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Dans le sillage d'Act up, un film artistiquement engagé et amoureux.

Peureux et craintifs en tout genre ennemis de l'empathie au cinéma, rétifs et réticents à être avec et aux côtés des personnages, ainsi qu'opposés à plonger résolument dans l'écran et du genre à plutôt rester à distance, ne me lisez pas et surtout n'allez pas voir 120 battements par minute. Car forcément, si tu n'es pas aux côtés de Sean, Nathan, Thibaut ou encore de Sophie, c'est à dire près d'eux au sens propre et figuré, tu risques fort de passer, pardonne-moi d'insister, à côté de ce film. 
Les années sida, cette effroyable épidémie que j'ai traversé de loin, je ne la connaissais ma foi qu'à travers la littérature... Hervé Guibert, Lagarce, Koltès...autant de si beaux écrivains mort du sida, et qui ont écrit aussi sur leur maladie, devenue par la force des choses autant un sujet d'inspiration qu'une tragédie personnelle. Je me souviens aussi, du temps où Philippe Besson écrivait bien, du magnifique roman Son frère adapté par Chéreau à l'écran. Et puis aussi des Témoins, ce superbe film de Téchiné. De ces  années sida, j'en suis pourtant la fille, celle des capotes obligatoires et de la prévention dans les lycées et les facs. Mais des associations qui ont lutté, oeuvré pour renseigner les gens, convaincre et informer les jeunes, les homos, les drogués, les prostituées, les prisonniers, qu'il fallait faire attention, je ne savais pas grand-chose finalement, hormi leur nom - Aids, sidaction, Act up-, ne me rendant pas vraiment compte que ma génération leur devait beaucoup...
Bref, 120 battements par minute est le film qui rend hommage à Act up, ou plutôt qui fait revivre la lutte de ce groupe, de ce collectif, car plus qu'une association, , ce groupe s'affirmait et se définissait lui-même comme un groupe activiste, sur le modèle d'un groupe activiste politique, à la différence que par rapport aux groupe tels Les brigades rouges ou La fraction armée rouge, ils revendiquaient une lutte certes violente dans leurs actions souvent spectaculaires, mais jamais armée et meurtrière.
J'en finis sur cet aspect documentaire de ma chronique en m'inclinant bien bas face à la manière et au style documentaire de ce film qui justement n'est pas un documentaire et fait oublier tout le temps sa part documentaire. J'adore cette façon de rendre le réel, d'immerger le spectateur dans la matérialité du quotidien et de l'Histoire, de faire croire que c'est du vrai ....alors que justement ce vrai ou ce vraisemblabe sont produits par le geste artistique, recréés, remodelés par le scénario, les dialogues, les mouvements de caméra, la narration cinématograhique. Et qui apporte à ceux qui n'y connaissent pas grand-chose sur le sujet ou qui ont la mémoire courte l'impression d'être plus informés, plus intelligents, plus "au plus près" de ce qui s'est passé, et même allez, avec ce qui s'est passé et ceux qui se sont bougés.
J'en finis vraiment... cet aspect documentaire est transcendé donc par le talent et le travail du réalisateur et de son équipe, leur amour du beau cinéma, leur engagement artistique dans ce qu'il font. Les scènes clés sont reprises, reproposées au regard, de manière complexe et nuancée, c'est très fort ça. Cet art de la déclinaison et de la réécriture permet des changements de points de vue, et favorise la réflexion inconsciente du spectateur sur l'activisme, la difficulté d'agir en restant digne mais visible. Et je pense par exemple là à la première scène où Act up va foutre le bordel dans un colloque d'état sur le sida et s'insurger contre la manière dont le pouvoir politique cherche à contenir l'affolement de la population française en désinformant les gens, les endormant, et laissant les malades crever dans leur désarroi.

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Et puis, et puis, ce film est un grand film incarné sur la jeunesse, la révolte, car cette période nous est reversée à travers des destins individuels portés, ô combien, par des acteurs magnifiques, tous inconnus, sauf Adèle Haenel. Des garçons dont on n'oublie par les visages et les corps, des corps heureux, sexuels, en mouvement, qui luttent au quotidien ou qui s'éclatent dans la danse. Ou qui souffrent, malades à mourir  lorsque la fin approche. Les acteurs qui jouent le couple de Sean et de Nathan putain qu'ils sont beaux, Nahuel Perez Biscayart, dans sa fragilité et sa fougue, Arnaud Valois dans sa virile masculinité, son visage filmé au plus près et sa douceur pour aimer. Adèle Haenel, soyez avec elle, regardez la bien. Au départ j'étais gênée par son jeu que je trouvais un peu outré et trop brusque, j'ai eu du mal à croire à son personnage... et puis je me suis laissée cueillir par sa grâce de personnage engagé et entier, et j'ai saisi que son jeu est au contraire très calculé, exact, et juste ce qu'ilfaut pour rendre la révolte et le  bouillonnement intérieur de la jeune personne leader qu'elle porte à l'écran.

Et puis, et puis, mais je n'en finirais pas, ces plans et ces images poétiques, lyriques et esthétiques sans être boursouflés pour autant sur Paris, sur les boites de nuit, qui s'envolent et se dématérialisent pour visualiser à l'écran les dégâts souterrains du virus du sida dans le sang et les corps. Et ces conversations entre potes et militants qui virent du sérieux au drôlatique, ces débats en amphi super bien gérés et réglés -les politiques de tout bord devraient en prendre de la graine ainsi que les grandes gueules qui généralement  et systématiquement en public l'ouvrent leur gueule davantage pour se faire mousser individuellement que pour dire quelque chose d'intelligent qui peut servir à tous-. Bravo l'écriture du scénario....

 

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Voilà, vous l'avez compris, je suis entrée à 200 pour cent dans 120 battements par minute, j'y suis encore dedans, emportée par la fougue et la force de vie de tous ces personnages, et pleurant encore avec Nathan. N'ayez pas peur de vibrer, de vous révolter, d'être avec. Le cinéma c'est aussi fait pour ça.