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Je crois que dans cette famille, ma famille, l'amour ne prenait pas les bons chemins, il ne suivait pas le courant. Il ne s'exprimait pas, il ne se disait pas, parfois même il se contredisait.

Coup de foudre pour ce livre, véritable coup de cœur qui me donne envie de me plonger dans les textes précédents d'Emmanuelle Pagano. Tout part du thème oh combien viscéral et sensible de la maternité, d'un lien empêché entre une mère et son fils, une mère hantée par la culpabilité d'avoir laisser mourir de peu son bébé de déshydratation.... Le spectre de Rosie Carpe de Marie Ndiaye rôde...même si les deux romans sont très éloignés l'un de l'autre. Dans le premier chapitre, quinze ans plus tard, l'enfant est devenu ado, et la mère est appelée à son chevet car il sort d'un coma éthylique.... Lorsque mon fils a plongé, c'est moi qu'ils ont appelée, ce n'est ni son père ni sa belle-mère et je ne sais pas pourquoi, sans doute est-ce encore moi la coupable, bien que je n'aie pas sa garde, pourtant son père et moi avons tout fait pour l'éloigner, le protéger de moi. Phrase terrible qui donne le ton d'une relation mort-née, d'un courant naturel détourné.

De la soif à la noyade, l'eau est omniprésente dans ce magnifique texte qui explore les thèmes de la transmission et de de la filiation, des ruptures familiales aussi, à travers l'héritage maternel de la narratrice, une famille installée depuis quatre générations au bord de la Ligne, rivière ardéchoise sur la rive de laquelle elle dirige une fabrique, autrefois dévolue au moulinage de la soie et aujourd'hui spécialisée dans l'élaboration de tissus techniques et sophistiqués. Le récit entremêle ainsi des sujets extrêmement concrets et pointus comme les techniques de dévidage de la soie naturelle, rendu possible grâce à la force du courant, et le thème plus difficile à saisir et à fixer de la mémoire familiale, qu'il faut remonter telle une rivière. L'eau, c'est la matrice originelle de ce texte, cette eau vive des rivières, difficile à dompter et à apprivoiser, et qui devient matière inépuisable dans l'écriture à analogies, métaphores, polysémie et similitudes.
Il se dégage de ce texte une mélancolie sourde, une beauté triste et rêveuse dues à la voix de la narratrice, femme à distance de sa vie, mal à l'aise dans son rôle de mère à cause d'un drame originel. Rien d'évaporé ou de purement abstrait pourtant dans ce texte très précis dans sa langue, et qui prend fortement appui sur la réalité présente ou passé, qui fait ressurgir la violence et la dureté d'un monde révolu, celui des fabriques où les enfants trimaient de quatre heures du matin à huit heures du soir, celui de l'époque du patronat paternaliste qui tenait à sa disposition une main d'oeuvre pour la plus grande part féminine dans les locaux de la fabrique, où les ouvrières dormaient et vivaient.
Il se dégage de ce livre un charme un peu mystérieux, que je ne parviens pas vraiment à expliquer. Emmanuelle Pagano possède, c'est indéniable, une vraie personnalité d'écrivain, singulière, dont l'univers et la langue, traversés, irrigués entièrement dans  Ligne & Fils par le motif de l'eau , m'ont captivée.

Ed. POL, 2015