17 août 2017

La beauté des jours de Claudie Gallay

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De Marina à Jeanne ou de l'utilité de l'art contemporain trash dans nos vies.

Très bonne surprise que ce roman là, pourtant je n'avais pas forcément été très emballée par Les déferlantes qui avait fait connaitre Claudie Gallay. Mais avec La beauté des jours voici un livre apaisé et apaisant que nous offre l'auteur, tout en simplicité et douceur, en violence retenue aussi, et qui a le mérite de remettre à flot les évidences, de faire quelques piqûres de rappels salutaires.

Jeanne vit sa petite vie tranquille près de Lyon, elle travaille au guichet d'une poste, a deux grandes filles et un mari adorable. Son temps est rythmé par l'habitude, le lundi, piscine, le mardi, un macaron offert par son mari, le mercredi les courses et le ménage etc... A lire cela, on a la nausée, Jeanne serait-elle une morte vivante cadenassée avant l'heure dans une existence morne et étriquée ?... C'est oublier que nous fonctionnons tous peu ou prou ainsi, la plupart de nos vies sont normales et simples... Et c'est à nous (oui je sais je fais ma doneuse de leçons là, et certains diront que je ferais mieux de m'occuper d'abord de mon cas) d'y impulser peps, joie, nouveauté, et de rendre aux jours sa beauté. A la façon des enfants peut-être, des fous ou des artistes...

Jeanne fait partie de ces êtres secrets dont la vie extérieure ne révèle qu'une petite partie de leur intimité. Sa vie est certes en apparence très monotone, mais cette petite personne possède un vrai regard sur les êtres et les choses. En retrouvant une photo de Marina Abramovic' , une femme radicalement différente d'elle, à la fois dans son mode de vie, son travail et ses relations aux autres, une artiste survoltée et jusqu'au boutiste, une nana dérangeante qui met à l'épreuve son corps et sa vie dans ses performances, Jeanne se met à interroger sa vie, à oser, du petit pas, jusqu'au grand écart. 
Accompagnant  Jeanne accompagnée elle-même par la figure tutélaire de Marina Abramovic', j'ai à mon tour revisité ma vie, mes relations avec mes proches, mon quotidien. Que faut-il oser dans une existence? Que faut-il remettre en cause? Que faut-il garder, et que faut-il casser? Et surtout comment ne pas gâcher le temps qui nous est donné? Quand un roman parvient à créer un aller-retour entre vous et ses personnages, à parler de vous  à travers les autres, et bien moi je trouve que c'est gagné.

Ajoutons que les personnages secondaires qui gravitent autour de Jeanne sont très réussis, et éclairent en contre-jour ou en miroir le personnage féminin principal. La famille de Jeanne, qui vit dans une ferme à la campagne, et en particulier la figure du père, insuffle ainsi dans le roman une violence et une dureté qui manquerait sans doute autrement. La copine de toujours, Suzanne, rappelle aussi, comme en négatif par rapport au couple de Jeanne, oh combien l'amour est une passion qui peut ravager.

Certains, je les entends déjà, vont affirmer que ce roman est d'un ton qui frôle la niaiserie, et qualifier sa simplicité, dans la forme et le fond, de cul cul la praline. Ils vont dire en ricanant que la littérature n'a pas pour vocation de nous enliser dans ce que l'on connait déjà et que les petits riens de la vie ordinaire, merci, on en a soupé.
Ben moi je réponds que parfois l'innocence revendiquée a du bon, et que la lumière jaillit souvent de l'épure. Je leur dis aussi que ce roman parle de l'art et de sa place dans nos vies, de sa force de questionnement, et de son essentielle importance. Parce que justement nous ne sommes pas tous des artistes, et que ceux-ci permettent , comme Marina Abramovic' le fait pour Jeanne, de soulever le voile de nos vies parfois étriquées, d'interroger et d'éclairer notre quotidien, nos relations, nos amours et même, allez, puisqu'aujourd'hui je suis un peu grandiloquente, de vivre avec davantage de force l'alignement des jours. 

Elle avait sans doute gâché des choses. Manqué de beaux moments. Perdu du temps. Des jours. Sans doute aussi qu'elle n'avait pas osé tout ce qu'elle aurait dû. Sans doute qu'elle avait été entravée.
Mais elle était là.

 

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Photo issue de la performance de Marina Abramovic'          “Rhythm 0, 1974”

 

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13 août 2017

Lectures d'été non commentées ... flemme quand tu nous tiens.

Je lis, je lis. Mais pas envie, pour l'instant, d'écrire mes chroniques.... ça reviendra. Promis.

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18 juillet 2017

La chair de Rosa Montero

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Un roman mi-figue mi-raisin comme je les aime, entre autodérision, mélancolie, tendresse, cruauté et drôlerie. Un roman qui fait écho à toutes sortes de préoccupations personnelles sur lesquelles je ne m'étendrais pas ici, trêve de confidences... Bref Soledad, la narratrice qui vient d'avoir 60 ans voit son mec lui échapper, normal il est marié et jeune ...c'était attendu, il décide de la quitter pour vivre sa gentille vie de mari et de père. Soledad engage alors un escort boy sur internet histoire espère-t-elle de  rendre jaloux son ex-amant ou, si c'est trop en demander, de sauver au moins la face. Mais la chair est faible et le coeur tendre... Telle une ado, Soledad mélange tout, sexe, sentiment, tendresse et amour. Et le jeune escort russe entre un peu trop dans sa vie, d'autant plus que lui non plus n'est pas très clair. 

J'ai beaucoup aimé le ton de ce roman, la joyeuse mélancolie qui s'en dégage et la fragilité solide de l'héroïne. Héroïne d'ailleurs au sens propre du terme, car Soledad est une guerrière du désir et de la séduction, une ennemie jurée de la mort et du temps qui passe, elle s'accroche à son envie des hommes, tout simplement cette envie motive son désir de vivre et lui est indissociable.

Et puis rassurez-vous, le roman sait aussi sortir des eaux vaseuses et troubles du désir et de l'amour, il ménage des échappées bienvenues et passionnantes sur l'univers de la littérature car Soledad n'est pas qu'une amoureuse éternelle, elle bosse dur pour préparer une grande exposition sur ce qu'elle appelle les écrivains maudits, ces écrivains incompris à leur époque et reconnus aujourd'hui. Cela donne des scènes croustillantes ancrées dans le monde de l'art ainsi que des parenthèses bienvenues sur l'existence et l'oeuvre de certains auteurs que je ne connaissais pas et avec lesquels Soledad entretient un dialogue très personnel.
 La chair est un roman de la veine de L' école de la chair de Yukio Mishima, un de ces romans qui portent un regard acéré, lucide et cruel sur notre propre aveuglement lorsque le désir emporte tout et voile la raison.
Un roman qui donne envie d'aller voir du côté des autres livres de Rosa Montero. Chapeau à ces romancières espagnoles et je mets dans le lot bien sûr Mélina Busquets auteur du formidable Ca aussi ça passera, qui savent tisser avec brio légèreté et profondeur. Qui aident à vivre tout simplement.

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15 juin 2017

Ronce-Rose de Eric Chevillard

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Je ne suis pas vraiment une lectrice assidue de Chevillard, je sais que certain(e)s lui vouent un culte, et qu'il le vaut bien ceci dit. Je suis fan absolue de Chevillard en revanche grâce à ses chroniques littéraires publiées dans Le Monde des livres, je me jette dessus chaque vendredi comme un chien affamé sur sa gamelle. Lorsqu'il descend un livre, c'est vraiment excellent, jubilatoire, drôlissime. Et en plus on sent vraiment que lorsqu'il s'énerve, ce n'est pas juste pour être méchant, non il souffre sincérement de voir publiés de mauvais livres, à l'écriture bâclée et facile, ces mauvais bouquins polluent pour lui la langue et la pensée. Lorsqu'il conseille au contraire un texte, ses chroniques donnent immédiatement envie de se plonger dans  le livre en question, on le suit les yeux fermés.

Ronce-Rose donc... C'est le surnom d'une petite fille intelligente et piquante, drôle et touchante, et qui adore apprendre des mots nouveaux  -prescription de son papa : apprendre trois mots nouveaux minimum par jour, ce que ma foi tout le monde devrait faire pour ne pas mourir idiot-  et adore jouer avec le langage, même si, comme c'est le cas chez les enfants, cela n'est pas toujours volontaire. Car les mots d'enfants, dont Chevillard est friand  -il n'y a qu'à aller voir son blog L'autofictif-  sont souvent le fruit d'une maladresse concernant le sens des mots, ils surgissent inopinément, ils fusent par surprise. Ils font sourire mais ils permettent aussi de considérer le langage sous un angle nouveau, ils interrogent la parole, cette parole que nous utilisons si souvent de façon figée et sclérosée, banalisée, ils déconstruisent les clichés et forcent à voir le réel différemment. Ronce-Rose adore aussi son père père surnommé Mâchefer, et quand celui-ci ne rentre pas à la maison -on se doute qu'il a des activités douteuses-, sa fille s'aventure hors de la maison et part à la découverte du monde qu'elle connait très mal, n'étant jamais allée à l'école - et c'est vrai que l'école tente de donner aux enfants le monde prédigéré alors qu'il faudrait l'expérimenter et le découvrir par soi-même.

On l'a compris, ce récit ne se limite pas à raconter la découverte du vaste monde par une enfant. Nous ne sommes pas dans Les aventures de Jojo Lapin. Comme souvent chez Chevillard si j'ai bien compris, le théme central du livre c'est bien la langue et la manière dont on s'en empare, que l'on soit enfant ou bien sûr écrivain. Comment se colleter avec le seul  matériau que l'on a à sa disposition lorsqu'on est auteur? Comment le sculpter, le triturer et le modeler ? Est-ce qu'il est possible d'inventer un langage nouveau? Ecrire à partir de rien, soyons fou? Non pas vraiment...  Mais l'écrivain peut interroger les mots, les faire rouler dans tous les sens, faire éclater les significations, jouer avec les niveaux de sens, avec les homonymes et les confusions de termes proches par leurs sonorités, surprendre le lecteur presqu'à chaque phrase....et par là même forcer à voir la réalité et le monde différemment. Car en dehors de l'expérience et des sensations,  le langage est bien ce par quoi on connait le réel non et par lequel il existe non? Non? 

Bref, cette petite Ronce-Rose, double charmant de l'écrivain, prend vie dans ce texte. Tant qu'elle cause elle vit on pourrait dire, tout comme le romancier existe tant qu'il écrit .. Quand on écrit, c'est vraiment comme du sang qui coule, comme le suicide par le poignet, une fois que ça a commencé à jaillir, on ne sait plus quoi faire pour stopper ça.

Ed de Minuit, 2017

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19 mai 2017

Article 353 du code pénal de Tanguy Viel

 

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Le titre est énigmatique, pas très fun,  j'ai même failli aller chercher sur internet quelle est la teneur de ce fameux article 353 en question. Mais connaissant Tanguy Viel ce serait dommage de connaitre la fin avant le commencement, d'ouvrir la serrure avant d'écouter à la porte.
 Dès le début, un homme nous parle. Martial Kermeur s'adresse à son juge et lui raconte comment il en est venu à assassiner un promoteur immobilier en le balançant carrément à la mer. Mais cette voix cause aussi au lecteur, le prend à parti, se confie à lui, le secoue, l'interpelle. Car une vie nous est livrée dans ces pages, avec l'amour qui va avec, le mariage, la paternité, les espoirs déçus, les rêves d'ascension sociale et l'envie de s'enrichir... La vie simple d'un gars simple, issu des classes populaires comme on dit, et qui a cru, un moment, que sa condition allait changer, juste en écoutant un peu trop un petit promoteur véreux. Comme souvent avec Tanguy Vieil, l'intrigue policière n'est pas l'essentiel. On est ici en plein dans des histoires de frictions entre les classes sociales, en plein dans les questionnement et la révolte concernant le pouvoir et l'argent. Les petits sont-ils toujours obligés de perdre? Les riches, les politiques et les escrocs ont-ils toujours le dessus? Et celui qui a la parole détient-il toujours le pouvoir? Bref y a-t-il une justice, une vraie? Autant de questions posées au fil de ce livre au juge, lui justement qui a le pouvoir, et qui sait se taire, pour donner son avis et son verdict à la fin...

Dénué de l'ironie et de l'humour noir exquis que l'auteur manie très bien dans les scènes familiales de l'excellent Paris-Brest, ce roman penche résolument vers la noirceur radicale. Le ton et le style du monologue fait penser aux premiers textes de Laurent Mauvignier, ceux où on se sent dans la confidence, au plus près de l'oreille et du coeur du narrateur.  J'aime beaucoup ce phrasé un poil déstructurée, qui rend si bien la parole de l'oral, cette manière de s'exprimer tour à tour de manière saccadée et vive, ou de façon plus déroulée et réfléchie. J'aime beaucoup aussi ce ton, cette mélancolie sourde exprimée dans la voix de Martial, ce désespoir discret tantôt laconique, tantôt révolté au sujet de la marche du monde, et cette tristesse concernant la relation ratée à son fils, la conscience d'avoir mal joué son rôle de père, la culpabilité d'avoir laissé filé le temps de l'enfance sans nouer un lien solide avec son garçon. Le silence entre le père soucieux et le fils, le manque de mots, d'attention et de communication ont fait des ravages...  " Maintenant je sais, monsieur le juge, je sais comment on transmet tant de mauvaises choses à un fils, si sous l'absence de phrases il y a toujours tant d'air chargé qui va de l'un à l'autre, selon cette porosité des choses qui circulent dans une cuisine le soir quand on dîne l'un en face de l'autre, et que peut-être, dans la trame des jours qui s'enchaînent, tous ces repas où il m'a raconté sa journée de collège et le métier qu'il voudrait faire plus tard, tous ces soirs où je ne l'écoutais pas vraiment, cela, croyez-moi, ça travaille come une nappe phréatique qui hésiterait à trouver sa résurgence. Et vous, père en forme de rocher absent, ce n'est pas la peine d'essayer de mentir, ce n'est pas la peine de de dire "si, bien sûr, je t'écoute" parce qu'il sait, n'importe quel enfant sait parfaitement si on n'écoute pas, si on refait à l'infini je ne sais pas quelle boucle dans son esprit, comme une vitre devant les yeux qui vous sépare du monde et alors, à mesure que votre pensée a l'air de vous emmurerl, votre enfant, vous ne le savez pas encore, vous l'abandonnez sur place.

Tanguy Viel a encore touché juste dans ce roman noir, social et intime, qui épingle la médiocrité de chacun et qui interroge avec finesse la loi et la justice des hommes.

Ed de Minuit, 2016

 

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07 mai 2017

Winter is coming de Pierre Jourde

 

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J'ai fini ce livre en pleurant, ne sachant pas trop si mes larmes étaient dues à la tragédie que je venais de lire ou à la beauté, la justesse, la sobriété élégiaque de l'écriture de Pierre Jourde. Elégie pour un enfant mort, oui, Winter is coming pourrait s'intituler ainsi, élégie à Gabriel, surnommé Gazou, deuxième fils de l'auteur, jeune homme fauché par la maladie à vingt ans, dans la force et la beauté de son âge. Pierre Jourde entreprend le récit de la dernière année de Gazou, sans rien épargner au lecteur, une année faite d'examens médicaux, d'attentes dans les couloirs des hôpitaux, d'angoisses qui réveille la nuit, de révolte aussi et de colère face à l'injustice qui inflige douleur et souffrance à l'être adoré. Une année illuminée aussi à jamais par le sourire de Gazou, ce garçon talentueux à qui tout souriait, et traversée par l'amour paternel qui balaye tout.


Les hopitaux sont plein de gamins luttant contre le cancer, les parents ayant perdu un enfant à cause de la maladie ou dans un accident de la route sont légions. Mais je sais bien que cette sale expérience ne se vit qu'au singulier, qu'elle est sans doute insurmontable, et impossible à partager véritablement. Et je sais aussi que la compassion ne touche pas forcément juste, qu'elle est délicate à manier, qu'elle se doit d'être intelligente, sans attendre la reconnaissance ou la confidence. Fort délicate et périlleuse est du coup l'écriture de cette traversée, cela peut tomber très vite dans le pathos ou l'indécence. Pourtant certains y parviennent et réussissent dans un même mouvement à partager avec le lecteur l'indicible : Philippe Forest dans L'enfant éternel, Camille Laurens dans Philippe, ou encore Angélique Villeneuve dans Nuit de Septembre.  Certains écrivent même des fictions sur le sujet, qu' on leur reproche parfois vivement. Pour ma part je lis celles-ci comme des conjurations, une manière de se préparer à ce qui pourrait advenir du moment que l'on a des enfants, et de s'imaginer face au drame via la force de l'écriture...je pense là à Marie Darieussecq et à son magnifique roman Tom est mort.
Mais il ne s'agit pas de fiction ici, ni d'un thriller, même si la lutte de Gazou contre la maladie a des airs de course contre la montre ou de chronique d'une mort annoncée. Les diverses étapes marquant cette année, de l'annonce de la maladie suivie de la première opération, aux rémissions, courtes périodes de paix avant les rechutes, ne sont pas de simples péripéties ou de rebondissements nécessaires pour faire avancer l'action. Il s'agit là du calvaire d'un j
eune homme de vingt ans qui va mourir, il s'agit d'une sombre tragédie portée par la voix du père. Pierre Jourde  trouve à son tour l'angle de vue, les mots justes, la tonalité pour s'embarquer dans un tel récit. Il rejoint la famille des auteurs blessés et des pères meurtris par la vie, son écriture tient sur un fil entre émotion et retenue, entre humanité et radicalité. 

Et puis, sans jouer inutilement au philosophe, Pierre Jourde revient sur les interrogations existentielles ou métaphysiques qui l'ont torturé tout au long de cette année mais aussi après la mort de Gabriel...  Comment le réel peut-il être admissible sans son fils? Comment concilier le souvenir vivant de son enfant mort et la réalité? Bref comment admettre la mort dans la vie? Il touche aussi juste, oh combien, lorsqu'il s'attarde sur l'enfance qui a passé si vite, lorsqu'il nous pousse à nous interroger sur le parent que l'on a été, sur l'amour et la confiance qu'un petit gosse de 4 ans nous témoignait spontanément et qu'on espère tellement à postériori ne pas avoir déçus... Est-ce que l'on a su y répondre, est-ce que l'on a su aimer? A quel moment aura-t-on été dans l'enfance de son enfant, quand l'aura-t-on  tenue entre les bras, cette enfance, à quel moment aura-t-on été à elle, et pleinement?

Winter is coming je l'ai lu à mon tour les doigts croisés, touchant du bois, rendue à cette vérité indiscutable : m
es enfants ne sont pas plus que les autres à l'abri de la maladie, de la souffrance, de l'irrémédiable. L'égoïsme humain est sans fond... Pierre Jourde suit pas à pas la dernière année de son fils et je pense au fil de ma lecture à ma vie, à mes propres enfants, et je me projette dans la situation de l'auteur, et je me demande comment j'aurais tenu, je me dis qu'il faut se préparer à cette éventualité, sans y croire vraiment... Mais la littérature c'est cela aussi : un aller-retour permanent entre soi et le texte, un vase communiquant entre autrui et sa petite personne.

Ed Gallimard, 2017

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02 mai 2017

Les garçons de l'été de Rebecca Lighieri

 

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Emmanuelle Bayamack-Tam est étonnante. Auteur du roman, terriblement beau et élégant Et si tout n'a pas péri avec mon innocence, et plus récemment de Je viens, elle change de nom et signe masquée Rebecca Lighieri pour Les garçons de l'été. Schizo? Non. Juste l'envie de différencier ses romans selon leur registre, leur écriture, leur inspiration. Emmanuelle nous avait proposé jusque là des textes truffés de références littéraires, où la figure tétulaire de Baudelaire ou d'Ovide planait,  à l'écriture  hyper travaillée. Rebecca écrit plus cash et -faussement- simple, invente des histoires façon thriller efficaces. Question de style donc. En revanche quel que soit le nom de l'auteur sur la couverture, les romans sont travaillés par des thèmes similaires :  la famille comme creuset de la tragédie et les dégâts qu'elle opère sur les individus.

Les garçons de l'été débute avec en arrière-fond une chanson des Beach Boys, sauf que nous ne sommes pas en Californie mais sur dans les Landes puis à la Réunion.  Thadée et Zachée sont frères, beaux et musclés, famille aisée, une petite soeur. La passion pour le surf les lie, et très étroitement semble-t-il.... Oui mais voilà, lorsque l'accident survient, tout part en vrille, les tempéraments, les caractères s'affirment, les personnalités se dévoilent, et pas à l'avantage de tout le monde. La jolie petite famille vole en éclat, les faux-semblants tombent... 
Une des forces du roman tient au basculement qui s'opère insensiblement au fil des pages. Le réalisme du départ glisse peu à peu vers le fantastique, le lecteur bascule avec les personnages vers l'inquiétude et l'angoisse, l'ambiance devient délétère et glauque. Le tout peut faire penser aux romans de Laura Kasischke, à l'atmosphère mortifère qui s'y installe souvent. Le personnage de Thadée, jeune homme à qui le malheur arrive, incarne à la fois la victime et le bourreau, jusqu'aux scènes finales où la folie s'installe, et le tout s'affirme alors digne d'un film d'horreur.
Le choix narratif de l'auteur accentue encore le malaise du lecteur, puisque chaque personnage prend la parole à son tour à la manière d'un roman choral, et tente de mettre ce dernier dans sa poche. Ajoutez une écriture efficace, beaucoup de dialogues qui confèrent un tour enlevé et vivant au récit, et vous voilà comme moi scotché à ce roman qui avance avec beaucoup de rythme, à la façon d'un très bon film à rebondissements. 

Rebecca ou Emmanuelle, dans les deux cas un auteur détonnant, avec plusieurs cordes à son arc. Chapeau.

Ed POL, 2017

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06 avril 2017

Marlène de Philippe Djian

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Oh Marlène les coeurs saignent et s'accrochent en haut de tes bas... 

Il y avait un grand ciel et l'heure qu'ils avaient passée ensemble lui avait plu. Il n'avait pas encore d'expérience sur le long terme, mais il dormait mieux, ça lui faisait du bien de baiser avec elle. Ils avaient plus ou moins décidé de garder ça pour eux, en attendant de voir, personne n'avait besoin de savoir et cette semi-clandestinité allait à Dan comme un gant. Pas d'engagement. Pas de simagrées. Pas de flottement. 

Voici le nouveau roman annuel de Philippe Djian, et comme tous les précédents, je ne peux m'empêcher de le lire... Faut croire que le choc  de 37°2 le matin il y a ... m'a rendue inconditionnelle. Pourtant faut bien le dire, c'est une fois sur deux décevant, le dernier livre de Djian qui m'a emballée, c'est Oh... en 2012. 

La Marlène de Philippe n'est pas allemande, elle n'a rien d'une femme fatale, en tout cas au début du livre. Elle déboule sans prévenir dans la vie de quatre personnages, Dan et Richard, deux anciens soldats revenus d'Afghanistan, Nath, la femme de ce dernier et la jeune Mona, fille de Nath et Richard. Au passage, elle va tout chambouler, allumer la mèche, faire tout exploser, surtout dans l'existence bien rangée de Dan, qui tente comme il peut après les traumatismes de la guerre de se reconstruire une existence à peu près supportable à coups de médocs, de rituels frisant les Tocs et d'exercice physique.

Cette Marlène, on ne sait pas grand-chose d'elle, sauf qu'elle pas mal baroudé, qu'elle s'évanouit à tout bout de champ, qu'elle est enceinte de deux mois, et qu'elle est décrite comme une véritable catastrophe ambulante par sa soeur. Au fil de dialogues assez bien menés, de faits et gestes débarrassés de toute psychologie, on découvre peu à peu cette femme du point de vue de Dan, et on sent venir ce qu'on peut appeler, n'ayons pas peur des mots, une histoire d'amour. Insensiblement, Djian parvient à rendre cette rencontre touchante et même essentielle, Marlène semble bien être celle qui fallait à Dan, elle réussit à l'apprivoiser sans l'effrayer. Car il y a beaucoup de mélancolie et de tristesse dans ces pages, les deux personnages masculins sont fracassés par leur passé, les femmes tentent de les accompagner au mieux et de les supporter, et Mona,  jeune adolescente, ne respire pas la joie de vivre loin s'en faut. Le désir, l'affection et l'espoir incarnés par Marlène sont donc  les bienvenus dans cette ambiance plombée, je ne vous en dirai pas plus.

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Ajoutez à ce fil rouge  un zeste d'action façon polar concernant les activités louches de Richard et beaucoup de noirceur carrément tragique,   ... et vous obtenez ma foi un bon Djian cette année. L'écriture y fait beaucoup, évidemment. Moins "je cherche à innover coûte que coûte, à faire mon petit malin et à me planter par la même occasion", travaillant davantage la simplicité - qui frise au laconisme certes parfois -, très rythmé dans les dialogues qui rendent bien la parole de tous les jours parfois cocasse quand on passe du coq à l'âne, le style sert ici joliment l'histoire racontée. Djian travaille aussi l'art de l'ellipse et du collage, de manière cinématographique, passant d'un personnage à l'autre, d'une situation à l'autre, changeant de lieu et de moment au fil de la narration qui avance ainsi très vite, s'emballe, ou au contraire ralentit et prend le temps d'un arrêt sur image, d'un dialogue et d'une scène en plan séquence.  Enfin, le petit jeu consistant à intituler chaque passage d'un mot -clé?- que l'on retrouve dans ce même passage, pourrait paraitre un chouillat exercice d'écriture mais cela passe bien je trouve. Pas plus artificiel que de découper un roman en chapitre numéroté ou titré. Et d'ailleurs ne serait-ce pas un clin d'oeil aux ateliers d'écriture que mène Djian chez Gallimard... En tout cas cela donne envie d'écrire. 

Moins drôle et impertinent que Oh..., plus profond et tragique, l'air de pas y toucher, Marlène laisse un goût de catastrophe dans la bouche. On a frôlé la joie, et voilà qu'elle s'enfuit. Chienne de vie. Djian cette fois a fait mouche et a réussi cette fois à me reconquérir.

Ed Gallimard, 2017. 
 

 

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02 avril 2017

Les furies de Lauren Groff

 

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Entre leurs deux peaux, le plus fin des espaces, à peine assez pour l'air, pour ce voile de sueur qui à présent refroidissait. Et pourtant, un troisième personnage, leur couple, s'y était glissé.

Suffirait-t-il que la quatrième de couverture d'un roman signale ce dernier comme LE meilleur roman de l'année selon Barak Obama pour qu'il se vende comme des petits pains? Il semblerait.... car de nos jours, en matière de littérature, il semble que l'avis d'un homme politique (même honorable) compte apparemment davantage que celui d'un écrivain... Mais allons y voir d'un peu plus près....ce roman bénéficie quand même de critiques dithyrambiques qui font envie.

Les furies -dont le titre en anglais est plus significatif pour rendre compte des deux parties du livre -Fates and furies- s'empare d'un thème oh combien rebattu, le couple, et suit le parcours de Lotto et de Mathilde, de leurs années d'étude jusqu'à la quarantaine bien sonnée, en passant par la réussite sociale. Le cheminement d'un homme et d'une femme sur la longueur d'une vie, l'histoire d'un mariage, point de départ et sujet éminemment romanesque qui permet de brasser tout et n'importe quoi, le choix est vaste. Lancelot, surnommé Lotto, personnage solaire et charismatique, mais hélas un brin dilettante et raté, rêve d'une carrière de comédien reconnu. Il échoue en cela mais devient au détour d'une nuit un peu trop arrosée qui lui porte chance, un auteur de théâtre à succès. Sa femme l'accompagne sans faillir dans sa fulgurante ascension, l'épaule et le soutient des débuts désargentés jusqu' aux années de succès.
Voici pour la première partie. De la seconde, je ne vous dirai pas grand-chose, sinon qu'elle déroule le point de vue de Mathilde, celle qui crache la colère et la rage, celle aussi qui décide de sa vie, qui l'orchestre selon sa volonté. Une seconde partie extrêment réussie puisqu'elle déjoue bien des attentes, joue sur les codes romanesques, et permet d'éclairer la première partie sous un éclairage nouveau, de mettre au jour certaines vérités sur la réussite du couple, maitrisée par Mathilde. Bref vous l'avez compris, ici pas d'historiettes d'amour adultérines, rien de convenu  ou d'attendu, et c'est une des grandes forces du roman. 

Mais comment vous dire? Si on ne m'avait pas prévenue que la seconde partie du livre ménageait bien des surprises, j'aurais peut-être laissé tomber ma lecture. D'entrée, de ma part, aucun sentiment de proximité avec les personnages, je me sentais comme rejetée aux marges de leur histoire et de leur univers, une curieuse impression de décalage, d'étrangeté. Ce sentiment d'être exclue de l'histoire dans la première partie s'explique en grande partie par le ton et l'écriture de Lauren Groff, une écriture légérement glaciale, chirurgicale dans sa précision, ou à contrario exagérément ampoulée et précieuse. On nage entre deux eaux, ne sachant s'il faut prendre au sérieux cette histoire d'amour qui se joue sous nos yeux, s 'il faut s'en moquer, ou s'il faut s'en méfier...ou s'il faut jongler entre tous ces sentiments et tous les accepter. De ce point de vue là, c'est très fort, la première partie du roman joue sur l'opacité des personnages, sur l'effacement un peu artificiel de Mathilde, sur l'entremêlement de la narration et des extraits de pièces de théâtre publiées par Lotto... Quelle est la part de fiction que l'on se crée pour supporter sa vie et la faire aux couleurs de ses souhaits, quelle est la part de déni qui nous rend l'existence plus simple, ou au contraire est-ce qu'une vie se dirige de manière volontariste, est-ce qu'on peut l'inventer selon ses souhaits et la travailler et la  modeler comme une statue d'argile...autant de questions sous-jacentes qui émergent au fil de ce livre.

Un roman cornet surprise donc, qui s'amuse avec les registres et les tons, qui jongle entre la légèreté et la tragédie, qui mêle dans un curieux tissage, réalisme et léger fantastique, analyse de la psyché humaine très fine et behaviorisme. Un texte très tenu et maitrisé, qui sait où il va et où il veut mener le lecteur, tout en laissant sa part à l' inventivité, à la fantaisie et à la puissance romanesque. Je pense là aux retours sur l'enfance et sur la jeunesse de Mathilde, roman d'apprentissage personnel dans le roman plus large de l'apprentissage du couple.
D'accord Barak, Les furies est bel et bien un très bon roman, surprenant et dérangeant, pour dire la complexité de cet étrange association qu'est le couple.

Ed L'Olivier, 2015

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15 mars 2017

Les apparences de Gillian Flynn

20170315_154007[1]Comment vous gâcher la lecture d'un bon thriller?

Et bien regardez l'adaptation ciné -excellente- du même thriller, en l'occurence ici Gone Girl de David Fincher. 

Vu la construction de ce roman et sa mécanique implacable, c'est toute la première partie qui m'est passée ainsi par dessus le citron, ou plutôt qui a perdu tout intérêt. Le mystère et le suspens de l'histoire en prennent un coup. En plus le film est plutôt fidèle au roman, ce qui permet, chapitre après chapitre, de se projeter dans ce qui va suivre. C'est ballot....

Heureusement Les apparences, comporte, outre une intrigue fort bien ficelée, d'autres qualités  indéniables : une féroce critique des mass médias américains et des présentateurs télévisés qui font et défont l'opinion des gens, influençant à fond la justice et la police, des personnages bien campés et ancrés dans leur Missouri natal, une vision du mariage caustique et qui ne fait pas vraiment envie, et surtout une héroïne surdouée complètement border line et redoutable, totalement givrée dans son intelligence maniaque. 

Conseil avisé vous l'avez compris : lisez le roman Les apparences d'abord puis regardez le film Gone girl, respectez scrupuleusement cet ordre, les deux sont excellents. 

PS : Je m'aperçois que je n'ai rien dit, ni de l'intrigue, ni des personnages... Sachez seulement qu'il s'agit d'une femme qui disparait... enlèvement, meurtre? Le coupable idéal devient vite le mari, d'autant plus que le journal intime de la victime ne le met pas toujours en valeur...

ed. Sonatine, 2012

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