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Durant un an Annie Ernaux a tenu le journal de ses visites au gigantesque hypermarché Auchan des Trois-Fontaines à Cergy-Pontoise. L’auteur, accusé bien à tort de nombrilisme par ceux qui ne comprennent rien à son oeuvre, possède un réel talent de sociologue, elle l’a déjà prouvé dans Journal du dehors, où elle observe, dans le métro, dans la rue, les gens qu’elle croise en ville. Mais ce regard n’est pas froid, au contraire, il permet toujours un aller-retour entre l’autre et soi,  entre ces vies croisées et sa propre existence, bref le texte s’avère toujours personnel et humanisé, ce qui est encore le cas dans ce petit livre.  

Le monde de la grande surface est un espace d’étude privilégié pour le sociologue. Tout le monde ou presque y va, quelle que soit sa classe sociale, son âge, son appartenance ethnique et ses origines. Les gens s'y baladent avec plaisir le week-end  –mais oui-, et, dans la semaine, c’est également un lieu où se manifeste le lien social, comme peut l’être le marché en plein air du samedi. Et selon le jour de la semaine ou l’heure de la journée, on n’y trouve pas les mêmes personnes. Réfléchissez : vous y allez quand, vous, au supermarché ? Et avec qui ? Qu’est-ce que cela dit sur votre façon de mener votre vie et d'organiser votre emploi du temps ?
Jour après jour, Annie Ernaux pointe ce à quoi on ne fait pas forcément attention lorsqu’on a le nez dans sa liste de course. Les affiches – Par respect pour nos clients, il est interdit de lire les revues et les magazines dans le magasin »…-, les publicités, les slogans ridicules  -« La vie. La vraie. Auchan » !!! -, l’organisation des rayons, tout un arsenal bien calculé visant un seul objectif : vous vider le porte-monnaie. Faut croire que ça marche… on part pour acheter une bricole et on se retrouve à la caisse avec le panier plein…
J’ai retrouvé dans ce livre cet étonnement toujours renouvelé face à la conscience du temps que tente d’imposer la grande distribution. Les changements de marchandises dans les rayons marquent matériellement les périodes de l’année, de manière stéréotypée et absurde– la rentrée, Noël, le blanc, Pâques, la fête des mères, des pères, des grands-mères, le jardin, les vacances, Halloween….- et surtout de façon ridiculement anticipée. A les croire, pour être au top, dès juin,  il faudrait se jeter sur le nouveau cartable de son rejeton pour la rentrée de septembre et se jeter sur les jouets de Noël en Octobre…. Et pourquoi acheter le linge de maison en janvier, qui l’a décrété hein ? Mystère….

Plus terrifiantes sont les conditions de travail de ceux qui bossent là-dedans, les caissières, les personnes qui font le ménage, qui agencent les rayons … Salaires de misère, horaires infernaux, absence de considération… L’horreur. Et comme les caisses automatiques sont de plus en plus nombreuses, le métier de caissière est voué même à disparaître, pour bien faire sentir aux filles que leur boulot est en sursis…
Au final, un peu de féminisme n’ayant jamais fait de mal à personne, Annie Ernaux a bien raison de souligner combien le monde du supermarché reflète de manière criante l’inégalité des sexes… les courses restant  bien souvent une corvée ou tout simplement une activité dévolue aux femmes, et les caissières étant rarement des hommes. Un livre court mais percutant pour déciller nos yeux parfois trop blasés.

Ed. Seuil, collection "Raconter la vie", 2014.