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Nos richesses ou Edmond Charlot, d'Alger à Pézenas, une vie dédiée à la littérature.

Ce sera une biblothèque, une librairie, une maison d'édition, mais ce sera avant tout un lieu pour les amis qui aiment la littérature et la méditerranée. A peine installé au 2 bis que je suis transporté de joie.

Aujourd'hui encore des clients intéressés uniquement par les derniers prix littéraires. J'ai essayé de leur faire découvrir de nouveaux auteurs, de les inciter à acheter L'envers et l'endroit de Camus, mais totale indifférence. Je parle littérature, ils répondent auteurs à succès!

Tu n'es pas de Pézenas si tu ne connais pas la librairie Le haut quartier, blottie aujourd'hui dans la petite rue des Orfèvres, là-bas dans l'angle, avec la sculpture géante colorée du monsieur qui lit devant, faisant face à l'atelier de l'artiste Flipo et au salon de thé de Gabri. Mais tu ne sais peut-être pas que cette librairie était il n'y a pas si longtemps rue Conti, toujours à Pézenas, et qu'elle a été fondée à la fin des années soixante par un grand monsieur nommé Edmond Charlot, oui oui le nom de la médiathèque de Pézenas aussi,  Edmond Charlot qui fut le premier éditeur d'Albert Camus en personne mais oui, lorsqu'il vivait à Alger. Edmond Charlot qui a été aussi l'éditeur de  plein d'autres talents  : Giono, Bosco, Vercors, Jules Roy, Max-Pol Fouchet,  Amrouche, Emmanuel Roblès et j'en oublie. Depuis 2004, la librairie a connu d'autres libraires courageux, aujourd'hui c'est Fabrice Andrivon qui la tient, et elle est toujours là, vaillante, bref sans elle Pézenas ne serait pas Pézenas.

Nos richesses est un beau récit 
lumineux et nostalgique, d'une violence retenue parfois, qui retrace le parcours d' Edmond Charlot, de ses débuts comme libraire à Alger en 1935 à l'âge de 20 ans , au 2 bis rue Charras, jusqu'à son départ définitif en 1961 pour la France. Pour sa librairie algéroise il avait choisi le magnifique nom des Vraies Richesses, emprunté à un texte de Jean Giono, écrivain qu'il adorait. Pour retracer le parcours d'Edmond Charlot, Kaouther Adimi a eu la très belle idée de plonger le lecteur dans l'intimité et le quotidien de cet homme en adoptant la forme du journal intime. Ainsi les étapes importantes de la vie du libraire, sa passion incroyable et indéfectible pour la littérature, sa foi en l'amitié, ses joies et ses difficultés aussi, nous les côtoyons au plus près, comme dans le silence de l'écriture et nous sommes avec Edmond, près de lui à son bureau, le soir, lorsqu'il se confiait sur le papier.  La fougue et le bonheur que ressentait Edmond Charlot à monter sa librairie, à éditer et à découvrir des auteurs -et pas des moindres-, son exaltation mais aussi ses découragements, son sens de l'amitié qui lui faisait considérer cette entreprise avant tout comme une aventure collective faite de rencontres, d'échanges et de vraies affections, Kaouther Adimi sait les faire ressentir, grâce à une écriture très juste, simple dans sa joie, mais exprimant aussi une légère tristesse nostalgique. Edmond Charlot apparait comme une personne extrêmement attachante et intelligente, dévoué tout entier à sa passion de la littérature, et je crois, pour avoir entendu  parler de lui des gens qui l'ont connu à Pézenas, qu'il était ainsi. 

Et puis, Nos richesses, c'est aussi un roman sur l'Algérie. Kaouther Adimi est toute jeune, 30 ans, mais on sent très très fort qu'elle porte en elle l'histoire douloureuse de ce pays. Partant de notre présent le plus proche, de l'histoire d'un jeune homme, Ryad, envoyé à Alger pour vider et repeindre Nos vraies richesses, l'auteur  remonte le fil du temps, et s'attarde ainsi, au fil de chapitres s'intercalant au journal d'Edmond Charlot, sur les moments clés de l'histoire algérienne au cours du 20° siècle. Les drames nés de la colonisation, les injustices faites à la population arabe, la montée inévitable vers l'affrontement et la guerre, tout cela est abordé dans ce livre via des points de vue de personnages algériens divers ou dont le destin a été mêlé de près ou de loin au destin de cette librairie. Parfois le point de vue s'échappe de l'individuel et devient plus large, le je s'efface devant le nous pour faire parler les gens du quartier ou la population, et cela confère une dimension collective au récit très réussie. 
De façon fine, juste, sans manichéisme, mais avec conscience et douleur aussi, Kaouther Adimi parvient   pour ceux qui ont la mémoire courte, ou  tout simplement qui ne savait pas, à faire ressurgir des moments clés du destin algérien... les terribles injustices et les massacres de Sétif lors de la cérémonie fêtant la victoire de la France sur l'Allemagne en mai 1945, et bien sûr l'année 1961, en France,  durant laquelle la Seine charriait les cadavres des arabes que l'on assassinait par centaines à Paris. Le chapitre concernant cet épisode tragique  m'a ainsi particulièrement saisie, au fil d'une écriture saccadée, énumérative, rythmée et urgente, pour exprimer la révolte, l'air qui manque, et l'horreur.

Un livre intelligent donc, à la fois plein d'enthousiasme et de fougue, de douceur et d'humanité, pour suivre  le destin exceptionnel d'Edmond Charlot et pour tisser au fil de la vie de cet homme, avec art et talent, sensibilité, colère parfois, l'histoire de l'Algérie jusqu'à notre présent le plus contemporain.

 

Nos richesses, Kaouther Adimi, 2017

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 Rencontres avec Edmond Charlot, éditions Domens, 2015

 

La librairie Le Haut quartier aujourd'hui à Pézenas.