photo 2L'éloge vibrant d'un jeune génie des maths, une démonstration littéraire brillante.

Jamais je n'aurais lu Evariste si je n'avais pas pioché ce livre dans une sélection pour un prix littéraire lycéen intitulé, ça ne s'invente pas c'est de Ionesco, "La racine des mots est-elle carrée?". Mais les lectures imposées ont parfois du bon, et bonne pioche, ce récit romancé de la vie d'Evariste Galois, jeune mathématicien génial mort  à 21 ans dans un duel en 1832, est un enchantement. Romantique, comme l'époque où a vécu le personnage. Brillant, drôle, enlevé. 

N'espérez pas trouver dans ce livre une biographie circonstanciée et hyper-documentée du jeune génie, pas plus qu'un exposé de ses recherches dans le domaine des mathématiques. Si le récit suit de manière chronologique la courte existence d'Evariste c'est pour mieux en explorer les parenthèses, les silences, pour se plonger dans ses zones d'ombres. Car qu'est-ce qu'une vie, sinon ce qui échappe aux dates, aux jalons fixes qui resteront seulement dans les biographies officielles? L'ennui des heures lentes passées dans la cour du lycée Louis-le-Grand où il est interne, l'exaltation intellectuelle et la poésie des nombres, les déceptions, les échecs dus à la bêtise ou à l'incompréhension de ceux qui le notent et le jugent alors qu'ils ne lui arrivent pas à une demi-cheville - car Evariste, ce penseur à l'origine de la théorie des groupes, et ne me demandez pas de vous expliquer, à l'instar de Désérade je n'y connais que pouic, a quand même de son temps raté deux fois polytechnique- , les tourments du désir et  de l'amour aussi -car à 21 ans,  comment dissocier l'un et l'autre?-, l'angoisse devant la mort qui s'approche au petit matin du duel... voilà ce qui passionne l'auteur et qui fait l'intérêt du récit.

JF Désérade inscrit aussi l'histoire singulière de son jeune personnage dans la grande Histoire, de manière tout à fait personnelle et sans jamais ennuyer. Moi qui n'ai jamais rien capté aux soubresauts historiques faisant suite à l'empire napoléonien, j'ai grâce à quelques pages brillantes digéré 30 ans d'histoire du XIX° siècle. On sent l'emballement républicain de l'auteur aux côtés d'Evariste et des révolutionnaires de Juillet, à bas la monarchie de Louis X : Le 27 juillet 1830 tombait un mardi. Le 28 un mercredi. Le 29 un roi. On suit Evariste dans les rues et les cafés de Paris, renvoyé de l'école préparatoire, prenant part à des réunions secrètes et préparant en secret des manifestations contre ce Louis XVIII qui a succédé ce Charles X....  Rudes sont les lendemains de révolutions, on a un peu la gueule de bois... On n'allait pas substituer à ce roi déchu un autre roi, remplacer la monarchie héréditaire par une monarchie élective, changer, non de régime, mais simplement de dynastie? Si.

Il est décidément bon de sortir parfois de ses sentiers battus littéraires, de faire un pas de côté pour lire ce qui d'ordinaire n'est pas sa tasse de thé. Cet Evariste là m'a enchantée, grâce à une écriture où le sens de la formule, la vivacité et la drôlerie surprennent toujours. Rien d'empesé là-dedans ou de poussiéreux, la phrase virevolte et s'amuse avec, on le devine, un écrivain facétieux, plein d'admiration pour son jeune héros, qu'il sait tirer de l'oubli avec brio. On sourit, on s'emballe. On vibre et on pleure aussi en accompagnant Evariste dans sa courte existence, lui qui a connu en 20 ans les plus fortes joies de l'esprit, de grandes déconvenues, l'engagement révolutionnaire, la prison, la passion puis la mort absurde.
La démonstration est gagnée M. Désérade, le calcul est simple : si vous ne connaissez rien aux mathématiques, vous êtes en tout cas un grand écrivain.

Ed. Gallimard, 2015.