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N'attendez pas de "Je vous promets d'éclatantes revanches" une biographie de Charlotte Delbo, auteur encore trop méconnue, née en 1913, déportée à Auschwitz en janvier 1943 puis à Ravensbrück, et morte en 1985 d'un cancer. Non ce livre est bien autre chose... c'est un texte très personnel, impliqué et passionné, dans lequel Valentine Goby rend compte d'un éblouissement. Un éblouissement de lecture comme on en a rend rarement dans la vie.

Je me promets d'éclatantes revanches est sous-titré Une lecture intime de Charlotte Delbo. Et en effet, dès la couverture rouge tournée, te voici au coeur d'une conversation intime entre une lectrice et un texte... l'écriture manuscrite de Charlotte Delbo, te saute au visage, puis ces mots : "Avant toute chose, je voudrais retrouver les sensations de ma première lecture.... Une tentative de décryptage du processus intime à l'oeuvre entre auteur et lecteur, une traversée sur le fil mince, tremblant, qui nous relie l'un à l'autre ; relie nos langues, nos morts, notre préférence pour la vie".
Le livre de Valentine Goby porte donc en creux
un formidable autoportrait de lectrice, une lectrice dans laquelle je me suis retrouvée à 200 pour cent. "Sous les fleurs du papier peint de ma chambre, ce n'est pas quitter la pièce que j'ai voulu, la maison, le village, m'échapper hors du monde connu ; au contraire, tous mes voyages littéraires ont été intérieurs.  J'aime également les lectures boomerang, celles qui éclairent nos relations aux autres, éclaircissent notre manière d'être au monde et mettent au jour nos parts d'ombre. Moi aussi, je suis une  lectrice autocentrée, mes chroniques sont égotistes vous le savez, car ce que j'aime dans la littérature c'est lorsque le singulier renvoie à l'universel, lorsque l'expérience transmise dans un texte, de manière directe ou via des personnages, cela n'est pas la question, fait écho et résonne de manière intime... " La littérature n'a eu d'autre mission que sonder mes cavernes, allumer des torches. Lire a été non une quête d'exotisme mais une entreprise d'excavation : la révélation de ce qui me lie intimement au monde ; me coule dans sa respiration ; me fait une semblable". 

Toutefois, lorsqu'on aborde le sujet de la déportation, cette proximité entre le lecteur et le texte semble atteindre ses limites. Des limites peut-être même infranchissables : en effet comment se sentir semblable ou même proche de celui qui a vécu les camps ? Comment, souligne Valentine Goby, comprendre cette expérience autrement que par l'expérience vécue? Cela semble impossible. Le langage semble bien là se trouver face à une aporie, en témoigne le silence de bien de déportés après la guerre.
Et bien les textes de Charlotte Delbo, nous dit Valentine Goby, parviennent à contourner cette impasse, et c'est là la force magnifique 
de son écriture. En quelques chapitres au style concis et ramassé, choisissant méticuleusement ses mots, en pesant ses mots comme on dit, Valentine Goby souligne le saut de Charlotte Delbo au-delà de "l'indigence de la langue" pour renouveler celle-ci et pour partager une réalité inconcevable. Valentine Goby montre combien la poésie de Charlotte Delbo, avec ses images concrètes, saisissantes, empoigne le lecteur quelqu'il soit à bras le corps, et l'autorise  à établir des correspondances entre sa propre expérience et celle des déportés. Le sentiment d'arrachement, la douleur inconsolable de la perte, les souffrances du corps éprouvé, l'intensité de la soif ou du froid, la poésie de Charlotte Delbo les rend communicables et "éprouvables", dans une langue à nulle autre pareille. Ecrire pour pour Charlotte Delbo permet ainsi tout à la fois  "d'écrire et de quitter Auschwitz", de témoigner et de se sauver dans un même mouvement, de rendre compte de l'horreur et de prendre le parti de la vie et de la joie.

Enfin, immense hommage d'un écrivain à un autre écrivain, Valentine Goby explique que c'est la langue de Charlotte Delbo qui lui a permis de trouver l'écriture juste dans  Kinderzimmer. Lorsqu'elle cherchera à écrire et à transmettre au lecteur ce qu'est survivre à Ravensbrück pour son personnage Mila, jour après jour, heure après heure, seconde par seconde, Valentine se souviendra des textes de Charlotte et de cette langue qui "ne veut pas donner à savoir mais donner à voir. Donner à voir, à sentir, à toucher, non inventorier des évènements mais les incarner"

Un livre tout entier porté 
par la passion de lire, d'écrire et de vivre. Valentine Goby lumineuse au plus près de Charlotte Delbo, solaire.

Ed L'iconoclaste, 2017