IMG_20170817_133556[2]

Chère Helga, ou la lettre du désir resté désir.


Cap au nord, petite incursion dans l'univers de la littérature islandaise,  auquel je ne connais pas grand-chose à dire vrai, et plongée dans la psyché d'un homme, Bjarni Gislason (tout comme pour le nom de l'auteur du livre, sa prononciation relève du défi intenable), un éleveur de moutons, qui, voyant la mort approcher, écrit à la femme de sa vie, la bien-nommée Helga.
Récit d'un amour impossible, ode au désir charnel inextinguible, à l'amour qui glisse entre les doigts, hommage aux racines et à la terre où l'on est né, cette lettre est magnifiée par les paysanges islandais servant d'écrin à cette histoire . La nature, la mer, la violence des éléments, confèrent à cette aventure somme toute assez banale d'adultère et d'amour manqué une beauté à la fois tragique et bucolique. Alors que tout semble pousser à aimer et jouir sans entraves lorsqu'on vit au plus près de la nature et des animaux, un couple se cherche, se trouve, se rate, au sein d'une petite société humaine pour qui le poids du qu'en dira-t-on condamne avec force les aspirations, les désirs et les pulsions de ceux qui ne suivent pas le droit chemin. La dimension tragique du récit vient en partie de cette opposition entre le grand vent de liberté qui souffle sur cet univers islandais quasi vierge et sauvage et les fortes contraintes dictées par une vie sociale et paysanne très circonscrite. 
La beauté de ce texte vient également de son écriture, une langue très poétique et très crue à la fois, directe, sincère et charnelle, qui nomme un chat un chat, tout en flirtant avec les références à la littérature scandinave. En témoigne le premier chapitre, une merveille, où, comment dit-on déjà? la prétérition, figure de style génialement utilisée ici, nous place au coeur du sujet, à savoir le désir fou, l'envie violente d'une femme, l'attraction des peaux qui se touchent et des corps qui se mêlent. Peu à peu, le narrateur se lâche, envoie balader les réticences et les voiles, et une réflexion sur non seulement le désir et l'amour mais aussi sur le temps qui passe  et le sens de nos pauvres existences se met en place. C'est poignant, rageant aussi, drôle parfois, comment ne pas se sentir empathique pour Bjarni qui, empêtré dans sa vie de couple éteinte et morose, son devoir, ses rôles professionnels et publics, mais aussi pleinement attaché à ses racines paysannes et à son métier d'éleveur, ne peut se résoudre à vivre pleinement son amour pour Helga ?
Ce court roman pose encore une fois les questions qui dérangent... comment choisir? Doit-on rester ou partir? Poursuivre ou détruire? S'enliser ou reconstruire? Est-ce que le désir n'est qu'une illusion, une pulsion ne pouvant perdurer  que s'il y a des obstacles finalement infranchissables? Cette lettre à Helga n'apporte pas de réponses, elle les suggère juste, et le tout dans une langue superbe. 

La lettre à Helga, Bergsveinn Birgisson, Zulma, 2013