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J'ai lu Règne animal d'une traite, ce roman est absolument fascinant. Et pourtant,  quelle vision de l'humanité atroce... Nous voici immergés dans le misérable quotidien paysan d'une ferme au début du 20° siècle, jusqu'à la guerre de 14, puis bond en avant, trois générations plus tard, au coeur de la même exploitation ou plutôt de ce qu'elle est devenue dans les années 80 : un élevage industriel de porcs. Une constante : des hommes sous le joug du travail, éreintés et malades, pas plus heureux en 1910 qu'en 1980, tour à tour victimes et bourreaux... C'est sordide, on se croirait dans La terre de Zola, et les animaux sont traités de manière ignoble, promis-juré vous n'achèterez plus de viande de porc après avoir lu ce roman. On atteint de tels sommets dans l'insupportable dans la seconde partie que cela en devient jubilatoire, et lorsque les hommes ne peuvent plus rien maîtriser on ne peut qu'attendre avec impatience le cataclysme final.

Et pourtant... c'est beau, ce texte est incroyablement beau. Avant tout parce que l'écriture de Del Amo est magnifique, travaillée sans virer pour autant à l'esbrouffe ou à l'exercice de style. J'ai été vraiment séduite par la richesse et la précision du vocabulaire, que de nuances dans les descriptions, que de justesse pour écrire les sensations, la douleur, l'âpreté de ces vies humaines sacrifiées au labeur mais aussi et avant tout pour dire l'horreur des conditions dans lesquelles sont élevées les animaux et la violence avec laquelle l'homme s'entête à vouloir contraindre la nature.

Et puis, échappent à la violence et à l'abjection, comme de courtes parenthèses en apesanteur, des échappées salvatrices vers la beauté d'une âme humaine ou de la nature. Eléonore, qui traverse le siècle, et Jérôme, le plus jeune descendant de cette famille incarnent ainsi l'une, la possibilité d'aimer sans restriction, et l'autre, l'attention portée à la nature, une nature certes limitée dans ces campagnes faites de champs sur-cultivées, mais où les insectes et les animaux sont encore, pour qui sait les voir, omniprésents.  

Entre sordide et sublime donc, un roman époustouflant.

Ed gallimard, 2016.