie érudite, froide et distanciée, truffée de dates, il ne se contente pas de suivre le parcours de Gabriële Picabia, ainsi que la chronologie des jours, Ce n'est pas une thèse de troisième cycle, ni un essai intello ou assommant sur la naissance de l'art abstrait et cubiste, Gabriële -la femme- n'est pas un prétexte pour peindre une époque.

Non non Gabriële -le livre- c'est bien plus que tout ça. Gabriële est, comme le disent Anne et Claire Berest un trou dans leur arbre généalogique, un trou qu'elles entreprennent avec courage et talent de combler par l'écriture... Cette arrière grand mère qu'elles n'ont pas connue, leur mère, Lélia, n'en parlait jamais... Car cette arrière grand mère c'est aussi la mère de Vicente Picabia, dernier fis de Gabriële et de Francis, père de Lelia, enfant grandi dans le manque affectif, écrasé peut-être par la notoriété et le talent de ses parents, et qui se suicide à 27 ans par overdose.
Gabriële est le centre, l'oeil du cyclone du livre et de la famille, celle autour duquel ses arrière petites filles interrogent la mémoire familiale, quitte à trahir le silence de leur mère. Un récit inconfortable et périlleux, entre réparation et trahison donc, mais nécessaire et vital pour les deux soeurs. Une biographie impliquée pourrait- on dire, impliquée à 200 pour cent. Un texte qui parle de transmission, une manière de combler les blancs et les silences entre les pointillés du passé, qui permet d'éclaircir la nuit.

Et puis Gabriële c'est aussi le portrait d'une femme exceptionnelle, volontaire, incroyablement intelligente, lucide et libre. Une femme qui a pris part activement au bouillonnement artistique du début du XX° siècle, à la naissance de l'art abstrait, et qui a côtoyé les plus grands artistes de l'époque.
Imaginez...nous sommes en 1908, et Gabriële vit seule à Berlin, elle est musicienne, elle compose, elle est autonome, libre, sans mari, sans mari mon dieu! En 1908, lors d'un séjour en France, au cours d'un diner, elle rencontre Francis Picabia, qui n'est pas encore le peintre avant-gardiste que l'on connait, pas du tout, il suit encore sagement les traces des impressionnistes. La révolution artistique de l'art abstrait, c'est avec Gabriële qu'il va la mener.

Picabia et Gabrielle vers 1910

 

Il est des hommes qui tombent à genoux devant la jeunesse, d'autres devant la beauté, certains devant la gentillesse et la bonté, Francis Picabia, en ce mois de septembre 1908, succombe devant un esprit. Il vient de rencontrer la femme la plus intelligente qu'il lui ait été donné de connaître, "intelligence faite d'instinct" qu'il oppose à celle "que l'on rencontre partout, dans les réunions mondaines, les concerts, les couloirs de théâtre et les salles de conférence...." Il est absolument hors de question de laisser Gabriële prendre son train pour Berlin.

                                                                                                            
A partir de cette rencontre, Gabriele et Francis ne vont plus se quitter, vont avoir 4 enfants ensemble ce qui ne les empêchera pas le moins du monde de voyager énormément, de créer, de vivre au gré de leurs  humeurs et de leurs folies. Même lorsqu'ils vont se séparer en 1919, ils continueront à     être des doubles, une famille, des complices, s'écriront, et ne se lâcheront pas. Et les amis, la création, les interrogations sur l'art, passeront toujours pour eux avant le confort bourgeois, le pouponnage et l'éducation des enfants , avant les querelles et les infidélités de Picabia aussi.... Gabriële est bien au-dessus de cela, elle qui va jusqu'à proposer à Germaine, la maitresse de Francis, de venir habiter chez eux, afin que Francis vive avec sa maitresse chez sa femme en quelque sorte. Ca laisse songeur sur sa liberté d'esprit hummm?

Gabriële n'est pas une muse, encore moins un modèle muet pour peintre, surtout pas  une potiche, elle n'est pas seulement une amoureuse et une compagne, elle est avant tout celle qui impulse la création et la réflexion, qui accompagne et fait naitre la nouveauté, grâce à ses idées et à sa conversation. Elle accompagne la gestation des oeuvres d'art et est partie prenante dans leur réalisation. Partout où elle passe, son énergie, son enthousiasme, son esprit brillant captivent : "son cerveau érotique rend les hommes fous, à condition qu'ils soient intelligents".
Avec Picabia, elle sera aussi l'amie très proche d'Apollinaire et elle va enoûter absolument le beau Marcel Duchamp, lui qui deviendra cet artiste révolutionnaire. Avec Picabia et Duchamp, Gabriële va former un trio explosif, un cerveau en ébullition, un trio inséparable, qui fera bouger à jamais les lignes de la peinture et de l'art. Avec ces deux hommes, Gabriële réinvente aussi la place de la femme au début du 20° siècle, extrémement complice avec les deux hommes, et ce triangle créatif inspirera Henri-Pierre Roché pour son roman Jules et Jim.

Le beau Marcel Duchamp photographié par Edward Steichen

                                                                                       Le beau Marcel Duchamp photographié par Edward Steichen.


Et puis, vous verrez, et j'insiste là-dessus, ce livre est avant tout un texte littéraire. Par son écriture bien sûr, visuelle et musicale, précise, pour donner vie à tous ces artistes que l'on voit aujourd'hui figés sur les photos ou connus à travers leurs oeuvres. Par sa narration, rythmée, jamais ennuyeuse, mais qui sait aussi faire les arrêts sur image qu'il faut pour donner épaisseur et vie à certains moment choisis. Et très littéraire aussi par l'art d'incarner, de donner chair et épaisseur, mais aussi profondeur psychologique à Gabriële. Et il n'y a  que la littérature, sa magie et sa force, pour donner vie à un personnage.  
Anne et Claire Berest osent franchir d'un saut, avec allégresse et talent, les frontières de la simple biographie. Elles n'hésitent pas à adopter le point de vue de leur personnage, elles n'ont pas peur du risque, entrent à vif dans le corps et le cerveau de Gabriële, comblent les blancs de la biographie, s'immiscent entre les dates et les évènements, imaginent les émotions et les pensées de leur Gabriële, tout en lui laissant ses zones d'ombres et son mystère. Incarner un personnage, lui donner une existence grâce aux mots, l'habiter, n'est-ce pas le propre de la littérature?

Le livre s'achève en 1919, année de la naissance de Vicente, le grand-père de Anne et de Claire, qu'elle n'ont pas connu. C'est l'année aussi où Francis et Gabriêle choisissent de ne plus vivre ensemble, sans pour autant se quitter car ils resteront en contact et s'écriront toute leur vie. Gabriële continuera son chemin, aimera Duchamp, Stravinsky, accompagnera l'éclosion artistique de Calder et de Brancusi, vivra la résistance avec Beckett... Anne et Claire, ne pensez-vous pas qu'il faudrait une suite à votre si beau livre?

 Gabriële, Anne et Claire Berest, stock 2017

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 



Je vous rappelle que vous êtes dans Je lisaulit sur Radio Pays d'Hérault et que nous parlons du superbe livre de Anne et Claire Berest Gabriele.

Vous l'avez compris Gabrielle brille par ses nombreuses facettes.

 

Portrait littéraire d'une femme brillante, exceptionnellement libre dans ses choix de vie, féministe avant l'heure dans ses actes et sa conduite, impliquée artistiquement mais qui n'a pas laissée derrière elle d'oeuvres d'art.

Vous pourriez nous expliquer cette expression très belle que vous utiliser dans le livre : Effacer l'effacement de Gabriele?

 

 

Qu'est-ce qui vous a décidé à écrire ce livre ? Est-ce en premier lieu parce que ce livre vous paraissait nécessaire pour des raisons liés à la transmission familiale et à l'inconfort, ou même à la douleur provoqués par un héritage familial maternel plein de silences?

Est-ce qu'on peut dire cette enquête familiale se tient sur la crête parfois inconfortable entre trahison et réparation nécessaire?

 

 

 

 

Texte littéraire, j'ai insité là dessus, car vous avez gommé l'aspect simple biographie, vous allez bien -au delà. Votre texte est un texte littéraire. C'est une question de style bien sûr et aussi parce que vous n'hésitez pas à traiter Gabriele comme un personnage de roman, et à imaginer et à faire part des émotions et des pensées de Gabriele, par exemple lors des scènes avec Duchamp.
Est-ce que je me trompe lorsque je dis que vous vous êtes glissées quasiment dans la peau et dans le cerveau de Gabriele?

 

Est-ce qu'il a été difficile de rester sur le fil entre le mystère du personnage, le respect de ses zones d'ombre et le besoin de le comprendre, de le faire vivre de l'intérieur?

 

 

 

Ecriture à deux mains? Difficultés mais aussi joies?

 

 

 



 

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30 août 2017

Nos richesses de Kaouther Adimi

 

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Nos richesses ou Edmond Charlot, d'Alger à Pézenas, une vie dédiée à la littérature.

Ce sera une biblothèque, une librairie, une maison d'édition, mais ce sera avant tout un lieu pour les amis qui aiment la littérature et la méditerranée. A peine installé au 2 bis que je suis transporté de joie.

Aujourd'hui encore des clients intéressés uniquement par les derniers prix littéraires. J'ai essayé de leur faire découvrir de nouveaux auteurs, de les inciter à acheter L'envers et l'endroit de Camus, mais totale indifférence. Je parle littérature, ils répondent auteurs à succès!

Tu n'es pas de Pézenas si tu ne connais pas la librairie Le haut quartier, blottie aujourd'hui dans la petite rue des Orfèvres, là-bas dans l'angle, avec la sculpture géante colorée du monsieur qui lit devant, faisant face à l'atelier de l'artiste Flipo et au salon de thé de Gabri. Mais tu ne sais peut-être pas que cette librairie était il n'y a pas si longtemps rue Conti, toujours à Pézenas, et qu'elle a été fondée à la fin des années soixante par un grand monsieur nommé Edmond Charlot, oui oui le nom de la médiathèque de Pézenas aussi,  Edmond Charlot qui fut le premier éditeur d'Albert Camus en personne mais oui, lorsqu'il vivait à Alger. Edmond Charlot qui a été aussi l'éditeur de  plein d'autres talents  : Giono, Bosco, Vercors, Jules Roy, Max-Pol Fouchet,  Amrouche, Emmanuel Roblès et j'en oublie. Depuis 2004, la librairie a connu d'autres libraires courageux, aujourd'hui c'est Fabrice Andrivon qui la tient, et elle est toujours là, vaillante, bref sans elle Pézenas ne serait pas Pézenas.

Nos richesses est un beau récit 
lumineux et nostalgique, d'une violence retenue parfois, qui retrace le parcours d' Edmond Charlot, de ses débuts comme libraire à Alger en 1935 à l'âge de 20 ans , au 2 bis rue Charras, jusqu'à son départ définitif en 1961 pour la France. Pour sa librairie algéroise il avait choisi le magnifique nom des Vraies Richesses, emprunté à un texte de Jean Giono, écrivain qu'il adorait. Pour retracer le parcours d'Edmond Charlot, Kaouther Adimi a eu la très belle idée de plonger le lecteur dans l'intimité et le quotidien de cet homme en adoptant la forme du journal intime. Ainsi les étapes importantes de la vie du libraire, sa passion incroyable et indéfectible pour la littérature, sa foi en l'amitié, ses joies et ses difficultés aussi, nous les côtoyons au plus près, comme dans le silence de l'écriture et nous sommes avec Edmond, près de lui à son bureau, le soir, lorsqu'il se confiait sur le papier.  La fougue et le bonheur que ressentait Edmond Charlot à monter sa librairie, à éditer et à découvrir des auteurs -et pas des moindres-, son exaltation mais aussi ses découragements, son sens de l'amitié qui lui faisait considérer cette entreprise avant tout comme une aventure collective faite de rencontres, d'échanges et de vraies affections, Kaouther Adimi sait les faire ressentir, grâce à une écriture très juste, simple dans sa joie, mais exprimant aussi une légère tristesse nostalgique. Edmond Charlot apparait comme une personne extrêmement attachante et intelligente, dévoué tout entier à sa passion de la littérature, et je crois, pour avoir entendu  parler de lui des gens qui l'ont connu à Pézenas, qu'il était ainsi. 

Et puis, Nos richesses, c'est aussi un roman sur l'Algérie. Kaouther Adimi est toute jeune, 30 ans, mais on sent très très fort qu'elle porte en elle l'histoire douloureuse de ce pays. Partant de notre présent le plus proche, de l'histoire d'un jeune homme, Ryad, envoyé à Alger pour vider et repeindre Nos vraies richesses, l'auteur  remonte le fil du temps, et s'attarde ainsi, au fil de chapitres s'intercalant au journal d'Edmond Charlot, sur les moments clés de l'histoire algérienne au cours du 20° siècle. Les drames nés de la colonisation, les injustices faites à la population arabe, la montée inévitable vers l'affrontement et la guerre, tout cela est abordé dans ce livre via des points de vue de personnages algériens divers ou dont le destin a été mêlé de près ou de loin au destin de cette librairie. Parfois le point de vue s'échappe de l'individuel et devient plus large, le je s'efface devant le nous pour faire parler les gens du quartier ou la population, et cela confère une dimension collective au récit très réussie. 
De façon fine, juste, sans manichéisme, mais avec conscience et douleur aussi, Kaouther Adimi parvient   pour ceux qui ont la mémoire courte, ou  tout simplement qui ne savait pas, à faire ressurgir des moments clés du destin algérien... les terribles injustices et les massacres de Sétif lors de la cérémonie fêtant la victoire de la France sur l'Allemagne en mai 1945, et bien sûr l'année 1961, en France,  durant laquelle la Seine charriait les cadavres des arabes que l'on assassinait par centaines à Paris. Le chapitre concernant cet épisode tragique  m'a ainsi particulièrement saisie, au fil d'une écriture saccadée, énumérative, rythmée et urgente, pour exprimer la révolte, l'air qui manque, et l'horreur.

Un livre intelligent donc, à la fois plein d'enthousiasme et de fougue, de douceur et d'humanité, pour suivre  le destin exceptionnel d'Edmond Charlot et pour tisser au fil de la vie de cet homme, avec art et talent, sensibilité, colère parfois, l'histoire de l'Algérie jusqu'à notre présent le plus contemporain.

 

Nos richesses, Kaouther Adimi, 2017

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 Rencontres avec Edmond Charlot, éditions Domens, 2015

 

La librairie Le Haut quartier aujourd'hui à Pézenas.

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29 août 2017

120 batttements par minute de Robin Campillo

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Dans le sillage d'Act up, un film artistiquement engagé et amoureux.

Peureux et craintifs en tout genre ennemis de l'empathie au cinéma, rétifs et réticents à être avec et aux côtés des personnages, ainsi qu'opposés à plonger résolument dans l'écran et du genre à plutôt rester à distance, ne me lisez pas et surtout n'allez pas voir 120 battements par minute. Car forcément, si tu n'es pas aux côtés de Sean, Nathan, Thibaut ou encore de Sophie, c'est à dire près d'eux au sens propre et figuré, tu risques fort de passer, pardonne-moi d'insister, à côté de ce film. 
Les années sida, cette effroyable épidémie que j'ai traversé de loin, je ne la connaissais ma foi qu'à travers la littérature... Hervé Guibert, Lagarce, Koltès...autant de si beaux écrivains mort du sida, et qui ont écrit aussi sur leur maladie, devenue par la force des choses autant un sujet d'inspiration qu'une tragédie personnelle. Je me souviens aussi, du temps où Philippe Besson écrivait bien, du magnifique roman Son frère adapté par Chéreau à l'écran. Et puis aussi des Témoins, ce superbe film de Téchiné. De ces  années sida, j'en suis pourtant la fille, celle des capotes obligatoires et de la prévention dans les lycées et les facs. Mais des associations qui ont lutté, oeuvré pour renseigner les gens, convaincre et informer les jeunes, les homos, les drogués, les prostituées, les prisonniers, qu'il fallait faire attention, je ne savais pas grand-chose finalement, hormi leur nom - Aids, sidaction, Act up-, ne me rendant pas vraiment compte que ma génération leur devait beaucoup...
Bref, 120 battements par minute est le film qui rend hommage à Act up, ou plutôt qui fait revivre la lutte de ce groupe, de ce collectif, car plus qu'une association, , ce groupe s'affirmait et se définissait lui-même comme un groupe activiste, sur le modèle d'un groupe activiste politique, à la différence que par rapport aux groupe tels Les brigades rouges ou La fraction armée rouge, ils revendiquaient une lutte certes violente dans leurs actions souvent spectaculaires, mais jamais armée et meurtrière.
J'en finis sur cet aspect documentaire de ma chronique en m'inclinant bien bas face à la manière et au style documentaire de ce film qui justement n'est pas un documentaire et fait oublier tout le temps sa part documentaire. J'adore cette façon de rendre le réel, d'immerger le spectateur dans la matérialité du quotidien et de l'Histoire, de faire croire que c'est du vrai ....alors que justement ce vrai ou ce vraisemblabe sont produits par le geste artistique, recréés, remodelés par le scénario, les dialogues, les mouvements de caméra, la narration cinématograhique. Et qui apporte à ceux qui n'y connaissent pas grand-chose sur le sujet ou qui ont la mémoire courte l'impression d'être plus informés, plus intelligents, plus "au plus près" de ce qui s'est passé, et même allez, avec ce qui s'est passé et ceux qui se sont bougés.
J'en finis vraiment... cet aspect documentaire est transcendé donc par le talent et le travail du réalisateur et de son équipe, leur amour du beau cinéma, leur engagement artistique dans ce qu'il font. Les scènes clés sont reprises, reproposées au regard, de manière complexe et nuancée, c'est très fort ça. Cet art de la déclinaison et de la réécriture permet des changements de points de vue, et favorise la réflexion inconsciente du spectateur sur l'activisme, la difficulté d'agir en restant digne mais visible. Et je pense par exemple là à la première scène où Act up va foutre le bordel dans un colloque d'état sur le sida et s'insurger contre la manière dont le pouvoir politique cherche à contenir l'affolement de la population française en désinformant les gens, les endormant, et laissant les malades crever dans leur désarroi.

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Et puis, et puis, ce film est un grand film incarné sur la jeunesse, la révolte, car cette période nous est reversée à travers des destins individuels portés, ô combien, par des acteurs magnifiques, tous inconnus, sauf Adèle Haenel. Des garçons dont on n'oublie par les visages et les corps, des corps heureux, sexuels, en mouvement, qui luttent au quotidien ou qui s'éclatent dans la danse. Ou qui souffrent, malades à mourir  lorsque la fin approche. Les acteurs qui jouent le couple de Sean et de Nathan putain qu'ils sont beaux, Nahuel Perez Biscayart, dans sa fragilité et sa fougue, Arnaud Valois dans sa virile masculinité, son visage filmé au plus près et sa douceur pour aimer. Adèle Haenel, soyez avec elle, regardez la bien. Au départ j'étais gênée par son jeu que je trouvais un peu outré et trop brusque, j'ai eu du mal à croire à son personnage... et puis je me suis laissée cueillir par sa grâce de personnage engagé et entier, et j'ai saisi que son jeu est au contraire très calculé, exact, et juste ce qu'ilfaut pour rendre la révolte et le  bouillonnement intérieur de la jeune personne leader qu'elle porte à l'écran.

Et puis, et puis, mais je n'en finirais pas, ces plans et ces images poétiques, lyriques et esthétiques sans être boursouflés pour autant sur Paris, sur les boites de nuit, qui s'envolent et se dématérialisent pour visualiser à l'écran les dégâts souterrains du virus du sida dans le sang et les corps. Et ces conversations entre potes et militants qui virent du sérieux au drôlatique, ces débats en amphi super bien gérés et réglés -les politiques de tout bord devraient en prendre de la graine ainsi que les grandes gueules qui généralement  et systématiquement en public l'ouvrent leur gueule davantage pour se faire mousser individuellement que pour dire quelque chose d'intelligent qui peut servir à tous-. Bravo l'écriture du scénario....

 

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Voilà, vous l'avez compris, je suis entrée à 200 pour cent dans 120 battements par minute, j'y suis encore dedans, emportée par la fougue et la force de vie de tous ces personnages, et pleurant encore avec Nathan. N'ayez pas peur de vibrer, de vous révolter, d'être avec. Le cinéma c'est aussi fait pour ça.

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17 août 2017

La lettre à Helga de Bergsveinn Birgisson

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Chère Helga, ou la lettre du désir resté désir.


Cap au nord, petite incursion dans l'univers de la littérature islandaise,  auquel je ne connais pas grand-chose à dire vrai, et plongée dans la psyché d'un homme, Bjarni Gislason (tout comme pour le nom de l'auteur du livre, sa prononciation relève du défi intenable), un éleveur de moutons, qui, voyant la mort approcher, écrit à la femme de sa vie, la bien-nommée Helga.
Récit d'un amour impossible, ode au désir charnel inextinguible, à l'amour qui glisse entre les doigts, hommage aux racines et à la terre où l'on est né, cette lettre est magnifiée par les paysanges islandais servant d'écrin à cette histoire . La nature, la mer, la violence des éléments, confèrent à cette aventure somme toute assez banale d'adultère et d'amour manqué une beauté à la fois tragique et bucolique. Alors que tout semble pousser à aimer et jouir sans entraves lorsqu'on vit au plus près de la nature et des animaux, un couple se cherche, se trouve, se rate, au sein d'une petite société humaine pour qui le poids du qu'en dira-t-on condamne avec force les aspirations, les désirs et les pulsions de ceux qui ne suivent pas le droit chemin. La dimension tragique du récit vient en partie de cette opposition entre le grand vent de liberté qui souffle sur cet univers islandais quasi vierge et sauvage et les fortes contraintes dictées par une vie sociale et paysanne très circonscrite. 
La beauté de ce texte vient également de son écriture, une langue très poétique et très crue à la fois, directe, sincère et charnelle, qui nomme un chat un chat, tout en flirtant avec les références à la littérature scandinave. En témoigne le premier chapitre, une merveille, où, comment dit-on déjà? la prétérition, figure de style génialement utilisée ici, nous place au coeur du sujet, à savoir le désir fou, l'envie violente d'une femme, l'attraction des peaux qui se touchent et des corps qui se mêlent. Peu à peu, le narrateur se lâche, envoie balader les réticences et les voiles, et une réflexion sur non seulement le désir et l'amour mais aussi sur le temps qui passe  et le sens de nos pauvres existences se met en place. C'est poignant, rageant aussi, drôle parfois, comment ne pas se sentir empathique pour Bjarni qui, empêtré dans sa vie de couple éteinte et morose, son devoir, ses rôles professionnels et publics, mais aussi pleinement attaché à ses racines paysannes et à son métier d'éleveur, ne peut se résoudre à vivre pleinement son amour pour Helga ?
Ce court roman pose encore une fois les questions qui dérangent... comment choisir? Doit-on rester ou partir? Poursuivre ou détruire? S'enliser ou reconstruire? Est-ce que le désir n'est qu'une illusion, une pulsion ne pouvant perdurer  que s'il y a des obstacles finalement infranchissables? Cette lettre à Helga n'apporte pas de réponses, elle les suggère juste, et le tout dans une langue superbe. 

La lettre à Helga, Bergsveinn Birgisson, Zulma, 2013

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La beauté des jours de Claudie Gallay

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De Marina à Jeanne ou de l'utilité de l'art contemporain trash dans nos vies.

Très bonne surprise que ce roman là, pourtant je n'avais pas forcément été très emballée par Les déferlantes qui avait fait connaitre Claudie Gallay. Mais avec La beauté des jours voici un livre apaisé et apaisant que nous offre l'auteur, tout en simplicité et douceur, en violence retenue aussi, et qui a le mérite de remettre à flot les évidences, de faire quelques piqûres de rappels salutaires.

Jeanne vit sa petite vie tranquille près de Lyon, elle travaille au guichet d'une poste, a deux grandes filles et un mari adorable. Son temps est rythmé par l'habitude, le lundi, piscine, le mardi, un macaron offert par son mari, le mercredi les courses et le ménage etc... A lire cela, on a la nausée, Jeanne serait-elle une morte vivante cadenassée avant l'heure dans une existence morne et étriquée ?... C'est oublier que nous fonctionnons tous peu ou prou ainsi, la plupart de nos vies sont normales et simples... Et c'est à nous (oui je sais je fais ma doneuse de leçons là, et certains diront que je ferais mieux de m'occuper d'abord de mon cas) d'y impulser peps, joie, nouveauté, et de rendre aux jours sa beauté. A la façon des enfants peut-être, des fous ou des artistes...

Jeanne fait partie de ces êtres secrets dont la vie extérieure ne révèle qu'une petite partie de leur intimité. Sa vie est certes en apparence très monotone, mais cette petite personne possède un vrai regard sur les êtres et les choses. En retrouvant une photo de Marina Abramovic' , une femme radicalement différente d'elle, à la fois dans son mode de vie, son travail et ses relations aux autres, une artiste survoltée et jusqu'au boutiste, une nana dérangeante qui met à l'épreuve son corps et sa vie dans ses performances, Jeanne se met à interroger sa vie, à oser, du petit pas, jusqu'au grand écart. 
Accompagnant  Jeanne accompagnée elle-même par la figure tutélaire de Marina Abramovic', j'ai à mon tour revisité ma vie, mes relations avec mes proches, mon quotidien. Que faut-il oser dans une existence? Que faut-il remettre en cause? Que faut-il garder, et que faut-il casser? Et surtout comment ne pas gâcher le temps qui nous est donné? Quand un roman parvient à créer un aller-retour entre vous et ses personnages, à parler de vous  à travers les autres, et bien moi je trouve que c'est gagné.

Ajoutons que les personnages secondaires qui gravitent autour de Jeanne sont très réussis, et éclairent en contre-jour ou en miroir le personnage féminin principal. La famille de Jeanne, qui vit dans une ferme à la campagne, et en particulier la figure du père, insuffle ainsi dans le roman une violence et une dureté qui manquerait sans doute autrement. La copine de toujours, Suzanne, rappelle aussi, comme en négatif par rapport au couple de Jeanne, oh combien l'amour est une passion qui peut ravager.

Certains, je les entends déjà, vont affirmer que ce roman est d'un ton qui frôle la niaiserie, et qualifier sa simplicité, dans la forme et le fond, de cul cul la praline. Ils vont dire en ricanant que la littérature n'a pas pour vocation de nous enliser dans ce que l'on connait déjà et que les petits riens de la vie ordinaire, merci, on en a soupé.
Ben moi je réponds que parfois l'innocence revendiquée a du bon, et que la lumière jaillit souvent de l'épure. Je leur dis aussi que ce roman parle de l'art et de sa place dans nos vies, de sa force de questionnement, et de son essentielle importance. Parce que justement nous ne sommes pas tous des artistes, et que ceux-ci permettent , comme Marina Abramovic' le fait pour Jeanne, de soulever le voile de nos vies parfois étriquées, d'interroger et d'éclairer notre quotidien, nos relations, nos amours et même, allez, puisqu'aujourd'hui je suis un peu grandiloquente, de vivre avec davantage de force l'alignement des jours. 

Elle avait sans doute gâché des choses. Manqué de beaux moments. Perdu du temps. Des jours. Sans doute aussi qu'elle n'avait pas osé tout ce qu'elle aurait dû. Sans doute qu'elle avait été entravée.
Mais elle était là.

 

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Photo issue de la performance de Marina Abramovic'          “Rhythm 0, 1974”

 

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13 août 2017

Lectures d'été non commentées ... flemme quand tu nous tiens.

Je lis, je lis. Mais pas envie, pour l'instant, d'écrire mes chroniques.... ça reviendra. Promis.

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18 juillet 2017

La chair de Rosa Montero

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Un roman mi-figue mi-raisin comme je les aime, entre autodérision, mélancolie, tendresse, cruauté et drôlerie. Un roman qui fait écho à toutes sortes de préoccupations personnelles sur lesquelles je ne m'étendrais pas ici, trêve de confidences... Bref Soledad, la narratrice qui vient d'avoir 60 ans voit son mec lui échapper, normal il est marié et jeune ...c'était attendu, il décide de la quitter pour vivre sa gentille vie de mari et de père. Soledad engage alors un escort boy sur internet histoire espère-t-elle de  rendre jaloux son ex-amant ou, si c'est trop en demander, de sauver au moins la face. Mais la chair est faible et le coeur tendre... Telle une ado, Soledad mélange tout, sexe, sentiment, tendresse et amour. Et le jeune escort russe entre un peu trop dans sa vie, d'autant plus que lui non plus n'est pas très clair. 

J'ai beaucoup aimé le ton de ce roman, la joyeuse mélancolie qui s'en dégage et la fragilité solide de l'héroïne. Héroïne d'ailleurs au sens propre du terme, car Soledad est une guerrière du désir et de la séduction, une ennemie jurée de la mort et du temps qui passe, elle s'accroche à son envie des hommes, tout simplement cette envie motive son désir de vivre et lui est indissociable.

Et puis rassurez-vous, le roman sait aussi sortir des eaux vaseuses et troubles du désir et de l'amour, il ménage des échappées bienvenues et passionnantes sur l'univers de la littérature car Soledad n'est pas qu'une amoureuse éternelle, elle bosse dur pour préparer une grande exposition sur ce qu'elle appelle les écrivains maudits, ces écrivains incompris à leur époque et reconnus aujourd'hui. Cela donne des scènes croustillantes ancrées dans le monde de l'art ainsi que des parenthèses bienvenues sur l'existence et l'oeuvre de certains auteurs que je ne connaissais pas et avec lesquels Soledad entretient un dialogue très personnel.
 La chair est un roman de la veine de L' école de la chair de Yukio Mishima, un de ces romans qui portent un regard acéré, lucide et cruel sur notre propre aveuglement lorsque le désir emporte tout et voile la raison.
Un roman qui donne envie d'aller voir du côté des autres livres de Rosa Montero. Chapeau à ces romancières espagnoles et je mets dans le lot bien sûr Mélina Busquets auteur du formidable Ca aussi ça passera, qui savent tisser avec brio légèreté et profondeur. Qui aident à vivre tout simplement.

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15 juin 2017

Ronce-Rose de Eric Chevillard

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Je ne suis pas vraiment une lectrice assidue de Chevillard, je sais que certain(e)s lui vouent un culte, et qu'il le vaut bien ceci dit. Je suis fan absolue de Chevillard en revanche grâce à ses chroniques littéraires publiées dans Le Monde des livres, je me jette dessus chaque vendredi comme un chien affamé sur sa gamelle. Lorsqu'il descend un livre, c'est vraiment excellent, jubilatoire, drôlissime. Et en plus on sent vraiment que lorsqu'il s'énerve, ce n'est pas juste pour être méchant, non il souffre sincérement de voir publiés de mauvais livres, à l'écriture bâclée et facile, ces mauvais bouquins polluent pour lui la langue et la pensée. Lorsqu'il conseille au contraire un texte, ses chroniques donnent immédiatement envie de se plonger dans  le livre en question, on le suit les yeux fermés.

Ronce-Rose donc... C'est le surnom d'une petite fille intelligente et piquante, drôle et touchante, et qui adore apprendre des mots nouveaux  -prescription de son papa : apprendre trois mots nouveaux minimum par jour, ce que ma foi tout le monde devrait faire pour ne pas mourir idiot-  et adore jouer avec le langage, même si, comme c'est le cas chez les enfants, cela n'est pas toujours volontaire. Car les mots d'enfants, dont Chevillard est friand  -il n'y a qu'à aller voir son blog L'autofictif-  sont souvent le fruit d'une maladresse concernant le sens des mots, ils surgissent inopinément, ils fusent par surprise. Ils font sourire mais ils permettent aussi de considérer le langage sous un angle nouveau, ils interrogent la parole, cette parole que nous utilisons si souvent de façon figée et sclérosée, banalisée, ils déconstruisent les clichés et forcent à voir le réel différemment. Ronce-Rose adore aussi son père père surnommé Mâchefer, et quand celui-ci ne rentre pas à la maison -on se doute qu'il a des activités douteuses-, sa fille s'aventure hors de la maison et part à la découverte du monde qu'elle connait très mal, n'étant jamais allée à l'école - et c'est vrai que l'école tente de donner aux enfants le monde prédigéré alors qu'il faudrait l'expérimenter et le découvrir par soi-même.

On l'a compris, ce récit ne se limite pas à raconter la découverte du vaste monde par une enfant. Nous ne sommes pas dans Les aventures de Jojo Lapin. Comme souvent chez Chevillard si j'ai bien compris, le théme central du livre c'est bien la langue et la manière dont on s'en empare, que l'on soit enfant ou bien sûr écrivain. Comment se colleter avec le seul  matériau que l'on a à sa disposition lorsqu'on est auteur? Comment le sculpter, le triturer et le modeler ? Est-ce qu'il est possible d'inventer un langage nouveau? Ecrire à partir de rien, soyons fou? Non pas vraiment...  Mais l'écrivain peut interroger les mots, les faire rouler dans tous les sens, faire éclater les significations, jouer avec les niveaux de sens, avec les homonymes et les confusions de termes proches par leurs sonorités, surprendre le lecteur presqu'à chaque phrase....et par là même forcer à voir la réalité et le monde différemment. Car en dehors de l'expérience et des sensations,  le langage est bien ce par quoi on connait le réel non et par lequel il existe non? Non? 

Bref, cette petite Ronce-Rose, double charmant de l'écrivain, prend vie dans ce texte. Tant qu'elle cause elle vit on pourrait dire, tout comme le romancier existe tant qu'il écrit .. Quand on écrit, c'est vraiment comme du sang qui coule, comme le suicide par le poignet, une fois que ça a commencé à jaillir, on ne sait plus quoi faire pour stopper ça.

Ed de Minuit, 2017

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19 mai 2017

Article 353 du code pénal de Tanguy Viel

 

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Le titre est énigmatique, pas très fun,  j'ai même failli aller chercher sur internet quelle est la teneur de ce fameux article 353 en question. Mais connaissant Tanguy Viel ce serait dommage de connaitre la fin avant le commencement, d'ouvrir la serrure avant d'écouter à la porte.
 Dès le début, un homme nous parle. Martial Kermeur s'adresse à son juge et lui raconte comment il en est venu à assassiner un promoteur immobilier en le balançant carrément à la mer. Mais cette voix cause aussi au lecteur, le prend à parti, se confie à lui, le secoue, l'interpelle. Car une vie nous est livrée dans ces pages, avec l'amour qui va avec, le mariage, la paternité, les espoirs déçus, les rêves d'ascension sociale et l'envie de s'enrichir... La vie simple d'un gars simple, issu des classes populaires comme on dit, et qui a cru, un moment, que sa condition allait changer, juste en écoutant un peu trop un petit promoteur véreux. Comme souvent avec Tanguy Vieil, l'intrigue policière n'est pas l'essentiel. On est ici en plein dans des histoires de frictions entre les classes sociales, en plein dans les questionnement et la révolte concernant le pouvoir et l'argent. Les petits sont-ils toujours obligés de perdre? Les riches, les politiques et les escrocs ont-ils toujours le dessus? Et celui qui a la parole détient-il toujours le pouvoir? Bref y a-t-il une justice, une vraie? Autant de questions posées au fil de ce livre au juge, lui justement qui a le pouvoir, et qui sait se taire, pour donner son avis et son verdict à la fin...

Dénué de l'ironie et de l'humour noir exquis que l'auteur manie très bien dans les scènes familiales de l'excellent Paris-Brest, ce roman penche résolument vers la noirceur radicale. Le ton et le style du monologue fait penser aux premiers textes de Laurent Mauvignier, ceux où on se sent dans la confidence, au plus près de l'oreille et du coeur du narrateur.  J'aime beaucoup ce phrasé un poil déstructurée, qui rend si bien la parole de l'oral, cette manière de s'exprimer tour à tour de manière saccadée et vive, ou de façon plus déroulée et réfléchie. J'aime beaucoup aussi ce ton, cette mélancolie sourde exprimée dans la voix de Martial, ce désespoir discret tantôt laconique, tantôt révolté au sujet de la marche du monde, et cette tristesse concernant la relation ratée à son fils, la conscience d'avoir mal joué son rôle de père, la culpabilité d'avoir laissé filé le temps de l'enfance sans nouer un lien solide avec son garçon. Le silence entre le père soucieux et le fils, le manque de mots, d'attention et de communication ont fait des ravages...  " Maintenant je sais, monsieur le juge, je sais comment on transmet tant de mauvaises choses à un fils, si sous l'absence de phrases il y a toujours tant d'air chargé qui va de l'un à l'autre, selon cette porosité des choses qui circulent dans une cuisine le soir quand on dîne l'un en face de l'autre, et que peut-être, dans la trame des jours qui s'enchaînent, tous ces repas où il m'a raconté sa journée de collège et le métier qu'il voudrait faire plus tard, tous ces soirs où je ne l'écoutais pas vraiment, cela, croyez-moi, ça travaille come une nappe phréatique qui hésiterait à trouver sa résurgence. Et vous, père en forme de rocher absent, ce n'est pas la peine d'essayer de mentir, ce n'est pas la peine de de dire "si, bien sûr, je t'écoute" parce qu'il sait, n'importe quel enfant sait parfaitement si on n'écoute pas, si on refait à l'infini je ne sais pas quelle boucle dans son esprit, comme une vitre devant les yeux qui vous sépare du monde et alors, à mesure que votre pensée a l'air de vous emmurerl, votre enfant, vous ne le savez pas encore, vous l'abandonnez sur place.

Tanguy Viel a encore touché juste dans ce roman noir, social et intime, qui épingle la médiocrité de chacun et qui interroge avec finesse la loi et la justice des hommes.

Ed de Minuit, 2016

 

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