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Une magnifique errance intime et géographique,  un road-movie existentiel et contemporain.

 

 

 Il doit reconnaître qu'il est proprement agrippé par l'histoire, Jean a bien fait d'insister, ce sera la première fois depuis le lycée qu'il achèvera la lecture d'un...
D'un roman?
Oui, un roman.

C'est un homme d'aujourd'hui Thomas, il fait du fric, il bosse beaucoup, ingénieur informaticien dans une boite où il crée des logiciels destinés à surveiller le personnel des entreprises et oui, il semble persuadé que son métier c'est l'avenir. Le week end, il retrouve sa femme Camille qui fait du fric, qui bosse beaucoup, cadre dans une boite de télécommunication, et absente toute la semaine. Ils ont deux enfants, une employée, Daba, qui s'occupe d'eux au quotidien. Bref un couple d'aujourd'hui, classe aisée, tout semble rouler jusqu'au moment où la vie déraille, sort de son cours et de son lit. En rentrant de sa semaine, sur une route de campagne, Camille a un accident qui la plonge dans le coma. A partir de ce drame de la vie ordinaire, Luc Lang bâtit un superbe roman dense et ample, un triptyque narratif et géographique, intime et familial mais en phase étroite aussi avec notre monde contemporain, qui entraîne le lecteur de Paris aux Pyrénées natales où Thomas retrouve son frère Jean installé comme berger, puis au Cameroun où sa soeur est médecin.

Les motifs de la famille et des origines, le père absent, la mère inconséquente, thèmes si chers à Luc Lang, sont explorés ici sous toutes leurs facettes. Thomas, comme chacun de nous, revêt plusieurs rôles dans sa vie, tour à tour mari, père, fils, frère, gendre. Ce roman empoigne bien sûr le mystère du couple ... Que savons-nous de la personne dont nous partageons la vie, est-il souhaitable de vouloir tout connaître d'elle, de violer son jardin secret ? Et où en est-on du désir quand une sorte de gêne s'insinue, jusqu'à ne plus oser s'entreprendre ni admettre que du désir porte à s'étreindre....Quand les enlacements relèvent de l'observation quasi posologique d'une thérapie...  Thomas, pour affronter et apaiser sa douleur, a la tentation de fouiller le passé, il s'interroge sur les relations professionnelles et privées de Camille, sur sa fidélité ou pas, sur ses amours passés et ses amitiés, sans trouver de réponses précises. Avec justesse et finesse le romancier trouve également  les mots qui bouleversent concernant l'amour qui nous lie à nos enfants, sur l'affection et la tendresse indéfectibles, mais aussi sur ce désarroi qui rend muet lorsqu'il s'agit d'affronter le regard de deux gosses, deux tigrichons soudain privés de leur mère. Au fil du roman, ce drame mène Thomas à se rapprocher de ses proches, il s'appuie sur Claire, la mère de Camille, personnage très réussi, retrouve son frère Jean, berger dans les Pyrénées, avec qui il a depuis longtemps des relations compliquées, puis part à la rencontre de sa soeur qu'il n'a pas vue depuis des années, médecin en Afrique. Il convoque la solidarité familiale certes, mais ce mouvement met au jour progressivement des secrets enfouis et délètères, bouscule les faux-semblants et les équilibres précaires, met à mal la figure maternelle, cette Mother monstrueuse à sa façon, ressuscite l'inquiètante présence du père mort depuis longtemps. Et pour rendre par l'écriture ces relations familiales complexes, les tensions mais aussi l'amour, de nombreux dialogues, très réussis parce que extrêmement justes et menés avec fluidité, aèrent la densité  parfois compacte du texte, les retours à la ligne permettant au silence de s'installer ainsi que les non-dits, d'interroger la nature des liens entre les êtres. Cette fluidité se retrouve aussi dans le traitement du temps romanesque qui manie avec talent retours en arrière, ellipses temporelles et narratives et un certain flou dans la chronologie. La mort de Camille puis  son enterrement ne sont pas ainsi racontés dans le fil chronologique du roman mais s'inscrivent à posteriori dans l'espace séparant la première et la deuxième partie, ce blanc du silence et de la sidération face à la mort.

Et puis Au commencement du septième jour ne se confine pas dans la sphère privée, c'est  un récit résolument ancré dans notre époque, contemporain, qui déborde et interroge le monde réel. J'ai beaucoup aimé comment ce texte tisse étroitement l'intime d'une vie, le bouillonnement intérieur d'une existence qui vacille à la marche de notre société, au monde du travail et de la rentabilité à tout prix,  aux clivages entre la vie urbaine et la vie rurale, à la mondialisation, bref à tout ce qui modèle  et façonne l' individu moderne, l'inscrit sans qu'il ne s'en rende pas toujours compte dans la réalité. Ce temps du malheur et du deuil  s'avère alors  le temps d'une grande remise en question professionnelle et existentielle pour Thomas, les fondations de sa vie tremblent et se délitent, les priorités vont se déplacer,  de ce coup terrible du destin  naîtront peut-être d'autres choix de vie.

 Comme l'incroyable Trilogie des confins de Cormac McCarthy, à laquelle Au commencement du septième jour fait souvent référence puisque Jean le fait lire à son frère,  ce texte est aussi un récit de voyage qui suit les déplacements de Thomas. D'ailleurs les paysages tiennent une place prépondérante dans l'oeuvre de Luc Lang, que ce soit dans L'autoroute,  La fin des paysages ou encore 11 septembre mon amour. Ici les espaces géographiques sont très divers et contrastés, espaces urbains ou naturels, que l'écriture visuelle et picturale de Luc Lang donne à voir avec talent. Sa phrase ample, rythmée et toujours musicale décrit les villes africaines si bordéliques aux yeux d'un européen et suit les pistes poussièreuses du Cameroun, ouvre en grand sur les horizons, les montagnes et les vallées des Hautes-Pyrénées, chemine dans les rues et les banlieues de Paris et de Rouen, ou encore épouse l'océan Atlantique et ses plages - je pense là à la fin  bouleversante de la première partie où Thomas contemple la course éperdue des enfants que rien ne semble distraire, ils jouent, oublieux, abandonnés au paysage qui les dilue et les éparpille- . Les errances et les voyages accompagnent évidemment l'évolution psychologique du personnage principal, et l'écriture suit alors les méandres de ce cheminement mental, au fil de passages denses et de phrases complexes qui épousent la pensée qui s'égare, cherche et parfois se perd.

 Vraiment Au commencement du septième jour est un roman extrêmement prenant, à l'écriture tour à tour tranchante et enveloppante, dans lequel je me suis complètement immergée pour suivre Thomas, qui au mitan de sa vie, retrouve l'usage du monde et fait, de façon neuve, l'apprentissage de l'existence. Un roman qui  rappelle que les frontières spatiales et mentales  doivent être franchies, comme le fait  Billy le jeune héros du  grand passage, et qu'au septième jour, oui, on a le choix de mourir ou de vivre, comme le fait Thomas. Un grand roman tout simplement.

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Editions Stock, 2016.