Et toi tu lis au lit?

photo-pour-descriptif-de-lémission

Posté par flopaulhac à 12:48 - Commentaires [0] - Permalien [#]


24 octobre 2017

"Je me promets d'éclatantes revanches" : une lecture intime de Charlotte Delbo de Valentine Goby.

 

IMG_20171024_180120[1]

N'attendez pas de "Je vous promets d'éclatantes revanches" une biographie de Charlotte Delbo, auteur encore trop méconnue, née en 1913, déportée à Auschwitz en janvier 1943 puis à Ravensbrück, et morte en 1985 d'un cancer. Non ce livre est bien autre chose... c'est un texte très personnel, impliqué et passionné, dans lequel Valentine Goby rend compte d'un éblouissement. Un éblouissement de lecture comme on en a rend rarement dans la vie.

Je me promets d'éclatantes revanches est sous-titré Une lecture intime de Charlotte Delbo. Et en effet, dès la couverture rouge tournée, te voici au coeur d'une conversation intime entre une lectrice et un texte... l'écriture manuscrite de Charlotte Delbo, te saute au visage, puis ces mots : "Avant toute chose, je voudrais retrouver les sensations de ma première lecture.... Une tentative de décryptage du processus intime à l'oeuvre entre auteur et lecteur, une traversée sur le fil mince, tremblant, qui nous relie l'un à l'autre ; relie nos langues, nos morts, notre préférence pour la vie".
Le livre de Valentine Goby porte donc en creux
un formidable autoportrait de lectrice, une lectrice dans laquelle je me suis retrouvée à 200 pour cent. "Sous les fleurs du papier peint de ma chambre, ce n'est pas quitter la pièce que j'ai voulu, la maison, le village, m'échapper hors du monde connu ; au contraire, tous mes voyages littéraires ont été intérieurs.  J'aime également les lectures boomerang, celles qui éclairent nos relations aux autres, éclaircissent notre manière d'être au monde et mettent au jour nos parts d'ombre. Moi aussi, je suis une  lectrice autocentrée, mes chroniques sont égotistes vous le savez, car ce que j'aime dans la littérature c'est lorsque le singulier renvoie à l'universel, lorsque l'expérience transmise dans un texte, de manière directe ou via des personnages, cela n'est pas la question, fait écho et résonne de manière intime... " La littérature n'a eu d'autre mission que sonder mes cavernes, allumer des torches. Lire a été non une quête d'exotisme mais une entreprise d'excavation : la révélation de ce qui me lie intimement au monde ; me coule dans sa respiration ; me fait une semblable". 

Toutefois, lorsqu'on aborde le sujet de la déportation, cette proximité entre le lecteur et le texte semble atteindre ses limites. Des limites peut-être même infranchissables : en effet comment se sentir semblable ou même proche de celui qui a vécu les camps ? Comment, souligne Valentine Goby, comprendre cette expérience autrement que par l'expérience vécue? Cela semble impossible. Le langage semble bien là se trouver face à une aporie, en témoigne le silence de bien de déportés après la guerre.
Et bien les textes de Charlotte Delbo, nous dit Valentine Goby, parviennent à contourner cette impasse, et c'est là la force magnifique 
de son écriture. En quelques chapitres au style concis et ramassé, choisissant méticuleusement ses mots, en pesant ses mots comme on dit, Valentine Goby souligne le saut de Charlotte Delbo au-delà de "l'indigence de la langue" pour renouveler celle-ci et pour partager une réalité inconcevable. Valentine Goby montre combien la poésie de Charlotte Delbo, avec ses images concrètes, saisissantes, empoigne le lecteur quelqu'il soit à bras le corps, et l'autorise  à établir des correspondances entre sa propre expérience et celle des déportés. Le sentiment d'arrachement, la douleur inconsolable de la perte, les souffrances du corps éprouvé, l'intensité de la soif ou du froid, la poésie de Charlotte Delbo les rend communicables et "éprouvables", dans une langue à nulle autre pareille. Ecrire pour pour Charlotte Delbo permet ainsi tout à la fois  "d'écrire et de quitter Auschwitz", de témoigner et de se sauver dans un même mouvement, de rendre compte de l'horreur et de prendre le parti de la vie et de la joie.

Enfin, immense hommage d'un écrivain à un autre écrivain, Valentine Goby explique que c'est la langue de Charlotte Delbo qui lui a permis de trouver l'écriture juste dans  Kinderzimmer. Lorsqu'elle cherchera à écrire et à transmettre au lecteur ce qu'est survivre à Ravensbrück pour son personnage Mila, jour après jour, heure après heure, seconde par seconde, Valentine se souviendra des textes de Charlotte et de cette langue qui "ne veut pas donner à savoir mais donner à voir. Donner à voir, à sentir, à toucher, non inventorier des évènements mais les incarner"

Un livre tout entier porté 
par la passion de lire, d'écrire et de vivre. Valentine Goby lumineuse au plus près de Charlotte Delbo, solaire.

Ed L'iconoclaste, 2017



Posté par flopaulhac à 19:55 - - Commentaires [2] - Permalien [#]
Tags :

23 octobre 2017

La chambre des époux de Eric Reinhardt

IMG_20171023_153055[1]

Gros souci avec ce roman.... Une lecture sur ce fil tendu entre je déteste ou j'adore, il se fout de la gueule du lecteur ou il y croit vraiment, il n'a rien à dire ou il écrit là un texte essentiel?

C'est vrai j'ai été partagée durant ma lecture entre énervement et admiration. Pénible sensation parfois que l'auteur fait du remplissage et brode autour de son sujet, par exemple dans cette scène du colloque à Lyon, où en tant qu'invité, Reinhardt tente d'être drôle et se souvient de son exposé raté sur le roman puzzle, roman dont il est en train justement de nous fournir un exemple. Le narrateur, évidemment double de l'écrivain, énerve aussi, ce dandy parisien qui ne se prend pas pour une queue de cerise tout en mettant en avant une modestie trop modeste pour être crédible, frisant le ridicule. Oui Reinhard énerve, il se la pète, avec ses poses d'esthète sensible planant au dessus de la populace.

Pourtant Reinhardt possède un sujet, il veut faire part d'une expérience, la partager. La chambre des époux est un récit de mort et d'amour, de maladie et de guérison, de désespoir et de création. Ou comment le cancer de la femme aimée devient l'ennemi à abattre grâce aux outils de la création. Ou comment, pendant que Margot enchaîne chimiothérapie, opération et rayons, son compagnon d'écrivain, pour la soutenir dans son combat, et répondre à sa demande, finit son roman Cendrillon. Cette expérience de vie, Eric Reinhardt va la redéployer dans le champ romanesque en imaginant un autre texte, enchâssé dans le récit autobiographique, où un compositeur accompagne à son tour sa femme malade en créant une symphonie. La même expérience vue par le prisme de l'autotoficition puis du roman quoi, avec tous les jeux de miroir, de réécriture, qui permettent de creuser et de dire de manières différentes les différentes facettes d'une expérience. C'est assez fin et brillant cette construction narrative, c'est très habile, notamment quand on glisse imperceptiblement d'un niveau à l'autre de la narration.

Et puis au fil de cette lecture admiration aussi, total respect pour l'écriture de l'écrivain  Reinhardt, pour la musique de ses phrases, la cadence de celles-ci ; pour la précision des images et du vocabulaire qui creuse la pensée ; pour l'impression finalement de grande sincérité qui se dégage de ce texte, grâce à un style travaillé et exigeant. 
Je tranche donc. La chambre des époux s'avère au final un très beau texte, servi par une écriture superbe. Un texte boomerang comme je les aime, qui questionne, qui interroge l'amour, la sexualité et le désir. Et un hommage vibrant à la femme aimée, à la vie et à l'art, et à une certaine conception du couple qui dure, véritable rempart contre la méchanceté de la vie.

Ed Gallimard, 2017.

 

Posté par flopaulhac à 16:21 - - Commentaires [0] - Permalien [#]

11 octobre 2017

Prix Goncourt, bilan d'étape

IMG_20171011_190946[1]

Je ne m'impose pas chaque année la lecture de tous les livres sélectionnés pour le prix Goncourt, mais comme une classe de mon lycée a été choisie pour participer au prix Goncourt des lycéens, et que la liste est la même...en avant. 

A ce jour j'ai lu huit romans de la sélection....petit bilan d'étape.

Je vais passer rapidement sur Nos vies de Marie-Hélène Lafon, court roman certes travaillé au niveau du style et pas inintéressant en ce qui concerne le sujet -pour combler sa solitude, une retraitée invente les vies de personnes croisées au supermarché, et incarne ainsi une figure possible du romancier- mais qui reste pour moi un exercice de style, le développement d'une nouvelle écrite précédemment par l'auteur.
Passons vite aussi sur La disparition de Josef Mengele de Olivier Guez, qui suit le parcours du tristement célèbre médecin des camps de la mort après sa fuite en Amérique latine. Là-aussi un vrai sujet -un monstre traqué connait enfin  l'angoisse d'être pourchassé comme l'ont été ses victimes-, mais le style informatif et journalistique du récit m'a carrément laissée sur le carreau et ennuyée. 

Trois jours chez ma tante de Yves Ravey m'a davantage plu, il était temps, avec une cocasse histoire de neveu revenu d'Afrique pour soutirer de l'argent à une vieille tante qui ne va pas laisser sa part au chat. Mais bon, un Yves Ravey moyen ... il faut attendre la seconde moitié du roman pour que le récit décolle, devienne vraiment grinçant et drôle.

Venons-en plutôt au troisième livre de François-Henri Désérable, Un certain M. Piekielny. Enquête tout à la fois littéraire et géographique autour d'un personnage de La promesse de l'aube de Romain Gary, ce récit ressemble à un journal de bord qui avance masqué entre autobiographie et digressions autour de l'oeuvre et la vie du grand écrivain... cela va plaire ou agacer, c'est selon. Agacer les lecteurs fervents de Romain Gary qui vont trouver là un texte qu'ils vont juger prétentieux, potache et superficiel. Plaire si l'on considère que Désérable joue et prend le parti de faire rire de lui,  emprunte le costume du narrateur qui se moque de lui-même et rend avant tout hommage à un auteur qu'il adore. En discutant ça et là, je vois bien que les lycéens trouvent l'humour de l'auteur à leur goût, apprécient le ton léger de l'ensemble, et que Désérable leur donne envie de se plonger dans les livres de Gary... Alors rien que pour ça c'est gagné. J'ajoute pour ma part que la seconde partie du roman s'avère plus profonde...  Désérable se souvient alors que s'agissant de Romain Gary l'humour va toujours de pair avec la douleur. 

 Une jolie découverte maintenant avec Summer de Monica Sabolo, un roman à la Laura Kasischke, à la fois dans l'ambiance sociale et famialiale très américaine et dans la manière de mêler lumière et ombre, innocence et sordide. Summer est une jeune fille de bonne famille qui disparait mystérieusement un jour d'été... 
des années après son frère revient sur ce traumatisme. Petit bémol, le roman souffre d'un défaut de narration, j'ai souvent eu l'impression que le texte piétinait et s'enlisait. Mais j'ai aimé le style tout en sensibilité et poésie de cette histoire, les métaphores filées aquatiques qui  l'accompagnent, suggèrant combien sont glauques les secrets de famille dissimulés en eau trouble et profonde, bien en-dessous de la surface ensoleillée qui miroite. Un texte qui possède une dimension cinématographique et visuelle très réussi. Un joli moment de lecture.  

Le trio de tête?

Nos richesses de Kaouther Adimi, j'en ai déjà parlé précédemment ici  http://lisaulit.canalblog.com, et de manière élogieuse. Roman fort agréable et prenant,   ode à la littérature et aux hommes qui ont foi en elle, et retour désenchanté mais aussi révolté sur les relations franco-algériennes.

Alice Zeniter, dans L'art de perdre, s'empare elle aussi de l'histoire de l'Algérie à travers le destin d'une famille dont l'histoire va être complètement chamboulée par la grande histoire. Naïma, double romanesque de l'auteur, revient sur son passé familial, interroge le silence, met au jour dans cet ample récit le parcours de ses grands-parents paternels kabyles puis de ses parents. Ali, le grand-père a pris le parti des français durant la guerre en voulant protéger sa famille ... il a mal choisi son camp, ou plutôt n'a pas compris les enjeux d'un conflit qui le dépassait. Le futur d'Ali (qui est déjà un passé lointain pour Naïma au moment où j'écris cette histoire) ne parviendra pas à faire changer sa manière de voir les choses... Il demeure à jamais incapable d'incorporer au récit de sa  vie les  différentes composantes historiques ou peut-être politiques, sociologiques, ou encore économiques qu feraient de celui-ci une porte d'entrée vers une situation plus vaste, celle d'un pays colonisé, ou même -pour ne pas trop en demander- celle d'un paysan colonisé...Comme nombre de harkis il fuit son pays à l'indépendance par peur des représailles et se retrouve dans un camp de transit à Rivesaltes puis en Hlm en Normandie. Son fils Hamid, âgé de 4 ans à son arrivée en France, tiraillé entre un passé dont il ne sait pas grand-chose et la volonté de s'intégrer, ne parlera jamais de l'Algérie à sa fille Naima. Alice Zeniter a réussi là une fresque ambitieuse et panoramique, incarnée et portée par des personnages qui ne sont jamais des prétextes pour peindre un arrière plan historique. Ma préférence va vers le beau personnage de Hamid, lui qui dans son silence douloureux et révolté, rejettera toute sa vie son pays natal et ses origines. Et puis, les grandes étapes du récit étant ponctuées par des scènes et des dialogues extrêmement bien menées, L'art de perdre se lit et captive comme un roman d'aventures. Alice Zeniter, on le sent, a l'oeil et la fibre théâtrale, elle sait camper une situation et mettre en parole et en scène ses personnages. Beaucoup d'humanité se dégage de ce roman, qui pourtant joue aussi son rôle documentaire pour renseigner sur un passé commun, que l'on soit d'origine française ou arabe. Un livre nécessaire.

Pour finir Tiens ferme ta couronne de Yannick Haenel. Voici un curieux objet, texte un peu foutraque et détraqué dans le bon sens, baroque. La trame? Parlons plutôt de point de départ. Le narrateur, un écrivain sans le sou qui vit seul dans un petit studio parisien, présente à Mickaël Cimino un scénario de 700 pages sur la vie de Melville, l'auteur de Moby Dick, ou plus précisément sur la pensée du grand écrivain, comparable, pour citer le narrateur qui cite Melville à propos de son cachalot, à " l' intérieur mystiquement alvéolé de sa tête". Tout un programme... Pour ma part je dirais simplement que Tiens ferme ta couronne cause d'amour et de désir, de littérature, de cinéma et d'art en général, bref de la beauté et du mystère de la vie quoi, et qu'il suit les périgrinations souvent cocasses du narrateur. Pérégrinations artistiques donc puisqu'au fil du texte nous sommes amenés à revisiter Moby Dick, La porte du paradis de Cimino, en passant par Apocalypse now de Coppola ou encore Les métamorphoses d'Ovide, pour finir devant le Retable d'Issenhein et sa crucification du Christ. Ah j'oubliais, vous rencontrerez aussi dans ce livre Isabelle Huppert et un serveur de restaurant sosie d'Emmanuel Macron, un chien mystérieusement disparu nommé Sabbat et une très belle jeune femme, Léna, dont le narrateur tombe éperdument amoureux...
J'ai parfaitement conscience de la confusion de mon résumé... parler du scénario de ce roman n'est pas très judicieux car sa beauté vient d'ailleurs et pour commencer de sa liberté de narration et de ton. De son style aussi évidemment, un style très maitrisé pour justement écrire le manque de maitrise et qui passe sans complexe de la poésie la plus imagée au cocasse le plus trivial. Haenel réussit là un texte audacieux et virtuose, tout à la fois très drôle et très profond pour évoquer la place de l'art dans nos vie. Bref laissez-vous porter au gré de cette belle écriture inspirée, posez les armes. Un bon lecteur est un lecteur qui accepte de se laisser surprendre et déranger non ?

 

 

 

 

 

24 septembre 2017

Gabriële de Anne et Claire Berest

IMG_20170911_194335[1]

Gabriële, ou comment effacer l'effacement.

 Septembre, la rentrée, et pour Je lisaulit c'est aussi la rentrée littéraire.
Alors je sais, je sais la rentrée littéraire tout le monde  -ou presque- s'en fout,  ... mais moi à la rentrée littéraire je suis, je l'avoue, excitée comme une puce. 581 romans publiés exactement en cette rentrée, comment s'y retrouver et surtout comment faire le bon choix? Quel critique littéraire plus ou moins inspiré suivre, à quel libraire bien intentionné se vouer? 
Je lisaulit a choisi de faire confiance d'abord à son intuition, et de vous faire partager son absolu coup de coeur littéraire de la rentrée  : Gabriële de Anne et Claire Berest. Gabriële, j'insiste, avec un seul l, et deux auteurs, deux soeurs pour la signature.

Gabriële est un livre qui m'a cueillie, envahie, ravie et portée.
Les soeurs Berest suivent le parcours de leur arrière grand mère, Gabriële Picabia, morte en 1985 à l'âge s'il vous plait de 104 ans, première femme du peintre Francis Picabia, puis de Marcel Duchamp, amie de coeur d'Apollinaire, de Calder, de Brancusi, puis de Beckett pendant la guerre. Rien que ça... Une plongée dans la cocotte-minute bouillonnante de l'art en pleine ébullition au début du 20° siècle. 

Mais mais, et c'est ce qui fait sa beauté, ce livre n'est pas une simple biographie érudite, froide et distanciée, truffée de dates, il ne se contente pas de suivre le parcours de Gabriële Picabia, ainsi que la chronologie des jours, Ce n'est pas une thèse de troisième cycle, ni un essai intello ou assommant sur la naissance de l'art abstrait et cubiste, Gabriële -la femme- n'est pas un prétexte pour peindre une époque.

Non non Gabriële -le livre- c'est bien plus que tout ça. Gabriële est, comme le disent Anne et Claire Berest un trou dans leur arbre généalogique, un trou qu'elles entreprennent avec courage et talent de combler par l'écriture... Cette arrière grand mère qu'elles n'ont pas connue, leur mère, Lélia, n'en parlait jamais... Car cette arrière grand mère c'est aussi la mère de Vicente Picabia, dernier fis de Gabriële et de Francis, père de Lelia, enfant grandi dans le manque affectif, écrasé peut-être par la notoriété et le talent de ses parents, et qui se suicide à 27 ans par overdose.
Gabriële est le centre, l'oeil du cyclone du livre et de la famille, celle autour duquel ses arrière petites filles interrogent la mémoire familiale, quitte à trahir le silence de leur mère. Un récit inconfortable et périlleux, entre réparation et trahison donc, mais nécessaire et vital pour les deux soeurs. Une biographie impliquée pourrait- on dire, impliquée à 200 pour cent. Un texte qui parle de transmission, une manière de combler les blancs et les silences entre les pointillés du passé, qui permet d'éclaircir la nuit.

Et puis Gabriële c'est aussi le portrait d'une femme exceptionnelle, volontaire, incroyablement intelligente, lucide et libre. Une femme qui a pris part activement au bouillonnement artistique du début du XX° siècle, à la naissance de l'art abstrait, et qui a côtoyé les plus grands artistes de l'époque.
Imaginez...nous sommes en 1908, et Gabriële vit seule à Berlin, elle est musicienne, elle compose, elle est autonome, libre, sans mari, sans mari mon dieu! En 1908, lors d'un séjour en France, au cours d'un diner, elle rencontre Francis Picabia, qui n'est pas encore le peintre avant-gardiste que l'on connait, pas du tout, il suit encore sagement les traces des impressionnistes. La révolution artistique de l'art abstrait, c'est avec Gabriële qu'il va la mener.

Picabia et Gabrielle vers 1910

 

Il est des hommes qui tombent à genoux devant la jeunesse, d'autres devant la beauté, certains devant la gentillesse et la bonté, Francis Picabia, en ce mois de septembre 1908, succombe devant un esprit. Il vient de rencontrer la femme la plus intelligente qu'il lui ait été donné de connaître, "intelligence faite d'instinct" qu'il oppose à celle "que l'on rencontre partout, dans les réunions mondaines, les concerts, les couloirs de théâtre et les salles de conférence...." Il est absolument hors de question de laisser Gabriële prendre son train pour Berlin.

                                                                                                            
A partir de cette rencontre, Gabriele et Francis ne vont plus se quitter, vont avoir 4 enfants ensemble ce qui ne les empêchera pas le moins du monde de voyager énormément, de créer, de vivre au gré de leurs  humeurs et de leurs folies. Même lorsqu'ils vont se séparer en 1919, ils continueront à     être des doubles, une famille, des complices, s'écriront, et ne se lâcheront pas. Et les amis, la création, les interrogations sur l'art, passeront toujours pour eux avant le confort bourgeois, le pouponnage et l'éducation des enfants , avant les querelles et les infidélités de Picabia aussi.... Gabriële est bien au-dessus de cela, elle qui va jusqu'à proposer à Germaine, la maitresse de Francis, de venir habiter chez eux, afin que Francis vive avec sa maitresse chez sa femme en quelque sorte. Ca laisse songeur sur sa liberté d'esprit hummm?

Gabriële n'est pas une muse, encore moins un modèle muet pour peintre, surtout pas  une potiche, elle n'est pas seulement une amoureuse et une compagne, elle est avant tout celle qui impulse la création et la réflexion, qui accompagne et fait naitre la nouveauté, grâce à ses idées et à sa conversation. Elle accompagne la gestation des oeuvres d'art et est partie prenante dans leur réalisation. Partout où elle passe, son énergie, son enthousiasme, son esprit brillant captivent : "son cerveau érotique rend les hommes fous, à condition qu'ils soient intelligents".
Avec Picabia, elle sera aussi l'amie très proche d'Apollinaire et elle va enoûter absolument le beau Marcel Duchamp, lui qui deviendra cet artiste révolutionnaire. Avec Picabia et Duchamp, Gabriële va former un trio explosif, un cerveau en ébullition, un trio inséparable, qui fera bouger à jamais les lignes de la peinture et de l'art. Avec ces deux hommes, Gabriële réinvente aussi la place de la femme au début du 20° siècle, extrémement complice avec les deux hommes, et ce triangle créatif inspirera Henri-Pierre Roché pour son roman Jules et Jim.

Le beau Marcel Duchamp photographié par Edward Steichen

                                                                                       Le beau Marcel Duchamp photographié par Edward Steichen.


Et puis, vous verrez, et j'insiste là-dessus, ce livre est avant tout un texte littéraire. Par son écriture bien sûr, visuelle et musicale, précise, pour donner vie à tous ces artistes que l'on voit aujourd'hui figés sur les photos ou connus à travers leurs oeuvres. Par sa narration, rythmée, jamais ennuyeuse, mais qui sait aussi faire les arrêts sur image qu'il faut pour donner épaisseur et vie à certains moment choisis. Et très littéraire aussi par l'art d'incarner, de donner chair et épaisseur, mais aussi profondeur psychologique à Gabriële. Et il n'y a  que la littérature, sa magie et sa force, pour donner vie à un personnage.  
Anne et Claire Berest osent franchir d'un saut, avec allégresse et talent, les frontières de la simple biographie. Elles n'hésitent pas à adopter le point de vue de leur personnage, elles n'ont pas peur du risque, entrent à vif dans le corps et le cerveau de Gabriële, comblent les blancs de la biographie, s'immiscent entre les dates et les évènements, imaginent les émotions et les pensées de leur Gabriële, tout en lui laissant ses zones d'ombres et son mystère. Incarner un personnage, lui donner une existence grâce aux mots, l'habiter, n'est-ce pas le propre de la littérature?

Le livre s'achève en 1919, année de la naissance de Vicente, le grand-père de Anne et de Claire, qu'elle n'ont pas connu. C'est l'année aussi où Francis et Gabriêle choisissent de ne plus vivre ensemble, sans pour autant se quitter car ils resteront en contact et s'écriront toute leur vie. Gabriële continuera son chemin, aimera Duchamp, Stravinsky, accompagnera l'éclosion artistique de Calder et de Brancusi, vivra la résistance avec Beckett... Anne et Claire, ne pensez-vous pas qu'il faudrait une suite à votre si beau livre?

 Gabriële, Anne et Claire Berest, stock 2017

 Et une interview de Claire Berest dans l'émission Je lisaulit sur Radio Pays d'Hérault là :

Je lisaulit - Gabriële de Anne et Claire Berest

Diffusion : mardi 26 septembre, 10h Rediffusion : samedi 30 septembre, 10h 581 romans publiés exactement en cette rentrée, comment s'y retrouver et surtout comment faire le bon choix? Quel critique littéraire plus ou moins inspiré suivre, à quel libraire bien intentionné se vouer?

https://www.rphfm.org

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 



 

Posté par flopaulhac à 10:47 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags :


30 août 2017

Nos richesses de Kaouther Adimi

 

IMG_20170830_083109[1]

Nos richesses ou Edmond Charlot, d'Alger à Pézenas, une vie dédiée à la littérature.

Ce sera une biblothèque, une librairie, une maison d'édition, mais ce sera avant tout un lieu pour les amis qui aiment la littérature et la méditerranée. A peine installé au 2 bis que je suis transporté de joie.

Aujourd'hui encore des clients intéressés uniquement par les derniers prix littéraires. J'ai essayé de leur faire découvrir de nouveaux auteurs, de les inciter à acheter L'envers et l'endroit de Camus, mais totale indifférence. Je parle littérature, ils répondent auteurs à succès!

Tu n'es pas de Pézenas si tu ne connais pas la librairie Le haut quartier, blottie aujourd'hui dans la petite rue des Orfèvres, là-bas dans l'angle, avec la sculpture géante colorée du monsieur qui lit devant, faisant face à l'atelier de l'artiste Flipo et au salon de thé de Gabri. Mais tu ne sais peut-être pas que cette librairie était il n'y a pas si longtemps rue Conti, toujours à Pézenas, et qu'elle a été fondée à la fin des années soixante par un grand monsieur nommé Edmond Charlot, oui oui le nom de la médiathèque de Pézenas aussi,  Edmond Charlot qui fut le premier éditeur d'Albert Camus en personne mais oui, lorsqu'il vivait à Alger. Edmond Charlot qui a été aussi l'éditeur de  plein d'autres talents  : Giono, Bosco, Vercors, Jules Roy, Max-Pol Fouchet,  Amrouche, Emmanuel Roblès et j'en oublie. Depuis 2004, la librairie a connu d'autres libraires courageux, aujourd'hui c'est Fabrice Andrivon qui la tient, et elle est toujours là, vaillante, bref sans elle Pézenas ne serait pas Pézenas.

Nos richesses est un beau récit 
lumineux et nostalgique, d'une violence retenue parfois, qui retrace le parcours d' Edmond Charlot, de ses débuts comme libraire à Alger en 1935 à l'âge de 20 ans , au 2 bis rue Charras, jusqu'à son départ définitif en 1961 pour la France. Pour sa librairie algéroise il avait choisi le magnifique nom des Vraies Richesses, emprunté à un texte de Jean Giono, écrivain qu'il adorait. Pour retracer le parcours d'Edmond Charlot, Kaouther Adimi a eu la très belle idée de plonger le lecteur dans l'intimité et le quotidien de cet homme en adoptant la forme du journal intime. Ainsi les étapes importantes de la vie du libraire, sa passion incroyable et indéfectible pour la littérature, sa foi en l'amitié, ses joies et ses difficultés aussi, nous les côtoyons au plus près, comme dans le silence de l'écriture et nous sommes avec Edmond, près de lui à son bureau, le soir, lorsqu'il se confiait sur le papier.  La fougue et le bonheur que ressentait Edmond Charlot à monter sa librairie, à éditer et à découvrir des auteurs -et pas des moindres-, son exaltation mais aussi ses découragements, son sens de l'amitié qui lui faisait considérer cette entreprise avant tout comme une aventure collective faite de rencontres, d'échanges et de vraies affections, Kaouther Adimi sait les faire ressentir, grâce à une écriture très juste, simple dans sa joie, mais exprimant aussi une légère tristesse nostalgique. Edmond Charlot apparait comme une personne extrêmement attachante et intelligente, dévoué tout entier à sa passion de la littérature, et je crois, pour avoir entendu  parler de lui des gens qui l'ont connu à Pézenas, qu'il était ainsi. 

Et puis, Nos richesses, c'est aussi un roman sur l'Algérie. Kaouther Adimi est toute jeune, 30 ans, mais on sent très très fort qu'elle porte en elle l'histoire douloureuse de ce pays. Partant de notre présent le plus proche, de l'histoire d'un jeune homme, Ryad, envoyé à Alger pour vider et repeindre Nos vraies richesses, l'auteur  remonte le fil du temps, et s'attarde ainsi, au fil de chapitres s'intercalant au journal d'Edmond Charlot, sur les moments clés de l'histoire algérienne au cours du 20° siècle. Les drames nés de la colonisation, les injustices faites à la population arabe, la montée inévitable vers l'affrontement et la guerre, tout cela est abordé dans ce livre via des points de vue de personnages algériens divers ou dont le destin a été mêlé de près ou de loin au destin de cette librairie. Parfois le point de vue s'échappe de l'individuel et devient plus large, le je s'efface devant le nous pour faire parler les gens du quartier ou la population, et cela confère une dimension collective au récit très réussie. 
De façon fine, juste, sans manichéisme, mais avec conscience et douleur aussi, Kaouther Adimi parvient   pour ceux qui ont la mémoire courte, ou  tout simplement qui ne savait pas, à faire ressurgir des moments clés du destin algérien... les terribles injustices et les massacres de Sétif lors de la cérémonie fêtant la victoire de la France sur l'Allemagne en mai 1945, et bien sûr l'année 1961, en France,  durant laquelle la Seine charriait les cadavres des arabes que l'on assassinait par centaines à Paris. Le chapitre concernant cet épisode tragique  m'a ainsi particulièrement saisie, au fil d'une écriture saccadée, énumérative, rythmée et urgente, pour exprimer la révolte, l'air qui manque, et l'horreur.

Un livre intelligent donc, à la fois plein d'enthousiasme et de fougue, de douceur et d'humanité, pour suivre  le destin exceptionnel d'Edmond Charlot et pour tisser au fil de la vie de cet homme, avec art et talent, sensibilité, colère parfois, l'histoire de l'Algérie jusqu'à notre présent le plus contemporain.

 

Nos richesses, Kaouther Adimi, 2017

IMG_20170830_083025[1]

 Rencontres avec Edmond Charlot, éditions Domens, 2015

 

La librairie Le Haut quartier aujourd'hui à Pézenas.

Posté par flopaulhac à 23:06 - - Commentaires [1] - Permalien [#]
Tags :

29 août 2017

120 batttements par minute de Robin Campillo

184359

Dans le sillage d'Act up, un film artistiquement engagé et amoureux.

Peureux et craintifs en tout genre ennemis de l'empathie au cinéma, rétifs et réticents à être avec et aux côtés des personnages, ainsi qu'opposés à plonger résolument dans l'écran et du genre à plutôt rester à distance, ne me lisez pas et surtout n'allez pas voir 120 battements par minute de Robin Campillo. Car forcément, si tu n'es pas aux côtés de Sean, Nathan, Thibaut ou encore de Sophie, c'est à dire près d'eux au sens propre et figuré, tu risques fort de passer, pardonne-moi d'insister, à côté de ce film. 
Les années sida, cette effroyable épidémie que j'ai traversé de loin, je ne la connaissais ma foi qu'à travers la littérature... Hervé Guibert, Lagarce, Koltès...autant de si beaux écrivains mort du sida, et qui ont écrit aussi sur leur maladie, devenue par la force des choses autant un sujet d'inspiration qu'une tragédie personnelle. Je me souviens aussi, du temps où Philippe Besson écrivait bien, du magnifique roman Son frère adapté par Chéreau à l'écran. Et puis aussi des Témoins, ce superbe film de Téchiné. De ces  années sida, j'en suis pourtant la fille, celle des capotes obligatoires et de la prévention dans les lycées et les facs. Mais des associations qui ont lutté, oeuvré pour renseigner les gens, convaincre et informer les jeunes, les homos, les drogués, les prostituées, les prisonniers, qu'il fallait faire attention, je ne savais pas grand-chose finalement, hormi leur nom - Aids, sidaction, Act up-, ne me rendant pas vraiment compte que ma génération leur devait beaucoup...
Bref, 120 battements par minute est le film qui rend hommage à Act up, ou plutôt qui fait revivre la lutte de ce groupe, de ce collectif, car plus qu'une association, , ce groupe s'affirmait et se définissait lui-même comme un groupe activiste, sur le modèle d'un groupe activiste politique, à la différence que par rapport aux groupe tels Les brigades rouges ou La fraction armée rouge, ils revendiquaient une lutte certes violente dans leurs actions souvent spectaculaires, mais jamais armée et meurtrière.
J'en finis sur cet aspect documentaire de ma chronique en m'inclinant bien bas face à la manière et au style documentaire de ce film qui justement n'est pas un documentaire et fait oublier tout le temps sa part documentaire. J'adore cette façon de rendre le réel, d'immerger le spectateur dans la matérialité du quotidien et de l'Histoire, de faire croire que c'est du vrai ....alors que justement ce vrai ou ce vraisemblabe sont produits par le geste artistique, recréés, remodelés par le scénario, les dialogues, les mouvements de caméra, la narration cinématograhique. Et qui apporte à ceux qui n'y connaissent pas grand-chose sur le sujet ou qui ont la mémoire courte l'impression d'être plus informés, plus intelligents, plus "au plus près" de ce qui s'est passé, et même allez, avec ce qui s'est passé et ceux qui se sont bougés.
J'en finis vraiment... cet aspect documentaire est transcendé donc par le talent et le travail du réalisateur et de son équipe, leur amour du beau cinéma, leur engagement artistique dans ce qu'il font. Les scènes clés sont reprises, reproposées au regard, de manière complexe et nuancée, c'est très fort ça. Cet art de la déclinaison et de la réécriture permet des changements de points de vue, et favorise la réflexion inconsciente du spectateur sur l'activisme, la difficulté d'agir en restant digne mais visible. Et je pense par exemple là à la première scène où Act up va foutre le bordel dans un colloque d'état sur le sida et s'insurger contre la manière dont le pouvoir politique cherche à contenir l'affolement de la population française en désinformant les gens, les endormant, et laissant les malades crever dans leur désarroi.

120-battements-par-minute

Et puis, et puis, ce film est un grand film incarné sur la jeunesse, la révolte, car cette période nous est reversée à travers des destins individuels portés, ô combien, par des acteurs magnifiques, tous inconnus, sauf Adèle Haenel. Des garçons dont on n'oublie par les visages et les corps, des corps heureux, sexuels, en mouvement, qui luttent au quotidien ou qui s'éclatent dans la danse. Ou qui souffrent, malades à mourir  lorsque la fin approche. Les acteurs qui jouent le couple de Sean et de Nathan putain qu'ils sont beaux, Nahuel Perez Biscayart, dans sa fragilité et sa fougue, Arnaud Valois dans sa virile masculinité, son visage filmé au plus près et sa douceur pour aimer. Adèle Haenel, soyez avec elle, regardez la bien. Au départ j'étais gênée par son jeu que je trouvais un peu outré et trop brusque, j'ai eu du mal à croire à son personnage... et puis je me suis laissée cueillir par sa grâce de personnage engagé et entier, et j'ai saisi que son jeu est au contraire très calculé, exact, et juste ce qu'ilfaut pour rendre la révolte et le  bouillonnement intérieur de la jeune personne leader qu'elle porte à l'écran.

Et puis, et puis, mais je n'en finirais pas, ces plans et ces images poétiques, lyriques et esthétiques sans être boursouflés pour autant sur Paris, sur les boites de nuit, qui s'envolent et se dématérialisent pour visualiser à l'écran les dégâts souterrains du virus du sida dans le sang et les corps. Et ces conversations entre potes et militants qui virent du sérieux au drôlatique, ces débats en amphi super bien gérés et réglés -les politiques de tout bord devraient en prendre de la graine ainsi que les grandes gueules qui généralement  et systématiquement en public l'ouvrent leur gueule davantage pour se faire mousser individuellement que pour dire quelque chose d'intelligent qui peut servir à tous-. Bravo l'écriture du scénario....

 

tetu-24-05-17-120-battements-par-minute

 

 

Voilà, vous l'avez compris, je suis entrée à 200 pour cent dans 120 battements par minute, j'y suis encore dedans, emportée par la fougue et la force de vie de tous ces personnages, et pleurant encore avec Nathan. N'ayez pas peur de vibrer, de vous révolter, d'être avec. Le cinéma c'est aussi fait pour ça.

Posté par flopaulhac à 21:15 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags :

17 août 2017

La lettre à Helga de Bergsveinn Birgisson

IMG_20170817_133556[2]

Chère Helga, ou la lettre du désir resté désir.


Cap au nord, petite incursion dans l'univers de la littérature islandaise,  auquel je ne connais pas grand-chose à dire vrai, et plongée dans la psyché d'un homme, Bjarni Gislason (tout comme pour le nom de l'auteur du livre, sa prononciation relève du défi intenable), un éleveur de moutons, qui, voyant la mort approcher, écrit à la femme de sa vie, la bien-nommée Helga.
Récit d'un amour impossible, ode au désir charnel inextinguible, à l'amour qui glisse entre les doigts, hommage aux racines et à la terre où l'on est né, cette lettre est magnifiée par les paysanges islandais servant d'écrin à cette histoire . La nature, la mer, la violence des éléments, confèrent à cette aventure somme toute assez banale d'adultère et d'amour manqué une beauté à la fois tragique et bucolique. Alors que tout semble pousser à aimer et jouir sans entraves lorsqu'on vit au plus près de la nature et des animaux, un couple se cherche, se trouve, se rate, au sein d'une petite société humaine pour qui le poids du qu'en dira-t-on condamne avec force les aspirations, les désirs et les pulsions de ceux qui ne suivent pas le droit chemin. La dimension tragique du récit vient en partie de cette opposition entre le grand vent de liberté qui souffle sur cet univers islandais quasi vierge et sauvage et les fortes contraintes dictées par une vie sociale et paysanne très circonscrite. 
La beauté de ce texte vient également de son écriture, une langue très poétique et très crue à la fois, directe, sincère et charnelle, qui nomme un chat un chat, tout en flirtant avec les références à la littérature scandinave. En témoigne le premier chapitre, une merveille, où, comment dit-on déjà? la prétérition, figure de style génialement utilisée ici, nous place au coeur du sujet, à savoir le désir fou, l'envie violente d'une femme, l'attraction des peaux qui se touchent et des corps qui se mêlent. Peu à peu, le narrateur se lâche, envoie balader les réticences et les voiles, et une réflexion sur non seulement le désir et l'amour mais aussi sur le temps qui passe  et le sens de nos pauvres existences se met en place. C'est poignant, rageant aussi, drôle parfois, comment ne pas se sentir empathique pour Bjarni qui, empêtré dans sa vie de couple éteinte et morose, son devoir, ses rôles professionnels et publics, mais aussi pleinement attaché à ses racines paysannes et à son métier d'éleveur, ne peut se résoudre à vivre pleinement son amour pour Helga ?
Ce court roman pose encore une fois les questions qui dérangent... comment choisir? Doit-on rester ou partir? Poursuivre ou détruire? S'enliser ou reconstruire? Est-ce que le désir n'est qu'une illusion, une pulsion ne pouvant perdurer  que s'il y a des obstacles finalement infranchissables? Cette lettre à Helga n'apporte pas de réponses, elle les suggère juste, et le tout dans une langue superbe. 

La lettre à Helga, Bergsveinn Birgisson, Zulma, 2013

Posté par flopaulhac à 18:27 - - Commentaires [2] - Permalien [#]
Tags :

La beauté des jours de Claudie Gallay

IMG_20170817_133403[1]

De Marina à Jeanne ou de l'utilité de l'art contemporain trash dans nos vies.

Très bonne surprise que ce roman là, pourtant je n'avais pas forcément été très emballée par Les déferlantes qui avait fait connaitre Claudie Gallay. Mais avec La beauté des jours voici un livre apaisé et apaisant que nous offre l'auteur, tout en simplicité et douceur, en violence retenue aussi, et qui a le mérite de remettre à flot les évidences, de faire quelques piqûres de rappels salutaires.

Jeanne vit sa petite vie tranquille près de Lyon, elle travaille au guichet d'une poste, a deux grandes filles et un mari adorable. Son temps est rythmé par l'habitude, le lundi, piscine, le mardi, un macaron offert par son mari, le mercredi les courses et le ménage etc... A lire cela, on a la nausée, Jeanne serait-elle une morte vivante cadenassée avant l'heure dans une existence morne et étriquée ?... C'est oublier que nous fonctionnons tous peu ou prou ainsi, la plupart de nos vies sont normales et simples... Et c'est à nous (oui je sais je fais ma doneuse de leçons là, et certains diront que je ferais mieux de m'occuper d'abord de mon cas) d'y impulser peps, joie, nouveauté, et de rendre aux jours sa beauté. A la façon des enfants peut-être, des fous ou des artistes...

Jeanne fait partie de ces êtres secrets dont la vie extérieure ne révèle qu'une petite partie de leur intimité. Sa vie est certes en apparence très monotone, mais cette petite personne possède un vrai regard sur les êtres et les choses. En retrouvant une photo de Marina Abramovic' , une femme radicalement différente d'elle, à la fois dans son mode de vie, son travail et ses relations aux autres, une artiste survoltée et jusqu'au boutiste, une nana dérangeante qui met à l'épreuve son corps et sa vie dans ses performances, Jeanne se met à interroger sa vie, à oser, du petit pas, jusqu'au grand écart. 
Accompagnant  Jeanne accompagnée elle-même par la figure tutélaire de Marina Abramovic', j'ai à mon tour revisité ma vie, mes relations avec mes proches, mon quotidien. Que faut-il oser dans une existence? Que faut-il remettre en cause? Que faut-il garder, et que faut-il casser? Et surtout comment ne pas gâcher le temps qui nous est donné? Quand un roman parvient à créer un aller-retour entre vous et ses personnages, à parler de vous  à travers les autres, et bien moi je trouve que c'est gagné.

Ajoutons que les personnages secondaires qui gravitent autour de Jeanne sont très réussis, et éclairent en contre-jour ou en miroir le personnage féminin principal. La famille de Jeanne, qui vit dans une ferme à la campagne, et en particulier la figure du père, insuffle ainsi dans le roman une violence et une dureté qui manquerait sans doute autrement. La copine de toujours, Suzanne, rappelle aussi, comme en négatif par rapport au couple de Jeanne, oh combien l'amour est une passion qui peut ravager.

Certains, je les entends déjà, vont affirmer que ce roman est d'un ton qui frôle la niaiserie, et qualifier sa simplicité, dans la forme et le fond, de cul cul la praline. Ils vont dire en ricanant que la littérature n'a pas pour vocation de nous enliser dans ce que l'on connait déjà et que les petits riens de la vie ordinaire, merci, on en a soupé.
Ben moi je réponds que parfois l'innocence revendiquée a du bon, et que la lumière jaillit souvent de l'épure. Je leur dis aussi que ce roman parle de l'art et de sa place dans nos vies, de sa force de questionnement, et de son essentielle importance. Parce que justement nous ne sommes pas tous des artistes, et que ceux-ci permettent , comme Marina Abramovic' le fait pour Jeanne, de soulever le voile de nos vies parfois étriquées, d'interroger et d'éclairer notre quotidien, nos relations, nos amours et même, allez, puisqu'aujourd'hui je suis un peu grandiloquente, de vivre avec davantage de force l'alignement des jours. 

Elle avait sans doute gâché des choses. Manqué de beaux moments. Perdu du temps. Des jours. Sans doute aussi qu'elle n'avait pas osé tout ce qu'elle aurait dû. Sans doute qu'elle avait été entravée.
Mais elle était là.

 

tumblr_m2cizu1ss41qf8fa5o1_500

Photo issue de la performance de Marina Abramovic'          “Rhythm 0, 1974”

 

Posté par flopaulhac à 17:45 - - Commentaires [5] - Permalien [#]
Tags :

13 août 2017

Lectures d'été non commentées ... flemme quand tu nous tiens.

Je lis, je lis. Mais pas envie, pour l'instant, d'écrire mes chroniques.... ça reviendra. Promis.

20840772_983082408498242_388211360749000531_n

Posté par flopaulhac à 13:34 - - Commentaires [0] - Permalien [#]