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Au cours de cette période de ma vie, et depuis l'âge de onze ans, les fugues ont joué un grand rôle. Fugues des pensionnats, fuite de Paris par un train de nuit le jour où je devais me présenter à la caserne de Reuilly pour mon service militaire, rendez-vous auxquels je ne me rendais pas, ou phrases rituelles pour m'esquiver : "Attendez, je vais chercher des cigarettes...", et cette promesse que j'ai dû faire des dizaines de fois et des dizaines de fois, sans jamais la tenir : "Je reviens tout de suite."

Dix ans après Dans le café de la jeunesse perdue, un livre qui lui fait étrangement écho, toujours dédié aux rencontres du passé, aux souvenirs si présents et fuyants à la fois, au Paris des vingts ans de l'auteur. Dans Souvenirs dormants  le narrateur remonte le temps et suit le fil des rencontres qui l'ont mené cette fois à l'appartement d'une certaine Martine Hayward,  à une blessure mal refermée associée à pas mal de culpabilité. Comme on épouse le cours d'une rivière, de méandres en méandres, et en se laissant porter par le cours de l'eau, Modiano emporte insensiblement le lecteur vers le Paris de sa jeunesse. Le premier chapitre m'a soufflée, tant les associations d'idées s'enchainent subtilement, dans une langue si pure, et pour tisser d'entrée les motifs déployés dans la suite du livre - la fuite, l'art de la fugue, moyens personnels pour affronter les difficultés de la vie, le malaise ressenti en société et face à autrui.

Il s'opère une curieuse magie quand on lit ce livre. Après tout il ne raconte pas grand-chose... des bribes de souvenirs, des détails qui ressurgissent, des visages à peine esquissés, des sentiments retenus et enfouis maladroitement, qui font encore mal lorsqu'on les convoque : appréhension et cafard du dimanche soir avant de retourner au pensionnat, sensation d'être livré à soi-même, abandonné par ses parents, puis plus tard incertitude quant à son avenir, désir de disparaitre et de fuguer, d'être en marge de sa vie, d'échapper aux contraintes sociales et à la compagnie intrusives des gens, désir de fuir une réalité embarrassante, envie de se fondre dans le décor.
Non ce livre, comme pas mal des textes de Modiano, ne raconte pas grand-chose mais leur intérêt, leur talent, ne consistent pas à raconter. La magie de Souvenirs dormants  est plutôt cette faculté de placer le lecteur dans un certain "état", à savoir une disposition d'esprit, une capacité d'éprouver ce qu'éprouve Modiano lui-même lorsqu'il écrit et s'abîme dans ses souvenirs, un "état" qui à voir avec la rêverie nostalgique et avec le désarroi lié à ce qui a été vécu. Ce livre agit comme un sortilège, pendant la lecture, mais aussi bien après, et maintient, me maintient dans un songe éveillé, aux côtés de notre cher Patrick Modiano.

Ed Gallimard, 2017