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Je ne suis pas vraiment une lectrice assidue de Chevillard, je sais que certain(e)s lui vouent un culte, et qu'il le vaut bien ceci dit. Je suis fan absolue de Chevillard en revanche grâce à ses chroniques littéraires publiées dans Le Monde des livres, je me jette dessus chaque vendredi comme un chien affamé sur sa gamelle. Lorsqu'il descend un livre, c'est vraiment excellent, jubilatoire, drôlissime. Et en plus on sent vraiment que lorsqu'il s'énerve, ce n'est pas juste pour être méchant, non il souffre sincérement de voir publiés de mauvais livres, à l'écriture bâclée et facile, ces mauvais bouquins polluent pour lui la langue et la pensée. Lorsqu'il conseille au contraire un texte, ses chroniques donnent immédiatement envie de se plonger dans  le livre en question, on le suit les yeux fermés.

Ronce-Rose donc... C'est le surnom d'une petite fille intelligente et piquante, drôle et touchante, et qui adore apprendre des mots nouveaux  -prescription de son papa : apprendre trois mots nouveaux minimum par jour, ce que ma foi tout le monde devrait faire pour ne pas mourir idiot-  et adore jouer avec le langage, même si, comme c'est le cas chez les enfants, cela n'est pas toujours volontaire. Car les mots d'enfants, dont Chevillard est friand  -il n'y a qu'à aller voir son blog L'autofictif-  sont souvent le fruit d'une maladresse concernant le sens des mots, ils surgissent inopinément, ils fusent par surprise. Ils font sourire mais ils permettent aussi de considérer le langage sous un angle nouveau, ils interrogent la parole, cette parole que nous utilisons si souvent de façon figée et sclérosée, banalisée, ils déconstruisent les clichés et forcent à voir le réel différemment. Ronce-Rose adore aussi son père père surnommé Mâchefer, et quand celui-ci ne rentre pas à la maison -on se doute qu'il a des activités douteuses-, sa fille s'aventure hors de la maison et part à la découverte du monde qu'elle connait très mal, n'étant jamais allée à l'école - et c'est vrai que l'école tente de donner aux enfants le monde prédigéré alors qu'il faudrait l'expérimenter et le découvrir par soi-même.

On l'a compris, ce récit ne se limite pas à raconter la découverte du vaste monde par une enfant. Nous ne sommes pas dans Les aventures de Jojo Lapin. Comme souvent chez Chevillard si j'ai bien compris, le théme central du livre c'est bien la langue et la manière dont on s'en empare, que l'on soit enfant ou bien sûr écrivain. Comment se colleter avec le seul  matériau que l'on a à sa disposition lorsqu'on est auteur? Comment le sculpter, le triturer et le modeler ? Est-ce qu'il est possible d'inventer un langage nouveau? Ecrire à partir de rien, soyons fou? Non pas vraiment...  Mais l'écrivain peut interroger les mots, les faire rouler dans tous les sens, faire éclater les significations, jouer avec les niveaux de sens, avec les homonymes et les confusions de termes proches par leurs sonorités, surprendre le lecteur presqu'à chaque phrase....et par là même forcer à voir la réalité et le monde différemment. Car en dehors de l'expérience et des sensations,  le langage est bien ce par quoi on connait le réel non et par lequel il existe non? Non? 

Bref, cette petite Ronce-Rose, double charmant de l'écrivain, prend vie dans ce texte. Tant qu'elle cause elle vit on pourrait dire, tout comme le romancier existe tant qu'il écrit .. Quand on écrit, c'est vraiment comme du sang qui coule, comme le suicide par le poignet, une fois que ça a commencé à jaillir, on ne sait plus quoi faire pour stopper ça.

Ed de Minuit, 2017