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Très beau texte, inclassable, à l'écriture précise, qui mêle essai esthétique, réflexion sociologique et historique mais aussi méditation autobiographique. La petite danseuse de Degas, sculpture tout à la fois célébrissime et mystérieuse, fascine Camille Laurens depuis toujours. Ce texte rend compte, avec une grande réussite, de la  relation intime qu'entretient l'auteur avec cette oeuvre, tente de décrypter le mystère de cette affinité élective pourrait-on dire. Pourquoi une oeuvre et pas une autre nous touche-t-elle particulièrement au coeur, que remue-t-elle de particulier en nous, et au plus profond ?

Camille Laurens avance par petits pas, ne s'embarque pas d'emblée dans de grandes réflexions théoriques ou esthétiques, non. Elle tente d'abord de s'immerger dans la réalité historique et sociologique de l'époque, nous prend par la main.... viens faire un tour dans les coulisses de l'Opéra de Paris au XIX° siècle. Je ne soupçonnais pas, bécasse que je suis, que ce lieu si prestigieux aujourd'hui, objet de rêve pour tant de petites danseuses, était à l'époque  un endroit où les petits rats trimaient dur pour quelques sous, où l'on faisait de la figuration en fond de ballet, bref qu'il n'y avait rien de prestigieux là-dedans. Et de plus, l'Opéra était The place to be pour les messieurs bien comme il faut souhaitant s'encanailler, en quête de chair  fraîche. Le royaume de la prostitution et de la pédophilie quoi, où les mères plaçaient leur fille et jouaient les entremetteuses pour s'arrondir les fins de mois. Bref, cette petite danseuse, pas la sculpture mais la toute jeune fille, la vraie, pas l'oeuvre d'art mais l'être humain, celle qui s'appelait Marie Geneviève Van Goethem, dansait et posait pour survivre, tout simplement parce que sa famille était pauvre. Pire, elle posait pour Degas, en extra, parce que la danse ne lui rapportait pas assez pour survivre. Et parce qu'elle posait et était souvent absente aux répétitions, confrontée au règlement strict de l'Opéra, elle a été renvoyée et a sans doute finit dans la misère. Cela laisse songeur. 


Quand Camille Laurens réfléchit et élabore des hypothèses sur La petite danseuse, l'oeuvre d'art cette fois, cela est tout aussi passionnant. En quoi cette sculpture représente-elle une rupture esthétique et artistique, pourquoi a-t-elle tant dérangé à l'époque, en quoi consiste son originalité profonde, son mystère et son ambiguité? Car La petite danseuse , comme toutes les grandes oeuvres d'art, interroge, déconstruit les clichés, ici elle envoie balader les stéréotypes de la joliesse, de la beauté et de la séduction féminine. La petite danseuse fait naître tout à la fois un sentiment de trouble dû à un érotisme latent et à une indécision quant à l'âge du modèle, mi-femme, mi-enfant, elle fascine par cette posture volontairement relâchée et inhabituelle, elle questionne la limite entre le vice et la vertu, sans qu'on sache vraiment savoir au final les intentions de l'artiste. Nous montre-t-il ici la perversité féminine en germe dans une toute jeune fille, ou au contraire célèbre-t-il la beauté et l'innocence de l'enfant...? Cherche-t-il, en précurseur, à déconstruire le mythe de l'oeuvre d'art comme célébration de la beauté et de la grâce, lui qui affirme "L'art, c'est le vice. On ne l'épouse pas légitimement, on le viole"  ou offre-t-il au contraire, concentrée dans cette statue de cire, une tendresse infinie pour la beauté gracile et timide, lui qui disait "avoir enfermé son coeur dans un soulier de satin rose" ? Degas propose-t-il  SA danseuse, une petite personne aux yeux mi-clos, comme absente au monde, en retrait, une figure de la solitude, repliée sur son secret, exposée mais enfermée dans sa cage de verre, et peut-être double de lui-même?

  Camille Laurens, comme elle sait si bien le faire, s'aventure alors plus avant, encore et toujours, plus loin, sur le terrain de l'intime, s'appropriant personnellement SA petite danseuse. Toute oeuvre d'art qui  touche remue toujours, bouge toujours une part de soi. Une oeuvre qui  "nous parle" c'est tout simplement parce qu'elle parle de nous. La troisième partie du texte, toujours en s'appuyant sur" le vertige " des recherches d'archives, s'aventure alors sur le terrain autobiographique, avec émotion et finesse, établissant des parallèles entre la propre histoire de l'auteur et celle de Marie Geneviève.

 Le questionnement devant une véritable oeuvre d'art est bel et bien inépuisable. Camille Laurens  le prouve brillamment.



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Ed. Stock, 2017