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J'ai avalé les images les unes après les autres, jour après jour, mois après mois, année après année. Et peu à peu l'horreur est devenue acceptable. Toujours écoeurante. Mais acceptable. Je veux dire humaine. Et c'est là qu'il faut lutter. C'est là, je me souviens, c'est là le plus dur, le plus cruel : il faut essayer de trouver cela choquant.

 Les images de violence et de mort omniprésentes sur nos écrans hantent la jeune narratrice, la peur ne la quitte pas, et se renforce vitesse grand V suite à l'attentat du Bataclan. A priori rien pour me séduire dans un tel livre, comment peut-on penser toute la sainte journée à à un potentiel attentat  ? Je ne suis pas indifférente au malheur du monde, mais comment dire... la possibilité d'un carnage en bas de chez moi ne m'empêche pas de vivre. Mais, certes, je vis à la campagne, et on doit se sentir davantage exposé sur la ligne Saint-Michel qu'au milieu des vignes.

Toutefois ce livre vaut le coup. D'abord, parce qu'il est terriblement contemporain. Parce qu'il met bien en avant que ce sont les écrans, partout présents, téléphone, télé, tablettes, qui créent cette fascination pathologique pour la violence et de la mort. Comment ne pas "succomber" à la violence? Les réseaux sociaux auxquels est connectée 24 heures sur 24 heures la narratrice et qui sont, on le sait, la première source d'information pour la plupart des gens ne cessent de charrier, sans relâche, avec délectation, leur lot d'images de migrants morts noyés, de corps décapités, de cadavres... "...tout est fait pour que la réalité se révèle à nous comme étant bâtie sur le mal et non sur le bien, pour qu'il y ait comme référence constante l'horreur et non la beauté".

De plus, l'angoisse est ici incarnée, rien d'abstrait ou de théorique mais au contraire le texte se présente comme un long monologue intérieur porté par un personnage qui s'adresse au lecteur, le prenant à parti. Un texte déambulatoire, à l'architecture cinématographique. La narratrice se déplace dans Paris, évoque sa soeur aveugle, s'arrête dans un fast-food,  reçoit une lettre de sa meilleure amie, croise un SDF.  Et lorsqu'elle décrit  son emploi à la gestion des stocks d'une boite qui vend des téléphones et des tablettes, c'est la violence du monde du travail, peut-être encore plus terrible car insidieuse et sournoise, qui s'ajoute à celle des images médiatisées. Une violence encore une fois liée  à la technologie, celle qui contrôle les hommes puisqu'il s'agit d'obéir à un logiciel qui soumet les salariés à sa logique et à son rythme. 

La parole qui nous est délivrée là interpelle vraiment, au fil d'une écriture déchirée et désespérée, visuelle, qui ne vous lâche pas. Usant de l'accumulation et de la surrenchère, tout comme le font nos écrans, le texte de Frederika Amalia Finkelstein noie le lecteur sous les morts, sous les cadavres. On étouffe, on cherche l'air avec la narratrice. 

Ed. Gallimard, 2017