au-revoir-la-haut

Et non je n'avais pas lu le Goncourt 2013, peut-être une certaine réticence snobinarde envers les prix littéraires... Mais sur les conseils avisés de gens très très avisés, je me suis lancée... Et j'ai lu Au revoir là-haut d'une traite. Prenant, impertinent, délicieux, drôle, violent, cruel, ce roman est une réussite.  Deux poilus démobilisés et revenus de la grande guerre, l'un traumatisé moralement, l'autre gueule cassée, arnaquent allègrement l'Etat qui les méprise et font la nique au patriotisme en vendant des monuments aux morts inexistants, ou plutôt qui n'existent que sur le papier. Pas à priori le genre de sujet qui me botte, et pourtant quel bon roman!

La force de ce livre repose tout d'abord sur les deux personnages principaux, remarquablement bien campés et incarnés, dans leur fragilité, leurs défauts, mais aussi leur talent d'arnaqueurs. Il faudrait dire plutôt sur le couple Albert et Edouard, car l'un ne fonctionne pas sans l'autre, ils sont complémentaires alors que tout les oppose, milieu social et caractère, une paire littéraire digne des grands duos de bande dessinée ou de cinéma. Dès le début, on est avec eux, à leur côté, on les voit, les respire et les entend, et c'est avec eux que l'on entourloupe avec jubilation les imbéciles et les puissants. Ces perdants magnifiques, anti-héros qui se rencontrent au coin d'une tranchée, tantôt pathétiques, tantôt géniaux, sont accompagnés d'une galerie de personnages irrésistibles  : médiocres quant il s'agit de se faire un nom et de s'enrichir grâce à la guerre, géniaux dans leur connerie de petits élus au service des riches, pathétique et presque bouleversant dans leur amour filial venu trop tard -je pense au père d'Edouard-, lucide et volontaire pour l'un des rares personnages féminins du roman, l'incroyable Madeleine, mariée à un con qu'elle lâchera sans regrets lorsqu'il le faudra.

A travers cette histoire rocambolesque, fondée sur des vérités historiques qui ne grandissent pas la France, et qui vous cueille dès les premières pages et ne vous lâche plus, c'est toute la panoplie des sentiments et des émotions humaines qui est passée au tamis, au fil d'une écriture qui manie tous les registres, qui fait mouche et botte en touche. Lemaître manie comme un chef l'art des phrases bien senties -"c'était un imbécile grandi par sa bêtise...."-, vous fait passer du rire aux larmes l'air de rien et tourner les pages avec gourmandise. Bon finalement y'a du très bon dans les prix Goncourt.

Ed Albin Michel, 2013