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Récit familial, pudique et épuré, parfois factuel, sans pathos, Eden Utopie se lit toutefois d'un trait. La mort de la grand-mère, Madeleine,  inaugure le besoin d'écrire ce récit, déclenche la remontée dans le temps, et clôt le livre, avec un très beau chapitre qui rend hommage à cette femme par petites touches. Fabrice Humbert remonte à l'après-guerre pour suivre le destin de deux familles sur trois générations, deux familles étroitement liées puisqu'il s'agit de celle de Madeleine et de  Sarah, deux cousines qui ont été élevées comme des soeurs.

L'histoire familiale se mêle à l'Histoire avec un grand H, et c'est cela qui est passionnant. Nous traversons ainsi les utopies de cette fin du XX° siècle ainsi que ses désillusions... l'enthousiasme de la reconstruction de l'après -guerre, la volonté de bâtir un monde plus solidaire, l'ascension sociale, mai 68 et ses emballements, les convulsions qui suivirent, les mouvements révolutionnaires armés européens. En trois générations, les destins tout tracés des deux cousines semblent s'inverser....du côté de Madeleine on s'embourgeoise et on s'enrichit, on devient proche des politiques et du pouvoir, du côté de Sarah, on se remet difficilement de mai 68,  flirtant même pour certains avec la prison et la clandestinité. J'avoue que l'histoire des passionnés, de ceux qui ont cru en mai 68, des perdants et des révolutionnaires, d'Elise tout particulièrement, impliquée dans la chasse aux Brigades rouges et à Action directe, m'a davantage accrochée que le reste... mon goût pour les perdants magnifiques, pour ceux qui ont un destin romanesque sans doute... Et puis Fabrice Humbert, dans un souci de précision quasi-documentaire, peint avec clarté ce qu'ont été les mouvements révolutionnaires armés que je connaissais mal. C'est emballant, pathétique et beau à la fois malgré la violence et la fureur, cela interroge, cette poignée de jeunes gens jusqu'au boutiste qui en France ont tenté de suivre leurs maitres allemands et italiens. Action directe nait avec la frustration, les personnes qui ont formé le mouvement ont été bercés dans les idéaux de leurs ainés, mais trop jeunes pour avoir vraiment participé à mai 68, ils trouvent dans la radicalisation et la violence un sens à leur vie. L'auteur interroge alors les notions d'engagement, d'action collective... L'utopie, a-t-elle encore un sens aujourd'hui, peut-on lui trouver un espace dans notre société?

Son histoire familiale, Fabrice Humbert l'aborde avec pudeur et distance. C'est un peu lisse, un peu trop respectueux? Je me suis demandée parfois où se dissimulait la mauvaise foi... dans la volonté de minimiser son appartenance à la grande bourgeoisie, dans le besoin de souligner que ses origines restent ouvrières et modestes? Peu importe. Eden Utopie m'a séduite car il rappelle qu'une famille c'est avant tout des individus qui à un moment donné font un choix, le choix de prolonger ou au contraire de rompre avec leur héritage.

Ed. Gallimard, 2015