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Immergez-vous dans une période ciblée et circonscrite de votre enfance, faites un effort pour en faire ressurgir les détails, les sensations, l'atmosphère... puis écrivez. Surtout restez dans la simplicité, dans un certain factuel, oubliez l'esbrouffe, le sensationnel, le joli. Il faut que cela sonne juste et évident, que cela rende le point de vue de l'enfant qui observe les adultes, qui s'interroge sans comprendre... Et au détour d'une phrase, d'un paragraphe, comme si ne rien n'était, balancez ce qui bouleverse et laisse songeur. 

"La méthode" Modiano, c'est sans doute cela... Capter le menu de la vie, rendre au jour les souvenirs d'enfance avec ce halo de mystère qui les entouraient alors et glisser dans les interstices, dans les silences, l'essentiel...  les parents inconséquents, l'angoisse des enfants fascinés et inquiets face aux activités bizarres des adultes  et, dans ce chapitre central, la mort annoncée de Rudy, le frère qui l'accompagne encore dans Remise de peine, et sans lequel le narrateur se trouvera complètement livré à lui-même. La seconde partie du livre ne se lit alors évidemment plus de la même façon, chargée de la douleur à venir...
Comme Pedigree, ce texte autobiographique est tout à la fois extrêmement pudique et bouleversant. Durant une année nous suivons le narrateur et son frère, confiés à des amies de leurs parents dans une grande maison près de Paris, petits bonhommes attachants vêtus de robes de chambre écossaise le soir venu et "attendant qu'on vienne les chercher". Leur père, pris par ses affaires, vient les voir parfois, leur mère, actrice, a autre chose à faire... Ils essayent de décrypter l'existence de ceux qui s'occupent d'eux entre virées à la capitale et soirées en bande. Aurait-on oublié que "les enfants regardent. Et qu'ils écoutent aussi?".

Ed. Seuil, 1988 et coll. Points 2013