16 février 2018

Souvenirs dormants de Patrick Modiano

 

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Au cours de cette période de ma vie, et depuis l'âge de onze ans, les fugues ont joué un grand rôle. Fugues des pensionnats, fuite de Paris par un train de nuit le jour où je devais me présenter à la caserne de Reuilly pour mon service militaire, rendez-vous auxquels je ne me rendais pas, ou phrases rituelles pour m'esquiver : "Attendez, je vais chercher des cigarettes...", et cette promesse que j'ai dû faire des dizaines de fois et des dizaines de fois, sans jamais la tenir : "Je reviens tout de suite."

Dix ans après Dans le café de la jeunesse perdue, un livre qui lui fait étrangement écho, toujours dédié aux rencontres du passé, aux souvenirs si présents et fuyants à la fois, au Paris des vingts ans de l'auteur. Dans Souvenirs dormants  le narrateur remonte le temps et suit le fil des rencontres qui l'ont mené cette fois à l'appartement d'une certaine Martine Hayward,  à une blessure mal refermée associée à pas mal de culpabilité. Comme on épouse le cours d'une rivière, de méandres en méandres, et en se laissant porter par le cours de l'eau, Modiano emporte insensiblement le lecteur vers le Paris de sa jeunesse. Le premier chapitre m'a soufflée, tant les associations d'idées s'enchainent subtilement, dans une langue si pure, et pour tisser d'entrée les motifs déployés dans la suite du livre - la fuite, l'art de la fugue, moyens personnels pour affronter les difficultés de la vie, le malaise ressenti en société et face à autrui.

Il s'opère une curieuse magie quand on lit ce livre. Après tout il ne raconte pas grand-chose... des bribes de souvenirs, des détails qui ressurgissent, des visages à peine esquissés, des sentiments retenus et enfouis maladroitement, qui font encore mal lorsqu'on les convoque : appréhension et cafard du dimanche soir avant de retourner au pensionnat, sensation d'être livré à soi-même, abandonné par ses parents, puis plus tard incertitude quant à son avenir, désir de disparaitre et de fuguer, d'être en marge de sa vie, d'échapper aux contraintes sociales et à la compagnie intrusives des gens, désir de fuir une réalité embarrassante, envie de se fondre dans le décor.
Non ce livre, comme pas mal des textes de Modiano, ne raconte pas grand-chose mais leur intérêt, leur talent, ne consistent pas à raconter. La magie de Souvenirs dormants  est plutôt cette faculté de placer le lecteur dans un certain "état", à savoir une disposition d'esprit, une capacité d'éprouver ce qu'éprouve Modiano lui-même lorsqu'il écrit et s'abîme dans ses souvenirs, un "état" qui à voir avec la rêverie nostalgique et avec le désarroi lié à ce qui a été vécu. Ce livre agit comme un sortilège, pendant la lecture, mais aussi bien après, et maintient, me maintient dans un songe éveillé, aux côtés de notre cher Patrick Modiano.

Ed Gallimard, 2017

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15 février 2018

Dans le café de la jeunesse perdue de Patrick Modiano

 

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Voici un roman nimbé d'une tristesse infinie, sous l'égide d'une sombre mélancolie comme le souligne la citation de Guy Debord en exergue et tout entier placé sous le signe de la nostalgie. Une jeune fille surnommée Louki en est le point névralgique, silhouette mystérieuse autour de laquelle gravitent les narrateurs successifs qui se souviennent d'elle: un étudiant de l'école des mines qui ne se sent pas à l'aise dans son rôle d'étudiant, un détective privé chargé d'enquêter par son mari sur la disparition de Louki, un jeune écrivain qui est aussi son amant. Louki prend elle-même la parole dans un chapitre pour évoquer une enfance triste et solitaire en compagnie d'une mère peu présente, une jeunesse désoeuvrée, et un mariage sans saveur avec un homme beaucoup plus âgé qu'elle. Louki....celle qui ne maitrise pas sa vie, celle qui se laisse envahir par le découragement.  Elle et Roland se rencontrent lors d'une soirée ésotérique, elle l'emmène alors dans le café qu'elle fréquente -où elle se réfugie plutôt-, quartier de l'Odéon, le café Condé, où se retrouvent toute une jeunesse bohême. C'est ce café qui est évoqué dans ce superbe titre -on se couperait un bras pour l'avoir trouvé- et où les thèmes si "modianesque" de la fuite du passé et du mal de vivre sont condensés dans un seul mot. Ces deux êtres se reconnaissent car ils partagent un même sentiment d'abandon directement venu de l'enfance, ils n'ont aucune attache : Notre rencontre, quand j'y pense maintenant, me semble la rencontre de deux personnes qui n'avaient aucun ancrage dans la vie. Je crois que nous étions l'un et l'autre seuls au monde.  Tous deux désirent également échapper aux obligations sociales, aux devoirs et aux complications de la vie courante, mais aussi, plus profondément, fuir ce lieu intime et secret qui fait mal, cette douleur que l'on traine suite aux mauvais souvenirs et aux figures de cauchemar de son enfance. Comment ne pas reconnaitre encore une fois dans le personnage de cet apprenti écrivain un alter ego de Modiano, une figure possible de l'auteur, celui de Pedigree ou de Remise de peine? La passion que porte le jeune homme à ce qu'il appelle "les zones neutres", et sur lesquelles il tente d'écrire, métaphoriserait alors par une image géographique urbaine la liberté enfin recouvrée, le sentiment d'être affranchi de son passé : Il existait à Paris des zones intermédiaires, des no man's land où l'on était à la lisière de tout, en transit, ou même en suspens. On y jouissait d'une certaine immunité. 
Au sein de ce texte dédié au mal de vivre personnifié par Louki, surgit en creux, au détour d'un paragraphe, LA phrase isolée qu'il ne faut pas manquer, qui condense en quelques mots l'émotion vive, le bonheur qui surprend et vous prend, par surprise. C'est comme si tout d'un coup l'étau de la tristesse se desserrait, comme si les possibles s'ouvraient. Pour le narrateur c'est la conscience d'aimer -mais conjuguée hélas au passé- qui est soudain formulée en une courte phrase timide alors qu'il se remmémore l'apparition au bout de la rue de Louki et d'une amie : Je crois que j'étais heureux, cet après-midi là. L'économie de moyens et de mots pour dire l'amour -ailleurs trois phrases : J'étais heureux ce matin là. Et léger. Et j'éprouvais une certaine ivresse-, la pudeur du style et des sentiments, crée en clair-obsur une émotion terrible qui bouleverse. 


Ed Gallimard, 2007

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21 janvier 2018

L'occupation de Annie Ernaux

 

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Puiser régulièrement dans les textes de Annie Ernaux, par exemple dans le recueil Ecrire la vie, et en sortir encore et toujours convaincue que oui, c'est exactement ça, que ce que tu lis là, c'est exactement ce que tu as traversé à un moment donné, le nez dans le guidon souvent, et sans pouvoir effectuer les arrêts sur images qui auraient pu aider à prendre un peu de distance...Je relis L'occupation, et me voici sidérée par la force et la justesse qui s'en dégage. Pendant six mois Annie Ernaux a éprouvé une jalousie obsessionnelle pour la nouvelle compagne de son jeune ex-compagnon qu'elle avait pourtant pris l'initiative de quitter au bout d'une longue liaison qui s'étiolait. Durant six mois, cette autre femme devient la principale préoccupation de l'auteur, une obsession qui la mène à agir et à penser de façon tout à fait nouvelle. L'occupation est le récit de la manière dont une femme inconnue prend possession involontairement de la vie et de l'esprit de celle qui la jalouse, "l'occupe" au double sens du terme.

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Proust, qu'Annie Ernaux affectionne particulièrement, a analysé avec minutie dans Un amour de Swann les affres de son personnage en proie à la torture de la jalousie. Les moindres affects, et émotions  de Swann amoureux d'Odette, le chemin tortueux de ses pensées  obsédantes sont décrites dans ce magnifique texte, dont les derniers mots, ultime pirouette chargée d'amertume mais accompagnée d'un sourire ironique et salvateur, soulignent combien on peut souffrir, longtemps et affreusement, pour quelqu'un qui au final s'avère, lorsque revient la lucidité, "pas son genre". C'est la conclusion la plus amèrement drôle, la plus irrésistiblement lucide que je connaisse en littérature sur le sujet :  Dire que j'ai gâché des années de ma vie, que j'ai voulu mourir, que j'ai eu mon plus grand amour, pour une femme qui ne me plaisait pas, qui n'était pas mon genre ! s'exclame Swann. Annie Ernaux poursuit les mêmes objectifs que Proust, à savoir fixer par l'écriture les signes, les actions et les pensées de celle -elle-même- qui a été jalouse, mais évidemment sa manière et son style lui sont singulières. Proust épouse les moindres circonvolutions de la pensée et les affects de Swann, au fil de longues phrases analytiques ; Annie Ernaux écrit au scalpel, à l'économie, dépouille et met à nu le langage. Plutôt que de pratiquer l'analyse psychologique, elle se focalise sur les évènements et les détails concrets, les faits, les gestes, les paroles, les sensations : J'écris d'ailleurs la jalousie comme je la vivais, en traquant et accumulant les désirs, les sensations et les actes qui not été les miens en cette période. C'est la seule façon pour moi de donner une matérialité à cette obsession. Téléphoner à tous les habitants de l'immeuble où habite sa "rivale" pour savoir son nom, surfer sur internet pour trouver des indices la concernant sur le site de l'université où elle travaille...etc..., demander à l'amie de son fils de se renseigner... autant d'actions délirantes dictées par la jalousie.

La jalousie est communément associée à la douleur certes, mais Annie Ernaux fait dans L'Occupation un pas de côté, inverse la balance en soulignant combien cet affect l'a fait vivre intensément, la "maintenant dans une constante et fiévreuse activité". Et c'est ce qui me plait chez Annie Ernaux :  la passion de la vie, l'engagement dans l'expérience amoureuse et sexuelle, l'engagement dans l'écriture. La douleur est préférable à l'anesthésie du corps et du coeur : "Pourtant, si ma souffrance me paraissait absurde, voire scandaleuse par rapport à d'autres, physiques et sociales, si elle me paraissait un luxe, je la préfèrais à certains moments tranquilles et fructueux de ma vie.  Même, il me semblait qu'ayant traversé le temps des études et du travail acharné, du mariage et de la reproduction, payé en somme mon tribut à la société, je me vouais enfin à l'essentiel, perdu de vue depuis l'adolescence. "

....Je suis toujours scotchée par la proximité qu'établissent les textes d'Annie Ernaux avec le lecteur -ou la lectrice, ou avec moi en l'occurence- . Comment, à partir de détails souvent les plus intimes et les plus crus, elle sait parcourir le chemin du personnel à l'universel. Comment ses textes éclaircissent la vie, ma vie, notre vie.
 
Ed Gallimard, 2002

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09 janvier 2018

Tiens ferme ta couronne de Yannick Haenel

 

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Voici un curieux objet, texte un peu foutraque et détraqué dans le bon sens, baroque. La trame? Parlons plutôt de point de départ. Le narrateur, un écrivain sans le sou qui vit seul dans un petit studio parisien, présente à Mickaël Cimino un scénario de 700 pages sur la vie de Melville, l'auteur de Moby Dick, ou plus précisément sur la pensée du grand écrivain, comparable, pour citer le narrateur qui cite Melville à propos de son cachalot, à " l' intérieur mystiquement alvéolé de sa tête". Tout un programme... Pour ma part je dirais simplement que Tiens ferme ta couronne cause d'amour et de désir, de littérature, de cinéma et d'art en général, bref de la beauté et du mystère de la vie quoi, et qu'il suit les périgrinations souvent cocasses du narrateur. Pérégrinations artistiques donc puisqu'au fil du texte nous sommes amenés à revisiter Moby Dick, La porte du paradis de Cimino, en passant par Apocalypse now de Coppola ou encore Les métamorphoses d'Ovide, pour finir devant le Retable d'Issenhein et sa crucification du Christ. Ah j'oubliais, vous rencontrerez aussi dans ce livre Isabelle Huppert et un serveur de restaurant sosie d'Emmanuel Macron, un chien mystérieusement disparu nommé Sabbat et une très belle jeune femme, Léna, dont le narrateur tombe éperdument amoureux...

J'ai parfaitement conscience de la confusion de mon résumé... parler du scénario de ce roman n'est pas très judicieux car sa beauté vient d'ailleurs et pour commencer de sa liberté de narration et de ton. De son style aussi évidemment, un style très maitrisé pour justement écrire le manque de maitrise et qui passe sans complexe de la poésie la plus imagée au cocasse le plus trivial. Haenel réussit là un texte audacieux et virtuose, tout à la fois très drôle et très profond pour évoquer la place de l'art dans nos vie. Bref laissez-vous porter au gré de cette belle écriture inspirée, posez les armes. Un bon lecteur est un lecteur qui accepte de se laisser surprendre et déranger non ?

Ed Gallimard, 2017

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Ma top liste 2017

 

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Si je devais en choisir dix...

 

 

 

 

 

 

1.

L'art de perdre de Alice Zeniter  

Alice Zeniter, dans L'art de perdre, s'empare de l'histoire de l'Algérie à travers le destin d'une famille dont l'histoire va être complètement chamboulée par la grande histoire. Naïma, double romanesque de l'auteur, revient sur son passé familial, interroge le silence, met au jour dans cet ample récit le parcours de ses grands-parents paternels kabyles puis de ses parents.


2. 

Gabriële de Anne et Claire Berest 

Gabriële, ou comment effacer l'effacement. Septembre, la rentrée, et pour , comment s'y retrouver et surtout comment faire le bon choix? Quel critique littéraire plus ou moins inspiré suivre, à quel libraire bien intentionné se vouer? j'insiste, avec un seul l, et deux auteurs, deux soeurs pour la signature.


3.

Article 353 du code pénal de Tanguy Viel  

Le titre est énigmatique, pas très fun, j'ai même failli aller chercher sur internet quelle est la teneur de ce fameux article 353 en question. Mais connaissant Tanguy Viel ce serait dommage de connaitre la fin avant le commencement, d'ouvrir la serrure avant d'écouter à la porte.


4.

Tiens ferme ta couronne de Yannick Haenel 

Voici un curieux objet, texte un peu foutraque et détraqué dans le bon sens, baroque. La trame? Parlons plutôt de point de départ.


5.

Winter is coming de Pierre Jourde  

J'ai fini ce livre en pleurant, ne sachant pas trop si mes larmes étaient dues à la tragédie que je venais de lire ou à la beauté, la justesse, la sobriété élégiaque de l'écriture de Pierre Jourde.

6.

Les furies de Lauren Groff  

Entre leurs deux peaux, le plus fin des espaces, à peine assez pour l'air, pour ce voile de sueur qui à présent refroidissait. Et pourtant, un troisième personnage, leur couple, s'y était glissé. Suffirait-t-il que la quatrième de couverture d'un roman signale ce dernier comme LE meilleur roman de l'année selon Barak Obama pour qu'il se vende comme des petits pains?

 

7.

La petite danseuse de 14 ans de Camille Laurens  

Très beau texte, inclassable, à l'écriture précise, qui mêle essai esthétique, réflexion sociologique et historique mais aussi méditation autobiographique. La petite danseuse de Degas, sculpture tout à la fois célébrissime et mystérieuse, fascine Camille Laurens depuis toujours.

 

8.

Survivre de Frederika Amalia Finkelstein  

J'ai avalé les images les unes après les autres, jour après jour, mois après mois, année après année. Et peu à peu l'horreur est devenue acceptable. Toujours écoeurante. Mais acceptable. Je veux dire humaine. Et c'est là qu'il faut lutter.
 

9.

Nos richesses de Kaouther Adimi  

Nos richesses ou Edmond Charlot, d'Alger à Pézenas, une vie dédiée à la littérature. Ce sera une biblothèque, une librairie, une maison d'édition, mais ce sera avant tout un lieu pour les amis qui aiment la littérature et la méditerranée. A peine installé au 2 bis que je suis transporté de joie.

 

 10.

La beauté des jours de Claudie Gallay  

De Marina à Jeanne ou de l'utilité de l'art contemporain trash dans nos vies. Très bonne surprise que ce roman là, pourtant je n'avais pas forcément été très emballée par Les déferlantes qui avait fait connaitre Claudie Gallay.

 

 

 

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L'art de perdre de Alice Zeniter

 

 

 

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Alice Zeniter, dans L'art de perdre, s'empare de l'histoire de l'Algérie à travers le destin d'une famille dont l'histoire va être complètement chamboulée par la grande histoire. Naïma, double romanesque de l'auteur, revient sur son passé familial, interroge le silence, met au jour dans cet ample récit le parcours de ses grands-parents paternels kabyles puis de ses parents.

Ali, le grand-père a pris le parti des français durant la guerre en voulant protéger sa famille ... il a mal choisi son camp, ou plutôt n'a pas compris les enjeux d'un conflit qui le dépassait. Le futur d'Ali (qui est déjà un passé lointain pour Naïma au moment où j'écris cette histoire) ne parviendra pas à faire changer sa manière de voir les choses... Il demeure à jamais incapable d'incorporer au récit de sa  vie les  différentes composantes historiques ou peut-être politiques, sociologiques, ou encore économiques qu feraient de celui-ci une porte d'entrée vers une situation plus vaste, celle d'un pays colonisé, ou même -pour ne pas trop en demander- celle d'un paysan colonisé...Comme nombre de harkis il fuit son pays à l'indépendance par peur des représailles et se retrouve dans un camp de transit à Rivesaltes puis en Hlm en Normandie. Son fils Hamid, âgé de 4 ans à son arrivée en France, tiraillé entre un passé dont il ne sait pas grand-chose et la volonté de s'intégrer, ne parlera jamais de l'Algérie à sa fille Naima.
Alice Zeniter a réussi là une fresque ambitieuse et panoramique, incarnée et portée par des personnages qui ne sont jamais des prétextes pour peindre un arrière plan historique. Ma préférence va vers le beau personnage de Hamid, lui qui dans son silence douloureux et révolté, rejettera toute sa vie son pays natal et ses origines. Et puis, les grandes étapes du récit étant ponctuées par des scènes et des dialogues extrêmement bien menées, L'art de perdre se lit et captive comme un roman d'aventures. Alice Zeniter, on le sent, a l'oeil et la fibre théâtrale, elle sait camper une situation et mettre en parole et en scène ses personnages.
Beaucoup d'humanité se dégage de ce roman, qui joue aussi son rôle documentaire pour renseigner sur un passé commun, que l'on soit d'origine française ou arabe. Un livre nécessaire.

Ed. Grasset, 2017

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07 janvier 2018

Les romans de Angela Huth ou les romans qui font du bien.

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Quand on a la tête dans le brouillard, les neurones en vrac, sa capacité de concentration réduite à pouic et le moral à zéro, que lire? Tout vous tombe des mains, chaque deux phrases vous reprenez le fil de votre lecture, vous ne saisissez rien à rien... Alors vous prenez un roman de Angela Huth, un peu honteuse, ben oui les titres ne sont pas loin de la série Arlequin - Quand rentrent les marins, Amour et désolation, Folle passion, Tendres silences, Un fils exemplaire, Mentir n'est pas trahir-, j'en entends déjà certains qui ricanent, oui mais voilà c'est votre dernière chance...
Et là, la magie opère, les pages se tournent, les ruminations et les pensées sombres tournicotant en boucle s'apaisent, disparaissent. P....... ça fait du bien. Plongée dans l'Angleterre rurale, go vers les vertes prairies Outre Manche et les villages blottis autour de leur clocher. Là, les personnages de Angela Huth vivent dans des cottages centenaires so british, entre la bouilloire qui fume et les rosiers grimpants  aux fenêtres. Alors bien sûr, narration oblige, ces gens, ils ont leurs soucis, ou plutôt elles ont leurs soucis, car les "main characters" de ces romans sont, vous l'avez deviné, des femmes... Des soucis de couple, d'amour, de rivalité ou de jalousie, bref des soucis. Belle reporte tout son amour sur son fils Timothy lorsque son mari quitte le village et la quitte par la même occasion, Myrtle et Annie, femmes de marins écossais, vivent dans leur village une longue amitié entre trahison et soutien mutuel, Nell, amoureuse de Georges voit ses plans bouleversés par l'arrivée au village de Lily. Au village nous sommes, au village nous restons, c'est bucolique, vert, humide, fleuri, et on boit du thé toute la journée.  
Alors quoi? Prenons un peu de hauteur. Quel est le secret d'Angela Huth, pourquoi ses livres font du bien, me font du bien en tout cas? Et bien, lire Angela Huth, c'est  plonger tout d'abord dans une atmosphère, une ambiance, un décor. Angela, permettez-moi de vous appeler Angela, vous êtes fille de peintre, et vous-même êtes peintre. A l'instar des artistes anglais du XIX° siècle, vous avez voyagé très jeune en Italie et en France pour étudier l'art, mais oui comme dans les romans de Henry James. Et quand on vous lit, on voit... les jardins -anglais-, les cottages -anglais-, les paysages -anglais-. Une angleterre rêvée peut-être, imaginaire, qui n'existe peut-être pas, mais qu'importe, un univers s'impose. Quand je vous lis, je pense aux tableaux  impressionnistes, aux paysages à la Manet, et surtout aux intérieurs à la Bonnard. Des intérieurs douillets, coquets et colorés, des jardins fleuris. Car votre écriture, Angela, est merveilleusement picturale, visuelle, minutieusement dévouée à de petits détails concrets essentiels... la couleur d'un coussin, d'une tasse, voilà qui change tout non?... "Un énorme nuage, quadrillé par les carreaux d'une petite fenêtre, renferme suffisamment de clarté pour parer les flancs de la vieille théière des reflets irisés de l'essence sur l'eau : des filaments d'or et de mauve incandescents". 
Et puis, les personnages d'Angela Huth, qui vivent pourtant pour la plupart à notre époque, ne sont pas très connectés, et en tout cas ils ne sont pas perpétuellement devant leurs écrans, et ça, ça fait du bien. Et si par aventure, ils le sont, comme dans Mentir n'est pas trahir, ils en deviennent dingues, le téléphone portable étant dans ce roman au service du mensonge conjugal. Non, en lisant Angela, on plonge plutôt dans un cadre intemporel, où on va faire ses courses à pied à l'épicerie du coin, où on ne regarde pas la télé, où on se téléphone en parlant - en parlant à haute voix, oui oui-, bref, nous voici comme à l'abri du tumulte du monde, dans un espace-temps indéterminé, une Angleterre rêvée éternelle. Alors certes, Belle, Myrtle, Lily, ne se sentent pas toujours préoccupées par le sort du monde, elles sont plutôt en mode  le "nez dans le guidon", du genre tour à tour femme, épouse, amante, mère. Mais elles vivent quoi, comme moi, comme vous. Elles nous ressemblent... 

Savant dosage entre analyse psychologique distillée avec finesse, narration des presque rien de la vie ou des séismes de nos existences,  peinture d'un univers rural apaisant où la beauté a encore sa place...  Thanks a lot Angela. Il me reste encore deux-trois romans de vous que je n'ai pas lus, et tous les autres que je peux relire, en réserve pour la prochaine déprime.

 

Tous les romans de Angela Huth sont édités au Quai Voltaire, puis en folio Gallimard.

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19 décembre 2017

Survivre de Frederika Amalia Finkelstein

 

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J'ai avalé les images les unes après les autres, jour après jour, mois après mois, année après année. Et peu à peu l'horreur est devenue acceptable. Toujours écoeurante. Mais acceptable. Je veux dire humaine. Et c'est là qu'il faut lutter. C'est là, je me souviens, c'est là le plus dur, le plus cruel : il faut essayer de trouver cela choquant.

 Les images de violence et de mort omniprésentes sur nos écrans hantent la jeune narratrice, la peur ne la quitte pas, et se renforce vitesse grand V suite à l'attentat du Bataclan. A priori rien pour me séduire dans un tel livre, comment peut-on penser toute la sainte journée à à un potentiel attentat  ? Je ne suis pas indifférente au malheur du monde, mais comment dire... la possibilité d'un carnage en bas de chez moi ne m'empêche pas de vivre. Mais, certes, je vis à la campagne, et on doit se sentir davantage exposé sur la ligne Saint-Michel qu'au milieu des vignes.

Toutefois ce livre vaut le coup. D'abord, parce qu'il est terriblement contemporain. Parce qu'il met bien en avant que ce sont les écrans, partout présents, téléphone, télé, tablettes, qui créent cette fascination pathologique pour la violence et de la mort. Comment ne pas "succomber" à la violence? Les réseaux sociaux auxquels est connectée 24 heures sur 24 heures la narratrice et qui sont, on le sait, la première source d'information pour la plupart des gens ne cessent de charrier, sans relâche, avec délectation, leur lot d'images de migrants morts noyés, de corps décapités, de cadavres... "...tout est fait pour que la réalité se révèle à nous comme étant bâtie sur le mal et non sur le bien, pour qu'il y ait comme référence constante l'horreur et non la beauté".

De plus, l'angoisse est ici incarnée, rien d'abstrait ou de théorique mais au contraire le texte se présente comme un long monologue intérieur porté par un personnage qui s'adresse au lecteur, le prenant à parti. Un texte déambulatoire, à l'architecture cinématographique. La narratrice se déplace dans Paris, évoque sa soeur aveugle, s'arrête dans un fast-food,  reçoit une lettre de sa meilleure amie, croise un SDF.  Et lorsqu'elle décrit  son emploi à la gestion des stocks d'une boite qui vend des téléphones et des tablettes, c'est la violence du monde du travail, peut-être encore plus terrible car insidieuse et sournoise, qui s'ajoute à celle des images médiatisées. Une violence encore une fois liée  à la technologie, celle qui contrôle les hommes puisqu'il s'agit d'obéir à un logiciel qui soumet les salariés à sa logique et à son rythme. 

La parole qui nous est délivrée là interpelle vraiment, au fil d'une écriture déchirée et désespérée, visuelle, qui ne vous lâche pas. Usant de l'accumulation et de la surrenchère, tout comme le font nos écrans, le texte de Frederika Amalia Finkelstein noie le lecteur sous les morts, sous les cadavres. On étouffe, on cherche l'air avec la narratrice. 

Ed. Gallimard, 2017

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15 décembre 2017

Point cardinal de Léonor de Récondo

Changement de prénom, changement de pronom ou de Laurent à Lauren, du Il au Elle.

IMG_20171215_110151[1]Le cheminement de Laurent  pour assumer son identité sexuelle et devenir une femme. Dis comme ça, on s'attend à un roman qui flirte avec le tape à l'oeil, le trash ou le voyeurisme. Le grand talent de Léonor de Recondo est au contraire d'inscrire cette histoire dans un quotidien familier, rassurant, dans un cadre familial banal. Car Laurent est marié depuis longtemps, père de deux adolescents, sa décision se mûrit au fil du temps, la maturation psychologique, l'acceptation de soi et la transformation physique sont lentes. Mais lorsque le point cardinal est en vue, il s'agit de s'y tenir, d'affirmer envers et contre tout ses choix. Suivre une trajectoire, épouser les réactions de chacun des membres du microcosme familial,  au fil de courts chapitres rythmant les étapes de ce virage à 200 degrés, tel est le projet de ce roman. 
Poser des questions aussi. Comment en vient-on à s'accepter totalement et à prendre la décision de changer de sexe? 
Comment peuvent réagir des adolescents, et surtout un garçon de 16 ans qui voit son père débouler en robe et maquillé le matin au petit déjeuner. Est-il possible pour lui de pardonner? Est-ce que l'amour  entre Solange et Laurent peut résister à un tel seisme? Que va-t-il devenir? Peut-il perdurer?

 Au fil d'une écriture que certains trouveront fade, trop neutre ou blanche mais qui épouse parfaitement, avec finesse et pragmatisme, le refus de tout sensationnalisme et d'esbrouffe, ce roman explore les thématiques essentielles que sont la tolérance et le courage d'être soi.

 

Ed Sabine Wespieser, 2017

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08 décembre 2017

La petite danseuse de 14 ans de Camille Laurens

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Très beau texte, inclassable, à l'écriture précise, qui mêle essai esthétique, réflexion sociologique et historique mais aussi méditation autobiographique. La petite danseuse de Degas, sculpture tout à la fois célébrissime et mystérieuse, fascine Camille Laurens depuis toujours. Ce texte rend compte, avec une grande réussite, de la  relation intime qu'entretient l'auteur avec cette oeuvre, tente de décrypter le mystère de cette affinité élective pourrait-on dire. Pourquoi une oeuvre et pas une autre nous touche-t-elle particulièrement au coeur, que remue-t-elle de particulier en nous, et au plus profond ?

Camille Laurens avance par petits pas, ne s'embarque pas d'emblée dans de grandes réflexions théoriques ou esthétiques, non. Elle tente d'abord de s'immerger dans la réalité historique et sociologique de l'époque, nous prend par la main.... viens faire un tour dans les coulisses de l'Opéra de Paris au XIX° siècle. Je ne soupçonnais pas, bécasse que je suis, que ce lieu si prestigieux aujourd'hui, objet de rêve pour tant de petites danseuses, était à l'époque  un endroit où les petits rats trimaient dur pour quelques sous, où l'on faisait de la figuration en fond de ballet, bref qu'il n'y avait rien de prestigieux là-dedans. Et de plus, l'Opéra était The place to be pour les messieurs bien comme il faut souhaitant s'encanailler, en quête de chair  fraîche. Le royaume de la prostitution et de la pédophilie quoi, où les mères plaçaient leur fille et jouaient les entremetteuses pour s'arrondir les fins de mois. Bref, cette petite danseuse, pas la sculpture mais la toute jeune fille, la vraie, pas l'oeuvre d'art mais l'être humain, celle qui s'appelait Marie Geneviève Van Goethem, dansait et posait pour survivre, tout simplement parce que sa famille était pauvre. Pire, elle posait pour Degas, en extra, parce que la danse ne lui rapportait pas assez pour survivre. Et parce qu'elle posait et était souvent absente aux répétitions, confrontée au règlement strict de l'Opéra, elle a été renvoyée et a sans doute finit dans la misère. Cela laisse songeur. 


Quand Camille Laurens réfléchit et élabore des hypothèses sur La petite danseuse, l'oeuvre d'art cette fois, cela est tout aussi passionnant. En quoi cette sculpture représente-elle une rupture esthétique et artistique, pourquoi a-t-elle tant dérangé à l'époque, en quoi consiste son originalité profonde, son mystère et son ambiguité? Car La petite danseuse , comme toutes les grandes oeuvres d'art, interroge, déconstruit les clichés, ici elle envoie balader les stéréotypes de la joliesse, de la beauté et de la séduction féminine. La petite danseuse fait naître tout à la fois un sentiment de trouble dû à un érotisme latent et à une indécision quant à l'âge du modèle, mi-femme, mi-enfant, elle fascine par cette posture volontairement relâchée et inhabituelle, elle questionne la limite entre le vice et la vertu, sans qu'on sache vraiment savoir au final les intentions de l'artiste. Nous montre-t-il ici la perversité féminine en germe dans une toute jeune fille, ou au contraire célèbre-t-il la beauté et l'innocence de l'enfant...? Cherche-t-il, en précurseur, à déconstruire le mythe de l'oeuvre d'art comme célébration de la beauté et de la grâce, lui qui affirme "L'art, c'est le vice. On ne l'épouse pas légitimement, on le viole"  ou offre-t-il au contraire, concentrée dans cette statue de cire, une tendresse infinie pour la beauté gracile et timide, lui qui disait "avoir enfermé son coeur dans un soulier de satin rose" ? Degas propose-t-il  SA danseuse, une petite personne aux yeux mi-clos, comme absente au monde, en retrait, une figure de la solitude, repliée sur son secret, exposée mais enfermée dans sa cage de verre, et peut-être double de lui-même?

  Camille Laurens, comme elle sait si bien le faire, s'aventure alors plus avant, encore et toujours, plus loin, sur le terrain de l'intime, s'appropriant personnellement SA petite danseuse. Toute oeuvre d'art qui  touche remue toujours, bouge toujours une part de soi. Une oeuvre qui  "nous parle" c'est tout simplement parce qu'elle parle de nous. La troisième partie du texte, toujours en s'appuyant sur" le vertige " des recherches d'archives, s'aventure alors sur le terrain autobiographique, avec émotion et finesse, établissant des parallèles entre la propre histoire de l'auteur et celle de Marie Geneviève.

 Le questionnement devant une véritable oeuvre d'art est bel et bien inépuisable. Camille Laurens  le prouve brillamment.



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Ed. Stock, 2017

 

Posté par flopaulhac à 20:01 - - Commentaires [0] - Permalien [#]