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Le titre est énigmatique, pas très fun,  j'ai même failli aller chercher sur internet quelle est la teneur de ce fameux article 353 en question. Mais connaissant Tanguy Viel ce serait dommage de connaitre la fin avant le commencement, d'ouvrir la serrure avant d'écouter à la porte.
 Dès le début, un homme nous parle. Martial Kermeur s'adresse à son juge et lui raconte comment il en est venu à assassiner un promoteur immobilier en le balançant carrément à la mer. Mais cette voix cause aussi au lecteur, le prend à parti, se confie à lui, le secoue, l'interpelle. Car une vie nous est livrée dans ces pages, avec l'amour qui va avec, le mariage, la paternité, les espoirs déçus, les rêves d'ascension sociale et l'envie de s'enrichir... La vie simple d'un gars simple, issu des classes populaires comme on dit, et qui a cru, un moment, que sa condition allait changer, juste en écoutant un peu trop un petit promoteur véreux. Comme souvent avec Tanguy Vieil, l'intrigue policière n'est pas l'essentiel. On est ici en plein dans des histoires de frictions entre les classes sociales, en plein dans les questionnement et la révolte concernant le pouvoir et l'argent. Les petits sont-ils toujours obligés de perdre? Les riches, les politiques et les escrocs ont-ils toujours le dessus? Et celui qui a la parole détient-il toujours le pouvoir? Bref y a-t-il une justice, une vraie? Autant de questions posées au fil de ce livre au juge, lui justement qui a le pouvoir, et qui sait se taire, pour donner son avis et son verdict à la fin...

Dénué de l'ironie et de l'humour noir exquis que l'auteur manie très bien dans les scènes familiales de l'excellent Paris-Brest, ce roman penche résolument vers la noirceur radicale. Le ton et le style du monologue fait penser aux premiers textes de Laurent Mauvignier, ceux où on se sent dans la confidence, au plus près de l'oreille et du coeur du narrateur.  J'aime beaucoup ce phrasé un poil déstructurée, qui rend si bien la parole de l'oral, cette manière de s'exprimer tour à tour de manière saccadée et vive, ou de façon plus déroulée et réfléchie. J'aime beaucoup aussi ce ton, cette mélancolie sourde exprimée dans la voix de Martial, ce désespoir discret tantôt laconique, tantôt révolté au sujet de la marche du monde, et cette tristesse concernant la relation ratée à son fils, la conscience d'avoir mal joué son rôle de père, la culpabilité d'avoir laissé filé le temps de l'enfance sans nouer un lien solide avec son garçon. Le silence entre le père soucieux et le fils, le manque de mots, d'attention et de communication ont fait des ravages...  " Maintenant je sais, monsieur le juge, je sais comment on transmet tant de mauvaises choses à un fils, si sous l'absence de phrases il y a toujours tant d'air chargé qui va de l'un à l'autre, selon cette porosité des choses qui circulent dans une cuisine le soir quand on dîne l'un en face de l'autre, et que peut-être, dans la trame des jours qui s'enchaînent, tous ces repas où il m'a raconté sa journée de collège et le métier qu'il voudrait faire plus tard, tous ces soirs où je ne l'écoutais pas vraiment, cela, croyez-moi, ça travaille come une nappe phréatique qui hésiterait à trouver sa résurgence. Et vous, père en forme de rocher absent, ce n'est pas la peine d'essayer de mentir, ce n'est pas la peine de de dire "si, bien sûr, je t'écoute" parce qu'il sait, n'importe quel enfant sait parfaitement si on n'écoute pas, si on refait à l'infini je ne sais pas quelle boucle dans son esprit, comme une vitre devant les yeux qui vous sépare du monde et alors, à mesure que votre pensée a l'air de vous emmurerl, votre enfant, vous ne le savez pas encore, vous l'abandonnez sur place.

Tanguy Viel a encore touché juste dans ce roman noir, social et intime, qui épingle la médiocrité de chacun et qui interroge avec finesse la loi et la justice des hommes.

Ed de Minuit, 2016