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Alice Zeniter, dans L'art de perdre, s'empare de l'histoire de l'Algérie à travers le destin d'une famille dont l'histoire va être complètement chamboulée par la grande histoire. Naïma, double romanesque de l'auteur, revient sur son passé familial, interroge le silence, met au jour dans cet ample récit le parcours de ses grands-parents paternels kabyles puis de ses parents.

Ali, le grand-père a pris le parti des français durant la guerre en voulant protéger sa famille ... il a mal choisi son camp, ou plutôt n'a pas compris les enjeux d'un conflit qui le dépassait. Le futur d'Ali (qui est déjà un passé lointain pour Naïma au moment où j'écris cette histoire) ne parviendra pas à faire changer sa manière de voir les choses... Il demeure à jamais incapable d'incorporer au récit de sa  vie les  différentes composantes historiques ou peut-être politiques, sociologiques, ou encore économiques qu feraient de celui-ci une porte d'entrée vers une situation plus vaste, celle d'un pays colonisé, ou même -pour ne pas trop en demander- celle d'un paysan colonisé...Comme nombre de harkis il fuit son pays à l'indépendance par peur des représailles et se retrouve dans un camp de transit à Rivesaltes puis en Hlm en Normandie. Son fils Hamid, âgé de 4 ans à son arrivée en France, tiraillé entre un passé dont il ne sait pas grand-chose et la volonté de s'intégrer, ne parlera jamais de l'Algérie à sa fille Naima.
Alice Zeniter a réussi là une fresque ambitieuse et panoramique, incarnée et portée par des personnages qui ne sont jamais des prétextes pour peindre un arrière plan historique. Ma préférence va vers le beau personnage de Hamid, lui qui dans son silence douloureux et révolté, rejettera toute sa vie son pays natal et ses origines. Et puis, les grandes étapes du récit étant ponctuées par des scènes et des dialogues extrêmement bien menées, L'art de perdre se lit et captive comme un roman d'aventures. Alice Zeniter, on le sent, a l'oeil et la fibre théâtrale, elle sait camper une situation et mettre en parole et en scène ses personnages.
Beaucoup d'humanité se dégage de ce roman, qui joue aussi son rôle documentaire pour renseigner sur un passé commun, que l'on soit d'origine française ou arabe. Un livre nécessaire.

Ed. Grasset, 2017