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J'ai fini ce livre en pleurant, ne sachant pas trop si mes larmes étaient dues à la tragédie que je venais de lire ou à la beauté, la justesse, la sobriété élégiaque de l'écriture de Pierre Jourde. Elégie pour un enfant mort, oui, Winter is coming pourrait s'intituler ainsi, élégie à Gabriel, surnommé Gazou, deuxième fils de l'auteur, jeune homme fauché par la maladie à vingt ans, dans la force et la beauté de son âge. Pierre Jourde entreprend le récit de la dernière année de Gazou, sans rien épargner au lecteur, une année faite d'examens médicaux, d'attentes dans les couloirs des hôpitaux, d'angoisses qui réveille la nuit, de révolte aussi et de colère face à l'injustice qui inflige douleur et souffrance à l'être adoré. Une année illuminée aussi à jamais par le sourire de Gazou, ce garçon talentueux à qui tout souriait, et traversée par l'amour paternel qui balaye tout.


Les hopitaux sont plein de gamins luttant contre le cancer, les parents ayant perdu un enfant à cause de la maladie ou dans un accident de la route sont légions. Mais je sais bien que cette sale expérience ne se vit qu'au singulier, qu'elle est sans doute insurmontable, et impossible à partager véritablement. Et je sais aussi que la compassion ne touche pas forcément juste, qu'elle est délicate à manier, qu'elle se doit d'être intelligente, sans attendre la reconnaissance ou la confidence. Fort délicate et périlleuse est du coup l'écriture de cette traversée, cela peut tomber très vite dans le pathos ou l'indécence. Pourtant certains y parviennent et réussissent dans un même mouvement à partager avec le lecteur l'indicible : Philippe Forest dans L'enfant éternel, Camille Laurens dans Philippe, ou encore Angélique Villeneuve dans Nuit de Septembre.  Certains écrivent même des fictions sur le sujet, qu' on leur reproche parfois vivement. Pour ma part je lis celles-ci comme des conjurations, une manière de se préparer à ce qui pourrait advenir du moment que l'on a des enfants, et de s'imaginer face au drame via la force de l'écriture...je pense là à Marie Darieussecq et à son magnifique roman Tom est mort.
Mais il ne s'agit pas de fiction ici, ni d'un thriller, même si la lutte de Gazou contre la maladie a des airs de course contre la montre ou de chronique d'une mort annoncée. Les diverses étapes marquant cette année, de l'annonce de la maladie suivie de la première opération, aux rémissions, courtes périodes de paix avant les rechutes, ne sont pas de simples péripéties ou de rebondissements nécessaires pour faire avancer l'action. Il s'agit là du calvaire d'un j
eune homme de vingt ans qui va mourir, il s'agit d'une sombre tragédie portée par la voix du père. Pierre Jourde  trouve à son tour l'angle de vue, les mots justes, la tonalité pour s'embarquer dans un tel récit. Il rejoint la famille des auteurs blessés et des pères meurtris par la vie, son écriture tient sur un fil entre émotion et retenue, entre humanité et radicalité. 

Et puis, sans jouer inutilement au philosophe, Pierre Jourde revient sur les interrogations existentielles ou métaphysiques qui l'ont torturé tout au long de cette année mais aussi après la mort de Gabriel...  Comment le réel peut-il être admissible sans son fils? Comment concilier le souvenir vivant de son enfant mort et la réalité? Bref comment admettre la mort dans la vie? Il touche aussi juste, oh combien, lorsqu'il s'attarde sur l'enfance qui a passé si vite, lorsqu'il nous pousse à nous interroger sur le parent que l'on a été, sur l'amour et la confiance qu'un petit gosse de 4 ans nous témoignait spontanément et qu'on espère tellement à postériori ne pas avoir déçus... Est-ce que l'on a su y répondre, est-ce que l'on a su aimer? A quel moment aura-t-on été dans l'enfance de son enfant, quand l'aura-t-on  tenue entre les bras, cette enfance, à quel moment aura-t-on été à elle, et pleinement?

Winter is coming je l'ai lu à mon tour les doigts croisés, touchant du bois, rendue à cette vérité indiscutable : m
es enfants ne sont pas plus que les autres à l'abri de la maladie, de la souffrance, de l'irrémédiable. L'égoïsme humain est sans fond... Pierre Jourde suit pas à pas la dernière année de son fils et je pense au fil de ma lecture à ma vie, à mes propres enfants, et je me projette dans la situation de l'auteur, et je me demande comment j'aurais tenu, je me dis qu'il faut se préparer à cette éventualité, sans y croire vraiment... Mais la littérature c'est cela aussi : un aller-retour permanent entre soi et le texte, un vase communiquant entre autrui et sa petite personne.

Ed Gallimard, 2017