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Gabriële, ou comment effacer l'effacement.

 Septembre, la rentrée, et pour Je lisaulit c'est aussi la rentrée littéraire.
Alors je sais, je sais la rentrée littéraire tout le monde  -ou presque- s'en fout,  ... mais moi à la rentrée littéraire je suis, je l'avoue, excitée comme une puce. 581 romans publiés exactement en cette rentrée, comment s'y retrouver et surtout comment faire le bon choix? Quel critique littéraire plus ou moins inspiré suivre, à quel libraire bien intentionné se vouer? 
Je lisaulit a choisi de faire confiance d'abord à son intuition, et de vous faire partager son absolu coup de coeur littéraire de la rentrée  : Gabriële de Anne et Claire Berest. Gabriële, j'insiste, avec un seul l, et deux auteurs, deux soeurs pour la signature.

Gabriële est un livre qui m'a cueillie, envahie, ravie et portée.
Les soeurs Berest suivent le parcours de leur arrière grand mère, Gabriële Picabia, morte en 1985 à l'âge s'il vous plait de 104 ans, première femme du peintre Francis Picabia, puis de Marcel Duchamp, amie de coeur d'Apollinaire, de Calder, de Brancusi, puis de Beckett pendant la guerre. Rien que ça... Une plongée dans la cocotte-minute bouillonnante de l'art en pleine ébullition au début du 20° siècle. 

Mais mais, et c'est ce qui fait sa beauté, ce livre n'est pas une simple biographie érudite, froide et distanciée, truffée de dates, il ne se contente pas de suivre le parcours de Gabriële Picabia, ainsi que la chronologie des jours, Ce n'est pas une thèse de troisième cycle, ni un essai intello ou assommant sur la naissance de l'art abstrait et cubiste, Gabriële -la femme- n'est pas un prétexte pour peindre une époque.

Non non Gabriële -le livre- c'est bien plus que tout ça. Gabriële est, comme le disent Anne et Claire Berest un trou dans leur arbre généalogique, un trou qu'elles entreprennent avec courage et talent de combler par l'écriture... Cette arrière grand mère qu'elles n'ont pas connue, leur mère, Lélia, n'en parlait jamais... Car cette arrière grand mère c'est aussi la mère de Vicente Picabia, dernier fis de Gabriële et de Francis, père de Lelia, enfant grandi dans le manque affectif, écrasé peut-être par la notoriété et le talent de ses parents, et qui se suicide à 27 ans par overdose.
Gabriële est le centre, l'oeil du cyclone du livre et de la famille, celle autour duquel ses arrière petites filles interrogent la mémoire familiale, quitte à trahir le silence de leur mère. Un récit inconfortable et périlleux, entre réparation et trahison donc, mais nécessaire et vital pour les deux soeurs. Une biographie impliquée pourrait- on dire, impliquée à 200 pour cent. Un texte qui parle de transmission, une manière de combler les blancs et les silences entre les pointillés du passé, qui permet d'éclaircir la nuit.

Et puis Gabriële c'est aussi le portrait d'une femme exceptionnelle, volontaire, incroyablement intelligente, lucide et libre. Une femme qui a pris part activement au bouillonnement artistique du début du XX° siècle, à la naissance de l'art abstrait, et qui a côtoyé les plus grands artistes de l'époque.
Imaginez...nous sommes en 1908, et Gabriële vit seule à Berlin, elle est musicienne, elle compose, elle est autonome, libre, sans mari, sans mari mon dieu! En 1908, lors d'un séjour en France, au cours d'un diner, elle rencontre Francis Picabia, qui n'est pas encore le peintre avant-gardiste que l'on connait, pas du tout, il suit encore sagement les traces des impressionnistes. La révolution artistique de l'art abstrait, c'est avec Gabriële qu'il va la mener.

Picabia et Gabrielle vers 1910

 

Il est des hommes qui tombent à genoux devant la jeunesse, d'autres devant la beauté, certains devant la gentillesse et la bonté, Francis Picabia, en ce mois de septembre 1908, succombe devant un esprit. Il vient de rencontrer la femme la plus intelligente qu'il lui ait été donné de connaître, "intelligence faite d'instinct" qu'il oppose à celle "que l'on rencontre partout, dans les réunions mondaines, les concerts, les couloirs de théâtre et les salles de conférence...." Il est absolument hors de question de laisser Gabriële prendre son train pour Berlin.

                                                                                                            
A partir de cette rencontre, Gabriele et Francis ne vont plus se quitter, vont avoir 4 enfants ensemble ce qui ne les empêchera pas le moins du monde de voyager énormément, de créer, de vivre au gré de leurs  humeurs et de leurs folies. Même lorsqu'ils vont se séparer en 1919, ils continueront à     être des doubles, une famille, des complices, s'écriront, et ne se lâcheront pas. Et les amis, la création, les interrogations sur l'art, passeront toujours pour eux avant le confort bourgeois, le pouponnage et l'éducation des enfants , avant les querelles et les infidélités de Picabia aussi.... Gabriële est bien au-dessus de cela, elle qui va jusqu'à proposer à Germaine, la maitresse de Francis, de venir habiter chez eux, afin que Francis vive avec sa maitresse chez sa femme en quelque sorte. Ca laisse songeur sur sa liberté d'esprit hummm?

Gabriële n'est pas une muse, encore moins un modèle muet pour peintre, surtout pas  une potiche, elle n'est pas seulement une amoureuse et une compagne, elle est avant tout celle qui impulse la création et la réflexion, qui accompagne et fait naitre la nouveauté, grâce à ses idées et à sa conversation. Elle accompagne la gestation des oeuvres d'art et est partie prenante dans leur réalisation. Partout où elle passe, son énergie, son enthousiasme, son esprit brillant captivent : "son cerveau érotique rend les hommes fous, à condition qu'ils soient intelligents".
Avec Picabia, elle sera aussi l'amie très proche d'Apollinaire et elle va enoûter absolument le beau Marcel Duchamp, lui qui deviendra cet artiste révolutionnaire. Avec Picabia et Duchamp, Gabriële va former un trio explosif, un cerveau en ébullition, un trio inséparable, qui fera bouger à jamais les lignes de la peinture et de l'art. Avec ces deux hommes, Gabriële réinvente aussi la place de la femme au début du 20° siècle, extrémement complice avec les deux hommes, et ce triangle créatif inspirera Henri-Pierre Roché pour son roman Jules et Jim.

Le beau Marcel Duchamp photographié par Edward Steichen

                                                                                       Le beau Marcel Duchamp photographié par Edward Steichen.


Et puis, vous verrez, et j'insiste là-dessus, ce livre est avant tout un texte littéraire. Par son écriture bien sûr, visuelle et musicale, précise, pour donner vie à tous ces artistes que l'on voit aujourd'hui figés sur les photos ou connus à travers leurs oeuvres. Par sa narration, rythmée, jamais ennuyeuse, mais qui sait aussi faire les arrêts sur image qu'il faut pour donner épaisseur et vie à certains moment choisis. Et très littéraire aussi par l'art d'incarner, de donner chair et épaisseur, mais aussi profondeur psychologique à Gabriële. Et il n'y a  que la littérature, sa magie et sa force, pour donner vie à un personnage.  
Anne et Claire Berest osent franchir d'un saut, avec allégresse et talent, les frontières de la simple biographie. Elles n'hésitent pas à adopter le point de vue de leur personnage, elles n'ont pas peur du risque, entrent à vif dans le corps et le cerveau de Gabriële, comblent les blancs de la biographie, s'immiscent entre les dates et les évènements, imaginent les émotions et les pensées de leur Gabriële, tout en lui laissant ses zones d'ombres et son mystère. Incarner un personnage, lui donner une existence grâce aux mots, l'habiter, n'est-ce pas le propre de la littérature?

Le livre s'achève en 1919, année de la naissance de Vicente, le grand-père de Anne et de Claire, qu'elle n'ont pas connu. C'est l'année aussi où Francis et Gabriêle choisissent de ne plus vivre ensemble, sans pour autant se quitter car ils resteront en contact et s'écriront toute leur vie. Gabriële continuera son chemin, aimera Duchamp, Stravinsky, accompagnera l'éclosion artistique de Calder et de Brancusi, vivra la résistance avec Beckett... Anne et Claire, ne pensez-vous pas qu'il faudrait une suite à votre si beau livre?

 Gabriële, Anne et Claire Berest, stock 2017

 Et une interview de Claire Berest dans l'émission Je lisaulit sur Radio Pays d'Hérault là :

Je lisaulit - Gabriële de Anne et Claire Berest

Diffusion : mardi 26 septembre, 10h Rediffusion : samedi 30 septembre, 10h 581 romans publiés exactement en cette rentrée, comment s'y retrouver et surtout comment faire le bon choix? Quel critique littéraire plus ou moins inspiré suivre, à quel libraire bien intentionné se vouer?

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