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Le dossier M., livre réalisé du désir demeuré désir.

C'est seulement quand on parle au plus près de soi qu'on a une chance de parler aux autres.

Dans ce livre vous trouverez...la plus longue scène de première rencontre que je connaisse en littérature -une bonne centaine de pages-, une analyse fort intelligente du lien entre la série Dallas et l'esprit des années 80, la plus frustrante des scènes de relation sexuelle -à peine amorcée, aussitôt avortée- de toute la littérature et de la vie- n'y allons pas par quatre chemins-, une variation de trente page sur la phrase de Nabokov Les poètes ne tuent point, des réflexions à n 'en plus finir mais captivantes sur le dessin du sexe de leur conjoint réalisé par les amis du narrateur, dessins à l'appui, tous les sms envoyés par M. la femme aimée à l'auteur, sur des pages et des pages .... et j'en passe.

Au coeur de ce premier tome du dossier M., un amour fou donc pour cette jeune femme, M., une histoire vécue dans l'attente et le désir brûlant par Grégoire Bouillier, sur quelques mois, et qui se termine en eau de boudin. Autour de ce scénario, il y a la vie, dans toutes ses dimensions, sociologiques, familiales, économiques, professionnelles, amicales. Il y a aussi, en creux et en relief,  la douleur provoquée par le suicide de Julien, un copain, suicide dont Grégoire Bouillier se sent responsable et qui est annoncé dès le début. Remonter la chaine des causes aux effets, de la rencontre avec M. jusqu'à ce suicide voilà le fil conducteur du livre. Et il faudra 2 tomes de 900 pages, plus un site internet pour tenter d'aller d'un point à un autre. Essorer, épuiser, étirer la frustration, la colère, la douleur grâce à l'écriture... puisque oublier n'a pas été possible. Un projet de dix ans. 
Un projet existentiel mais un projet littéraire aussi. Faire exploser les limites du livre, le bourrer jusqu'à la gueule de digressions digressives certes mais toujours liées au fil de l'histoire. Recenser tout ce qui concerne soi et la femme aimée, ses moindres paroles, gestes, les sensations, émotions, élucubrations, rêveries concernant cette relation morte dans l'oeuf. Suivre le vagabondage des pensées qui ne peuvent pas se libérer  de cette incommensurable perte et qui ramènent encore et toujours à cette M. Avec l'échec de cet amour
,  avec la perte de M. , Grégoire Bouillier est resté littéralement sur sa faim, sur son désir, son envie, sur une immense frustration amoureuse et désirante indépassable. Ecrire, le dernier recours quand on a failli? 

Pour dire cette impossibilité d'oublier, pour dire cet amour absolu, pour dire la culpabilité aussi, tous les tons et les registres de langue se mêlent et sont convoqués dans le livre. Le romantisme le plus échevelé et débridé côtoie l'autodérision la plus lucide et noire, la poésie la plus bouleversante fait suite au trivial le plus terre à terre. Toute la gamme de l'humour est utilisée, et, soyons sévère, les tentatives de Grégoire Bouillier pour être drôle n'atteignent pas toujours leur but -en tout cas moi, j'ai trouvé les effets parfois un peu appuyés, le comique de répétition de mots bof bof, certains procédés (comme celui de renvoyer le lecteur à telle ou telle page) un peu systématiques-. Mais soyons sympa, l'autodérision permet de sauver le tout d'un esprit de sérieux qui serait insupportable, surtout que notre cher Grégoire Bouillier n'a pas l'air d'être facile facile dans la vie...

Me reste à avaler le tome  2 du Dossier M. Après la rupture, que reste-t-il à écrire? Expérimenter avec l'auteur au cours même du temps de la lecture l'attente, l'exaspération, le temps qui se traine ou s'accélère, l'accompagner, et espérer avec lui que la douleur s'estompe. De la littérature comme un "sport et un passe-temps" -je ne me prive pas des citations, Grégoire Bouillier étant fan lui aussi des formules littéraires pêchées ça et là-, quand le temps d'aimer ne nous a pas été offert.


Edition Flammarion, 2017