15 juin 2017

Ronce-Rose de Eric Chevillard

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Je ne suis pas vraiment une lectrice assidue de Chevillard, je sais que certain(e)s lui vouent un culte, et qu'il le vaut bien ceci dit. Je suis fan absolue de Chevillard en revanche grâce à ses chroniques littéraires publiées dans Le Monde des livres, je me jette dessus chaque vendredi comme un chien affamé sur sa gamelle. Lorsqu'il descend un livre, c'est vraiment excellent, jubilatoire, drôlissime. Et en plus on sent vraiment que lorsqu'il s'énerve, ce n'est pas juste pour être méchant, non il souffre sincérement de voir publiés de mauvais livres, à l'écriture bâclée et facile, ces mauvais bouquins polluent pour lui la langue et la pensée. Lorsqu'il conseille au contraire un texte, ses chroniques donnent immédiatement envie de se plonger dans  le livre en question, on le suit les yeux fermés.

Ronce-Rose donc... C'est le surnom d'une petite fille intelligente et piquante, drôle et touchante, et qui adore apprendre des mots nouveaux  -prescription de son papa : apprendre trois mots nouveaux minimum par jour, ce que ma foi tout le monde devrait faire pour ne pas mourir idiot-  et adore jouer avec le langage, même si, comme c'est le cas chez les enfants, cela n'est pas toujours volontaire. Car les mots d'enfants, dont Chevillard est friand  -il n'y a qu'à aller voir son blog L'autofictif-  sont souvent le fruit d'une maladresse concernant le sens des mots, ils surgissent inopinément, ils fusent par surprise. Ils font sourire mais ils permettent aussi de considérer le langage sous un angle nouveau, ils interrogent la parole, cette parole que nous utilisons si souvent de façon figée et sclérosée, banalisée, ils déconstruisent les clichés et forcent à voir le réel différemment. Ronce-Rose adore aussi son père père surnommé Mâchefer, et quand celui-ci ne rentre pas à la maison -on se doute qu'il a des activités douteuses-, sa fille s'aventure hors de la maison et part à la découverte du monde qu'elle connait très mal, n'étant jamais allée à l'école - et c'est vrai que l'école tente de donner aux enfants le monde prédigéré alors qu'il faudrait l'expérimenter et le découvrir par soi-même.

On l'a compris, ce récit ne se limite pas à raconter la découverte du vaste monde par une enfant. Nous ne sommes pas dans Les aventures de Jojo Lapin. Comme souvent chez Chevillard si j'ai bien compris, le théme central du livre c'est bien la langue et la manière dont on s'en empare, que l'on soit enfant ou bien sûr écrivain. Comment se colleter avec le seul  matériau que l'on a à sa disposition lorsqu'on est auteur? Comment le sculpter, le triturer et le modeler ? Est-ce qu'il est possible d'inventer un langage nouveau? Ecrire à partir de rien, soyons fou? Non pas vraiment...  Mais l'écrivain peut interroger les mots, les faire rouler dans tous les sens, faire éclater les significations, jouer avec les niveaux de sens, avec les homonymes et les confusions de termes proches par leurs sonorités, surprendre le lecteur presqu'à chaque phrase....et par là même forcer à voir la réalité et le monde différemment. Car en dehors de l'expérience et des sensations,  le langage est bien ce par quoi on connait le réel non et par lequel il existe non? Non? 

Bref, cette petite Ronce-Rose, double charmant de l'écrivain, prend vie dans ce texte. Tant qu'elle cause elle vit on pourrait dire, tout comme le romancier existe tant qu'il écrit .. Quand on écrit, c'est vraiment comme du sang qui coule, comme le suicide par le poignet, une fois que ça a commencé à jaillir, on ne sait plus quoi faire pour stopper ça.

Ed de Minuit, 2017

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19 mai 2017

Article 353 du code pénal de Tanguy Viel

 

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Le titre est énigmatique, pas très fun,  j'ai même failli aller chercher sur internet quelle est la teneur de ce fameux article 353 en question. Mais connaissant Tanguy Viel ce serait dommage de connaitre la fin avant le commencement, d'ouvrir la serrure avant d'écouter à la porte.
 Dès le début, un homme nous parle. Martial Kermeur s'adresse à son juge et lui raconte comment il en est venu à assassiner un promoteur immobilier en le balançant carrément à la mer. Mais cette voix cause aussi au lecteur, le prend à parti, se confie à lui, le secoue, l'interpelle. Car une vie nous est livrée dans ces pages, avec l'amour qui va avec, le mariage, la paternité, les espoirs déçus, les rêves d'ascension sociale et l'envie de s'enrichir... La vie simple d'un gars simple, issu des classes populaires comme on dit, et qui a cru, un moment, que sa condition allait changer, juste en écoutant un peu trop un petit promoteur véreux. Comme souvent avec Tanguy Vieil, l'intrigue policière n'est pas l'essentiel. On est ici en plein dans des histoires de frictions entre les classes sociales, en plein dans les questionnement et la révolte concernant le pouvoir et l'argent. Les petits sont-ils toujours obligés de perdre? Les riches, les politiques et les escrocs ont-ils toujours le dessus? Et celui qui a la parole détient-il toujours le pouvoir? Bref y a-t-il une justice, une vraie? Autant de questions posées au fil de ce livre au juge, lui justement qui a le pouvoir, et qui sait se taire, pour donner son avis et son verdict à la fin...

Dénué de l'ironie et de l'humour noir exquis que l'auteur manie très bien dans les scènes familiales de l'excellent Paris-Brest, ce roman penche résolument vers la noirceur radicale. Le ton et le style du monologue fait penser aux premiers textes de Laurent Mauvignier, ceux où on se sent dans la confidence, au plus près de l'oreille et du coeur du narrateur.  J'aime beaucoup ce phrasé un poil déstructurée, qui rend si bien la parole de l'oral, cette manière de s'exprimer tour à tour de manière saccadée et vive, ou de façon plus déroulée et réfléchie. J'aime beaucoup aussi ce ton, cette mélancolie sourde exprimée dans la voix de Martial, ce désespoir discret tantôt laconique, tantôt révolté au sujet de la marche du monde, et cette tristesse concernant la relation ratée à son fils, la conscience d'avoir mal joué son rôle de père, la culpabilité d'avoir laissé filé le temps de l'enfance sans nouer un lien solide avec son garçon. Le silence entre le père soucieux et le fils, le manque de mots, d'attention et de communication ont fait des ravages...  " Maintenant je sais, monsieur le juge, je sais comment on transmet tant de mauvaises choses à un fils, si sous l'absence de phrases il y a toujours tant d'air chargé qui va de l'un à l'autre, selon cette porosité des choses qui circulent dans une cuisine le soir quand on dîne l'un en face de l'autre, et que peut-être, dans la trame des jours qui s'enchaînent, tous ces repas où il m'a raconté sa journée de collège et le métier qu'il voudrait faire plus tard, tous ces soirs où je ne l'écoutais pas vraiment, cela, croyez-moi, ça travaille come une nappe phréatique qui hésiterait à trouver sa résurgence. Et vous, père en forme de rocher absent, ce n'est pas la peine d'essayer de mentir, ce n'est pas la peine de de dire "si, bien sûr, je t'écoute" parce qu'il sait, n'importe quel enfant sait parfaitement si on n'écoute pas, si on refait à l'infini je ne sais pas quelle boucle dans son esprit, comme une vitre devant les yeux qui vous sépare du monde et alors, à mesure que votre pensée a l'air de vous emmurerl, votre enfant, vous ne le savez pas encore, vous l'abandonnez sur place.

Tanguy Viel a encore touché juste dans ce roman noir, social et intime, qui épingle la médiocrité de chacun et qui interroge avec finesse la loi et la justice des hommes.

Ed de Minuit, 2016

 

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07 mai 2017

Winter is coming de Pierre Jourde

 

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J'ai fini ce livre en pleurant, ne sachant pas trop si mes larmes étaient dues à la tragédie que je venais de lire ou à la beauté, la justesse, la sobriété élégiaque de l'écriture de Pierre Jourde. Elégie pour un enfant mort, oui, Winter is coming pourrait s'intituler ainsi, élégie à Gabriel, surnommé Gazou, deuxième fils de l'auteur, jeune homme fauché par la maladie à vingt ans, dans la force et la beauté de son âge. Pierre Jourde entreprend le récit de la dernière année de Gazou, sans rien épargner au lecteur, une année faite d'examens médicaux, d'attentes dans les couloirs des hôpitaux, d'angoisses qui réveille la nuit, de révolte aussi et de colère face à l'injustice qui inflige douleur et souffrance à l'être adoré. Une année illuminée aussi à jamais par le sourire de Gazou, ce garçon talentueux à qui tout souriait, et traversée par l'amour paternel qui balaye tout.


Les hopitaux sont plein de gamins luttant contre le cancer, les parents ayant perdu un enfant à cause de la maladie ou dans un accident de la route sont légions. Mais je sais bien que cette sale expérience ne se vit qu'au singulier, qu'elle est sans doute insurmontable, et impossible à partager véritablement. Et je sais aussi que la compassion ne touche pas forcément juste, qu'elle est délicate à manier, qu'elle se doit d'être intelligente, sans attendre la reconnaissance ou la confidence. Fort délicate et périlleuse est du coup l'écriture de cette traversée, cela peut tomber très vite dans le pathos ou l'indécence. Pourtant certains y parviennent et réussissent dans un même mouvement à partager avec le lecteur l'indicible : Philippe Forest dans L'enfant éternel, Camille Laurens dans Philippe, ou encore Angélique Villeneuve dans Nuit de Septembre.  Certains écrivent même des fictions sur le sujet, qu' on leur reproche parfois vivement. Pour ma part je lis celles-ci comme des conjurations, une manière de se préparer à ce qui pourrait advenir du moment que l'on a des enfants, et de s'imaginer face au drame via la force de l'écriture...je pense là à Marie Darieussecq et à son magnifique roman Tom est mort.
Mais il ne s'agit pas de fiction ici, ni d'un thriller, même si la lutte de Gazou contre la maladie a des airs de course contre la montre ou de chronique d'une mort annoncée. Les diverses étapes marquant cette année, de l'annonce de la maladie suivie de la première opération, aux rémissions, courtes périodes de paix avant les rechutes, ne sont pas de simples péripéties ou de rebondissements nécessaires pour faire avancer l'action. Il s'agit là du calvaire d'un j
eune homme de vingt ans qui va mourir, il s'agit d'une sombre tragédie portée par la voix du père. Pierre Jourde  trouve à son tour l'angle de vue, les mots justes, la tonalité pour s'embarquer dans un tel récit. Il rejoint la famille des auteurs blessés et des pères meurtris par la vie, son écriture tient sur un fil entre émotion et retenue, entre humanité et radicalité. 

Et puis, sans jouer inutilement au philosophe, Pierre Jourde revient sur les interrogations existentielles ou métaphysiques qui l'ont torturé tout au long de cette année mais aussi après la mort de Gabriel...  Comment le réel peut-il être admissible sans son fils? Comment concilier le souvenir vivant de son enfant mort et la réalité? Bref comment admettre la mort dans la vie? Il touche aussi juste, oh combien, lorsqu'il s'attarde sur l'enfance qui a passé si vite, lorsqu'il nous pousse à nous interroger sur le parent que l'on a été, sur l'amour et la confiance qu'un petit gosse de 4 ans nous témoignait spontanément et qu'on espère tellement à postériori ne pas avoir déçus... Est-ce que l'on a su y répondre, est-ce que l'on a su aimer? A quel moment aura-t-on été dans l'enfance de son enfant, quand l'aura-t-on  tenue entre les bras, cette enfance, à quel moment aura-t-on été à elle, et pleinement?

Winter is coming je l'ai lu à mon tour les doigts croisés, touchant du bois, rendue à cette vérité indiscutable : m
es enfants ne sont pas plus que les autres à l'abri de la maladie, de la souffrance, de l'irrémédiable. L'égoïsme humain est sans fond... Pierre Jourde suit pas à pas la dernière année de son fils et je pense au fil de ma lecture à ma vie, à mes propres enfants, et je me projette dans la situation de l'auteur, et je me demande comment j'aurais tenu, je me dis qu'il faut se préparer à cette éventualité, sans y croire vraiment... Mais la littérature c'est cela aussi : un aller-retour permanent entre soi et le texte, un vase communiquant entre autrui et sa petite personne.

Ed Gallimard, 2017

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02 mai 2017

Les garçons de l'été de Rebecca Lighieri

 

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Emmanuelle Bayamack-Tam est étonnante. Auteur du roman, terriblement beau et élégant Et si tout n'a pas péri avec mon innocence, et plus récemment de Je viens, elle change de nom et signe masquée Rebecca Lighieri pour Les garçons de l'été. Schizo? Non. Juste l'envie de différencier ses romans selon leur registre, leur écriture, leur inspiration. Emmanuelle nous avait proposé jusque là des textes truffés de références littéraires, où la figure tétulaire de Baudelaire ou d'Ovide planait,  à l'écriture  hyper travaillée. Rebecca écrit plus cash et -faussement- simple, invente des histoires façon thriller efficaces. Question de style donc. En revanche quel que soit le nom de l'auteur sur la couverture, les romans sont travaillés par des thèmes similaires :  la famille comme creuset de la tragédie et les dégâts qu'elle opère sur les individus.

Les garçons de l'été débute avec en arrière-fond une chanson des Beach Boys, sauf que nous ne sommes pas en Californie mais sur dans les Landes puis à la Réunion.  Thadée et Zachée sont frères, beaux et musclés, famille aisée, une petite soeur. La passion pour le surf les lie, et très étroitement semble-t-il.... Oui mais voilà, lorsque l'accident survient, tout part en vrille, les tempéraments, les caractères s'affirment, les personnalités se dévoilent, et pas à l'avantage de tout le monde. La jolie petite famille vole en éclat, les faux-semblants tombent... 
Une des forces du roman tient au basculement qui s'opère insensiblement au fil des pages. Le réalisme du départ glisse peu à peu vers le fantastique, le lecteur bascule avec les personnages vers l'inquiétude et l'angoisse, l'ambiance devient délétère et glauque. Le tout peut faire penser aux romans de Laura Kasischke, à l'atmosphère mortifère qui s'y installe souvent. Le personnage de Thadée, jeune homme à qui le malheur arrive, incarne à la fois la victime et le bourreau, jusqu'aux scènes finales où la folie s'installe, et le tout s'affirme alors digne d'un film d'horreur.
Le choix narratif de l'auteur accentue encore le malaise du lecteur, puisque chaque personnage prend la parole à son tour à la manière d'un roman choral, et tente de mettre ce dernier dans sa poche. Ajoutez une écriture efficace, beaucoup de dialogues qui confèrent un tour enlevé et vivant au récit, et vous voilà comme moi scotché à ce roman qui avance avec beaucoup de rythme, à la façon d'un très bon film à rebondissements. 

Rebecca ou Emmanuelle, dans les deux cas un auteur détonnant, avec plusieurs cordes à son arc. Chapeau.

Ed POL, 2017

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06 avril 2017

Marlène de Philippe Djian

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Oh Marlène les coeurs saignent et s'accrochent en haut de tes bas... 

Il y avait un grand ciel et l'heure qu'ils avaient passée ensemble lui avait plu. Il n'avait pas encore d'expérience sur le long terme, mais il dormait mieux, ça lui faisait du bien de baiser avec elle. Ils avaient plus ou moins décidé de garder ça pour eux, en attendant de voir, personne n'avait besoin de savoir et cette semi-clandestinité allait à Dan comme un gant. Pas d'engagement. Pas de simagrées. Pas de flottement. 

Voici le nouveau roman annuel de Philippe Djian, et comme tous les précédents, je ne peux m'empêcher de le lire... Faut croire que le choc  de 37°2 le matin il y a ... m'a rendue inconditionnelle. Pourtant faut bien le dire, c'est une fois sur deux décevant, le dernier livre de Djian qui m'a emballée, c'est Oh... en 2012. 

La Marlène de Philippe n'est pas allemande, elle n'a rien d'une femme fatale, en tout cas au début du livre. Elle déboule sans prévenir dans la vie de quatre personnages, Dan et Richard, deux anciens soldats revenus d'Afghanistan, Nath, la femme de ce dernier et la jeune Mona, fille de Nath et Richard. Au passage, elle va tout chambouler, allumer la mèche, faire tout exploser, surtout dans l'existence bien rangée de Dan, qui tente comme il peut après les traumatismes de la guerre de se reconstruire une existence à peu près supportable à coups de médocs, de rituels frisant les Tocs et d'exercice physique.

Cette Marlène, on ne sait pas grand-chose d'elle, sauf qu'elle pas mal baroudé, qu'elle s'évanouit à tout bout de champ, qu'elle est enceinte de deux mois, et qu'elle est décrite comme une véritable catastrophe ambulante par sa soeur. Au fil de dialogues assez bien menés, de faits et gestes débarrassés de toute psychologie, on découvre peu à peu cette femme du point de vue de Dan, et on sent venir ce qu'on peut appeler, n'ayons pas peur des mots, une histoire d'amour. Insensiblement, Djian parvient à rendre cette rencontre touchante et même essentielle, Marlène semble bien être celle qui fallait à Dan, elle réussit à l'apprivoiser sans l'effrayer. Car il y a beaucoup de mélancolie et de tristesse dans ces pages, les deux personnages masculins sont fracassés par leur passé, les femmes tentent de les accompagner au mieux et de les supporter, et Mona,  jeune adolescente, ne respire pas la joie de vivre loin s'en faut. Le désir, l'affection et l'espoir incarnés par Marlène sont donc  les bienvenus dans cette ambiance plombée, je ne vous en dirai pas plus.

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Ajoutez à ce fil rouge  un zeste d'action façon polar concernant les activités louches de Richard et beaucoup de noirceur carrément tragique,   ... et vous obtenez ma foi un bon Djian cette année. L'écriture y fait beaucoup, évidemment. Moins "je cherche à innover coûte que coûte, à faire mon petit malin et à me planter par la même occasion", travaillant davantage la simplicité - qui frise au laconisme certes parfois -, très rythmé dans les dialogues qui rendent bien la parole de tous les jours parfois cocasse quand on passe du coq à l'âne, le style sert ici joliment l'histoire racontée. Djian travaille aussi l'art de l'ellipse et du collage, de manière cinématographique, passant d'un personnage à l'autre, d'une situation à l'autre, changeant de lieu et de moment au fil de la narration qui avance ainsi très vite, s'emballe, ou au contraire ralentit et prend le temps d'un arrêt sur image, d'un dialogue et d'une scène en plan séquence.  Enfin, le petit jeu consistant à intituler chaque passage d'un mot -clé?- que l'on retrouve dans ce même passage, pourrait paraitre un chouillat exercice d'écriture mais cela passe bien je trouve. Pas plus artificiel que de découper un roman en chapitre numéroté ou titré. Et d'ailleurs ne serait-ce pas un clin d'oeil aux ateliers d'écriture que mène Djian chez Gallimard... En tout cas cela donne envie d'écrire. 

Moins drôle et impertinent que Oh..., plus profond et tragique, l'air de pas y toucher, Marlène laisse un goût de catastrophe dans la bouche. On a frôlé la joie, et voilà qu'elle s'enfuit. Chienne de vie. Djian cette fois a fait mouche et a réussi cette fois à me reconquérir.

Ed Gallimard, 2017. 
 

 

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02 avril 2017

Les furies de Lauren Groff

 

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Entre leurs deux peaux, le plus fin des espaces, à peine assez pour l'air, pour ce voile de sueur qui à présent refroidissait. Et pourtant, un troisième personnage, leur couple, s'y était glissé.

Suffirait-t-il que la quatrième de couverture d'un roman signale ce dernier comme LE meilleur roman de l'année selon Barak Obama pour qu'il se vende comme des petits pains? Il semblerait.... car de nos jours, en matière de littérature, il semble que l'avis d'un homme politique (même honorable) compte apparemment davantage que celui d'un écrivain... Mais allons y voir d'un peu plus près....ce roman bénéficie quand même de critiques dithyrambiques qui font envie.

Les furies -dont le titre en anglais est plus significatif pour rendre compte des deux parties du livre -Fates and furies- s'empare d'un thème oh combien rebattu, le couple, et suit le parcours de Lotto et de Mathilde, de leurs années d'étude jusqu'à la quarantaine bien sonnée, en passant par la réussite sociale. Le cheminement d'un homme et d'une femme sur la longueur d'une vie, l'histoire d'un mariage, point de départ et sujet éminemment romanesque qui permet de brasser tout et n'importe quoi, le choix est vaste. Lancelot, surnommé Lotto, personnage solaire et charismatique, mais hélas un brin dilettante et raté, rêve d'une carrière de comédien reconnu. Il échoue en cela mais devient au détour d'une nuit un peu trop arrosée qui lui porte chance, un auteur de théâtre à succès. Sa femme l'accompagne sans faillir dans sa fulgurante ascension, l'épaule et le soutient des débuts désargentés jusqu' aux années de succès.
Voici pour la première partie. De la seconde, je ne vous dirai pas grand-chose, sinon qu'elle déroule le point de vue de Mathilde, celle qui crache la colère et la rage, celle aussi qui décide de sa vie, qui l'orchestre selon sa volonté. Une seconde partie extrêment réussie puisqu'elle déjoue bien des attentes, joue sur les codes romanesques, et permet d'éclairer la première partie sous un éclairage nouveau, de mettre au jour certaines vérités sur la réussite du couple, maitrisée par Mathilde. Bref vous l'avez compris, ici pas d'historiettes d'amour adultérines, rien de convenu  ou d'attendu, et c'est une des grandes forces du roman. 

Mais comment vous dire? Si on ne m'avait pas prévenue que la seconde partie du livre ménageait bien des surprises, j'aurais peut-être laissé tomber ma lecture. D'entrée, de ma part, aucun sentiment de proximité avec les personnages, je me sentais comme rejetée aux marges de leur histoire et de leur univers, une curieuse impression de décalage, d'étrangeté. Ce sentiment d'être exclue de l'histoire dans la première partie s'explique en grande partie par le ton et l'écriture de Lauren Groff, une écriture légérement glaciale, chirurgicale dans sa précision, ou à contrario exagérément ampoulée et précieuse. On nage entre deux eaux, ne sachant s'il faut prendre au sérieux cette histoire d'amour qui se joue sous nos yeux, s 'il faut s'en moquer, ou s'il faut s'en méfier...ou s'il faut jongler entre tous ces sentiments et tous les accepter. De ce point de vue là, c'est très fort, la première partie du roman joue sur l'opacité des personnages, sur l'effacement un peu artificiel de Mathilde, sur l'entremêlement de la narration et des extraits de pièces de théâtre publiées par Lotto... Quelle est la part de fiction que l'on se crée pour supporter sa vie et la faire aux couleurs de ses souhaits, quelle est la part de déni qui nous rend l'existence plus simple, ou au contraire est-ce qu'une vie se dirige de manière volontariste, est-ce qu'on peut l'inventer selon ses souhaits et la travailler et la  modeler comme une statue d'argile...autant de questions sous-jacentes qui émergent au fil de ce livre.

Un roman cornet surprise donc, qui s'amuse avec les registres et les tons, qui jongle entre la légèreté et la tragédie, qui mêle dans un curieux tissage, réalisme et léger fantastique, analyse de la psyché humaine très fine et behaviorisme. Un texte très tenu et maitrisé, qui sait où il va et où il veut mener le lecteur, tout en laissant sa part à l' inventivité, à la fantaisie et à la puissance romanesque. Je pense là aux retours sur l'enfance et sur la jeunesse de Mathilde, roman d'apprentissage personnel dans le roman plus large de l'apprentissage du couple.
D'accord Barak, Les furies est bel et bien un très bon roman, surprenant et dérangeant, pour dire la complexité de cet étrange association qu'est le couple.

Ed L'Olivier, 2015

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15 mars 2017

Les apparences de Gillian Flynn

20170315_154007[1]Comment vous gâcher la lecture d'un bon thriller?

Et bien regardez l'adaptation ciné -excellente- du même thriller, en l'occurence ici Gone Girl de David Fincher. 

Vu la construction de ce roman et sa mécanique implacable, c'est toute la première partie qui m'est passée ainsi par dessus le citron, ou plutôt qui a perdu tout intérêt. Le mystère et le suspens de l'histoire en prennent un coup. En plus le film est plutôt fidèle au roman, ce qui permet, chapitre après chapitre, de se projeter dans ce qui va suivre. C'est ballot....

Heureusement Les apparences, comporte, outre une intrigue fort bien ficelée, d'autres qualités  indéniables : une féroce critique des mass médias américains et des présentateurs télévisés qui font et défont l'opinion des gens, influençant à fond la justice et la police, des personnages bien campés et ancrés dans leur Missouri natal, une vision du mariage caustique et qui ne fait pas vraiment envie, et surtout une héroïne surdouée complètement border line et redoutable, totalement givrée dans son intelligence maniaque. 

Conseil avisé vous l'avez compris : lisez le roman Les apparences d'abord puis regardez le film Gone girl, respectez scrupuleusement cet ordre, les deux sont excellents. 

PS : Je m'aperçois que je n'ai rien dit, ni de l'intrigue, ni des personnages... Sachez seulement qu'il s'agit d'une femme qui disparait... enlèvement, meurtre? Le coupable idéal devient vite le mari, d'autant plus que le journal intime de la victime ne le met pas toujours en valeur...

ed. Sonatine, 2012

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23 février 2017

Au revoir là-haut de Pierre Lemaître

 

 

 

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Et non je n'avais pas lu le Goncourt 2013, peut-être une certaine réticence snobinarde envers les prix littéraires... Mais sur les conseils avisés de gens très très avisés, je me suis lancée... Et j'ai lu Au revoir là-haut d'une traite. Prenant, impertinent, délicieux, drôle, violent, cruel, ce roman est une réussite.  Deux poilus démobilisés et revenus de la grande guerre, l'un traumatisé moralement, l'autre gueule cassée, arnaquent allègrement l'Etat qui les méprise et font la nique au patriotisme en vendant des monuments aux morts inexistants, ou plutôt qui n'existent que sur le papier. Pas à priori le genre de sujet qui me botte, et pourtant quel bon roman!

La force de ce livre repose tout d'abord sur les deux personnages principaux, remarquablement bien campés et incarnés, dans leur fragilité, leurs défauts, mais aussi leur talent d'arnaqueurs. Il faudrait dire plutôt sur le couple Albert et Edouard, car l'un ne fonctionne pas sans l'autre, ils sont complémentaires alors que tout les oppose, milieu social et caractère, une paire littéraire digne des grands duos de bande dessinée ou de cinéma. Dès le début, on est avec eux, à leur côté, on les voit, les respire et les entend, et c'est avec eux que l'on entourloupe avec jubilation les imbéciles et les puissants. Ces perdants magnifiques, anti-héros qui se rencontrent au coin d'une tranchée, tantôt pathétiques, tantôt géniaux, sont accompagnés d'une galerie de personnages irrésistibles  : médiocres quant il s'agit de se faire un nom et de s'enrichir grâce à la guerre, géniaux dans leur connerie de petits élus au service des riches, pathétique et presque bouleversant dans leur amour filial venu trop tard -je pense au père d'Edouard-, lucide et volontaire pour l'un des rares personnages féminins du roman, l'incroyable Madeleine, mariée à un con qu'elle lâchera sans regrets lorsqu'il le faudra.

A travers cette histoire rocambolesque, fondée sur des vérités historiques qui ne grandissent pas la France, et qui vous cueille dès les premières pages et ne vous lâche plus, c'est toute la panoplie des sentiments et des émotions humaines qui est passée au tamis, au fil d'une écriture qui manie tous les registres, qui fait mouche et botte en touche. Lemaître manie comme un chef l'art des phrases bien senties -"c'était un imbécile grandi par sa bêtise...."-, vous fait passer du rire aux larmes l'air de rien et tourner les pages avec gourmandise. Bon finalement y'a du très bon dans les prix Goncourt.

Ed Albin Michel, 2013

 

 

 

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10 février 2017

Fassbinder : La mort en fanfare

 

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Je ne connais pas grand-chose de Fassbinder, j'ai vu ses films les plus connus, les plus classiques : Lili Marleen, Le mariage de Maria Braun, Lola une femme allemande...   Et puis bien sûr la réputation sulfureuse du gars, sa vie chaotique, passée à filmer et à filmer encore. Mort à 37 ans, 43 films, ça laisse pantois... Le livre d'Alban Lefranc s'avère une formidable porte d'entrée vers l'univers houleux du cinéaste, et c'est aussi un livre tout à fait singulier et personnel. Sous-titré Roman, ce texte inclassable mêle réflexions et rêveries sur la personnalité du cinéaste, éléments biographiques, notes sur certains films phare, mais aussi éclairage sur l'arrière plan historique, focus sur cette jeunesse allemande prise en sandwich entre un passé nazi qui ne se digère pas et la fraction armée rouge...  thèmes chers à cet auteur germanophile. Le tout donne un livre composite et ecclectique, fait de collages textuels, un montage littéraire et cinématographique détonnant et séduisant. 

L'écriture d'Alban Lefranc se montre à la hauteur du projet, elle flirte avec tous les registres et les tons, souvent violente et exacerbée, parfois apaisée, tantôt poétique, tantôt informative ou ironique. Les passages pris en charge par le narrateur alternent avec des dialogues, des extraits réels ou réécrits de propos tenus par Fassbinder, des passages en  style indirect libre ou des monologues intérieurs, jubilatoires, éructant le mépris du cinéaste pour les hommes politiques au pouvoir ou se gaussant d'un certain cinéma honni  par ce dernier, regardé par "les bronzés, les sportifs, les délicats, les piscivores, qui marchent dans les rues avec leurs beaux habits, qui regardent au cinéma des films distingués, des films inattaquables, ce qu'on appelle, ce qu'ils appellent après les gazettes des chefs-d'oeuvre, des films sur l'incommunicabilité, des films avec des messages dedans contre la guerre, des messages dedans pour les Noirs ou les indiens, des films où les visages de Monica Vitti et d'Alain Delon souffrent en gros plan entre deux grands hôtels, où l'on souffre avec Monica Vitti et Alain Delon d'être si beaux, si riches, si malheureux, les délicats, les manucurés, les raies sur le côté, si on leur montre un marocain musculeux coucher avec une femme de soixante ans, les épaules du marocain et puis sans prévenir tout à coup sa queue en gros plan aussi, et les poils humides de sueur sur son ventre, et le visage creusé de la petite vieille recroquevillée dans sa cuisine, et les enfants de la petite vieille barricadés dans leur bon vieux racisme en croûte, alors ils deviennent hystériques, les délicats, les précieux, ils crient sur leur siège, ils appellent au secours, ils crient que c'est une monstruosité de montrer des choses pareilles, que ce n'est pas un progressiste du tout, que c'est un grand coup porté sur la tête de la démocratie en Allemagne, que c'est de la perversité pure, qu'on n'a pas idée quand même enfin". Ouf!


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La fin du récit, consacrée aux derniers moments de Fassbinder qui donne une fête orgiaque à Munich et qui jusqu'aux derniers instants n'a de cesse d'échafauder des projets de films -le dernier aurait été un film sur Mohammed Ali- , m'a scotchée, l'écriture absolument baroque et flamboyante, d'une totale liberté de forme et de ton de Lefranc maintenant le lecteur dans un état hallucinatoire au plus près de celui de l'artiste jeté dans une course folle vers sa fin.

 

Ed. Rivages, 2012

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04 février 2017

La succession de Jean-Paul Dubois

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Les premières pages s'ouvrent sur l'évocation du bonheur perdu, sur quelques années parfaites passées à Miami par Paul, joueur de pelote basque et narrateur du récit. Le roman s'achève sur le désespoir le plus noir, le poids de la fatalité ayant rattrapé Paul à l'âge de 44 ans. Il se dégage ainsi de ce roman une infinie tristesse, une atmosphère délétère et morbide qui m'a laissée toute chose longtemps après sa lecture. J'ai assisté avec empathie et révolte au lent naufrage de Paul Katrakilis, le personnage du roman, englué dans le poids de l'héritage héréditaire, et dans l'incapacité de s'extirper du destin familial vécu comme une fatalité. J'ai eu souvent eu envie de le secouer, de lui crier Pars, fuis, personne n'est obligé de répéter la triste vie de son père, de son grand-père, de sa mère et de son oncle, tous suicidés sans raisons apparentes.... rien n'y fait, le lecteur est impuissant face au compte à rebours romanesque et au terrible engrenage mis en place par Jean-Paul Dubois. 

D'un côté l'énergie du sport et des corps, mis en scène dans le jeu de la pelote basque, l'adrénaline des compétitions, l'exaltation des paris, la vie facile au bord de l'Océan à Miami, une histoire d'amour que l'on attendait pas et lumineuse....de l'autre, l'ennui d'un métier que l'on a pas choisi -la médecine-, la maladie et la mort comme seules compagnies, la mémoire du passé qui déborde et englue. La balance n'est pas équilibrée, et la seconde partie du roman, poignante, ressemble à un long glissement vers la mort annoncée. Ca fait froid dans le dos.

Un roman drôlement bien mené je trouve, au fil d'une écriture fluide et visuelle. Ca avance bien, le tout se lit comme un thriller intime et familial. Très réussi.

Ed. de l'Olivier, 2016

 

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