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Un ample roman porté tout entier par un personnage féminin très attachant, Meili, jeune chinoise mariée à Kongzi, et enceinte pour la deuxième fois au début du livre. Un personnage certes dépendant de la loi masculine, mais très énergique et courageux, incarnant la femme chinoise tiraillée entre la soumission aux valeurs ancestrales et le désir d'émancipation dans un pays en pleine mutation. Nous sommes dans les années 90 en Chine, la politique de l'enfant unique ne plaisante pas: avortements forcés jusqu'au huitième ou neuvième mois, stérilisations... La violence faite aux femmes, le contrôle de leur corps est institutionnalisé par l'état mais elle est aussi dans le couple, au coeur de la sphère intime : la sexualité conjugale n'est pas loin parfois du viol, et puisqu'il faut coûte que coûte avoir un garçon le corps féminin est une machine à enfanter.
Obligés de quitter leur village pour fuir la répression, Meili et Konzi, accompagnés de leur toute jeune fillette Nannan, entament un long périple le long du Yangsee, se réfugient sur un petit bateau, puis sur une île, avant de s'installer dans la Commune Céleste, endroit qui porte bien mal son nom, puisqu'il s'agit d'une vaste décharge puante où les gens désossent et retraitent appareils électroniques de tout genre... Toute la partie du roman concernant la vie sur l'eau du couple est empreinte d'une grande force visuelle, nous naviguons avec ce petit trio, embarqués sur cette minuscule embarcation sur le grand fleuve.

Un roman irritant parfois par son aspect parfois un peu didactique. Ma Jian, dissident chinois, qui a quitté la Chine en 1987, avant que ses livres soient interdits, force le trait, dénonce. Les dialogues sont souvent longs et appuyés, au service de la thèse défendue, c'est parfois répétitif et long. Mais les situations évoquées sont d'une telle violence incroyable, l'intégrité de l'être humain tant nié et la Chine elle-même tellement mise à mal, que ce soit par la pollution des rivières ou le massacre des paysages.... on ne peut être que complètement abasourdis par les conditions de vie des personnages et par la rudesse des relations humaines évoquées.
Cet aspect réaliste, ou plutôt carrément naturaliste du roman, trouve toutefois son contrepoint lorsque la poésie vient au secours de l'insupportable. Des passages concernant l'esprit des nouveaux-nés ou des enfants de Meili aèrent le récit au fil de la narration principale. Konsig, qui est lettré, aime à réciter des poèmes, et à citer Confucius. Meili, elle, a le don du chant et connait par coeur des mélopées funèbres. Le mystère, l'art, la littérature ou la poésie viennent au secours des hommes, les bercent et les consolent,  nous rappelle Ma Jian. 
Dans les derniers chapitres du livre, mais je ne vous dirai pas comment, ce serait casser tout le charme fantastique du texte, Meili trouve en elle-même la force de résister, d'une manière tout à fait personnelle et inattendue. Le réalisme laisse place à l'onirique, le corps subi de Meili devient un corps rêvé et maitrisé.
La route sombre, road-movie en terre chinoise, roman de la maternité, ou le cheminement personnel d'une femme à la conquête d'elle-même.

Ed. Flammarion, 2014