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Voici un roman nimbé d'une tristesse infinie, sous l'égide d'une sombre mélancolie comme le souligne la citation de Guy Debord en exergue et tout entier placé sous le signe de la nostalgie. Une jeune fille surnommée Louki en est le point névralgique, silhouette mystérieuse autour de laquelle gravitent les narrateurs successifs qui se souviennent d'elle: un étudiant de l'école des mines qui ne se sent pas à l'aise dans son rôle d'étudiant, un détective privé chargé d'enquêter par son mari sur la disparition de Louki, un jeune écrivain qui est aussi son amant. Louki prend elle-même la parole dans un chapitre pour évoquer une enfance triste et solitaire en compagnie d'une mère peu présente, une jeunesse désoeuvrée, et un mariage sans saveur avec un homme beaucoup plus âgé qu'elle. Louki....celle qui ne maitrise pas sa vie, celle qui se laisse envahir par le découragement.  Elle et Roland se rencontrent lors d'une soirée ésotérique, elle l'emmène alors dans le café qu'elle fréquente -où elle se réfugie plutôt-, quartier de l'Odéon, le café Condé, où se retrouvent toute une jeunesse bohême. C'est ce café qui est évoqué dans ce superbe titre -on se couperait un bras pour l'avoir trouvé- et où les thèmes si "modianesque" de la fuite du passé et du mal de vivre sont condensés dans un seul mot. Ces deux êtres se reconnaissent car ils partagent un même sentiment d'abandon directement venu de l'enfance, ils n'ont aucune attache : Notre rencontre, quand j'y pense maintenant, me semble la rencontre de deux personnes qui n'avaient aucun ancrage dans la vie. Je crois que nous étions l'un et l'autre seuls au monde.  Tous deux désirent également échapper aux obligations sociales, aux devoirs et aux complications de la vie courante, mais aussi, plus profondément, fuir ce lieu intime et secret qui fait mal, cette douleur que l'on traine suite aux mauvais souvenirs et aux figures de cauchemar de son enfance. Comment ne pas reconnaitre encore une fois dans le personnage de cet apprenti écrivain un alter ego de Modiano, une figure possible de l'auteur, celui de Pedigree ou de Remise de peine? La passion que porte le jeune homme à ce qu'il appelle "les zones neutres", et sur lesquelles il tente d'écrire, métaphoriserait alors par une image géographique urbaine la liberté enfin recouvrée, le sentiment d'être affranchi de son passé : Il existait à Paris des zones intermédiaires, des no man's land où l'on était à la lisière de tout, en transit, ou même en suspens. On y jouissait d'une certaine immunité. 
Au sein de ce texte dédié au mal de vivre personnifié par Louki, surgit en creux, au détour d'un paragraphe, LA phrase isolée qu'il ne faut pas manquer, qui condense en quelques mots l'émotion vive, le bonheur qui surprend et vous prend, par surprise. C'est comme si tout d'un coup l'étau de la tristesse se desserrait, comme si les possibles s'ouvraient. Pour le narrateur c'est la conscience d'aimer -mais conjuguée hélas au passé- qui est soudain formulée en une courte phrase timide alors qu'il se remmémore l'apparition au bout de la rue de Louki et d'une amie : Je crois que j'étais heureux, cet après-midi là. L'économie de moyens et de mots pour dire l'amour -ailleurs trois phrases : J'étais heureux ce matin là. Et léger. Et j'éprouvais une certaine ivresse-, la pudeur du style et des sentiments, crée en clair-obsur une émotion terrible qui bouleverse. 


Ed Gallimard, 2007