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Un homme vit dans sa voiture... tranquille il s'organise un quotidien libéré de toute obligation, en rupture avec la société de consommation comme on dit, un temps rythmé par de longues marches dans Paris,  des longueurs de piscine le matin, un temps ponctué par la lecture de quelques livres trouvés au hasard -Beckett, Marx..figures tutélaires...- et par des soirées bien arrosées tout seul ou dans des bars. Il vit dans l'instant, n'a pas de passé, envisage très peu l'avenir... Il se soustrait sans bruit à l'agitation que constitue nos vies...la solitude du vrai rebelle quoi. Peu à peu des signes, une inscription sur un mur, une info entendue à la radio, une fresque dans un café, attirent son attention, et nous font pressentir que quelque chose se prépare, que la société vacille sur son socle...  La révolte couve... La figure du renard pâle s'impose alors progressivement, un animal sacré au Mali représentant la rupture, l'autonomie, le mauvais fils qui a tué le père et dont la danse célèbre la mort du père.
J'ai beaucoup aimé la première partie du livre, où l'écriture est à la fois poétique et sèche, minimaliste, où l'on oscille entre monologue illuminé, onirisme, réflexion politique et récit sociologique. Le narrateur déroute, est assez insaisissable, mais il est aussi touchant, sympathique, libre, empathique avec les plus démunis, chômeurs, immigrés clandestins, sans-papiers, exploités en tout genre qui vont se reconnaitre sous le masque du renard pâle. Parfois, c'est vrai, j'ai eu l'impression que Yannick Haenel enfoncait des portes ouvertes, dans sa critique de nos politiciens, des puissants, de notre société en perte de vitesse. Il n'évite pas alors les clichés, les formules un peu galvaudés qui font sombrer le texte dans l'explicatif un peu lourd. On regrette alors Houellebecq, cité dans Les renards pâles d'ailleurs pour son pessimisme, qui lui, au contraire, évite le dogmatisme et les truismes grâce à l'humour noir, au cynisme, à une plus grande distance. Toutefois, toutefois, cette première partie est sauvée par de très beaux passages, des phrases fulgurantes pour capter l'instant, la vérité d'un moment, le désir, l'ivresse, la grâce d'une illumination, la douleur qui envahit aussi face à la souffrance et à la mort. Je pense par exemple au chapitre concernant l'agonie d'un chien blessé, que le narrateur accompagne dans ses derniers instants, passage poignant de beauté. 

Hélas, hélas, lorqu'on passe du je au nous, de l'individuel au collectif, dans la deuxième partie, le récit m'a déçue. Le souffle, l'envergure, la folie, l'écriture qu'il faudrait pour décrire la révolte et la révolution, le bouleversement qui s'annonce, n'y sont pas. Le texte s'enlise, on s'ennuie. Il manque sans doute un point de vue, un regard sur ce qu'il se passe. L'auteur choisit de faire parler la foule des indignés, des révoltés, mais à travers un nous trop impersonnel, pas assez incarné. Haenel voudrait nous entraîner dans l'espoir d'un changement radical de société, semble croire sincèrement dans ce mot trop galvaudé mais si beau pourtant de révolution, dans la nécessité de brûler tous ses papiers d'identité, voudrait embarquer le lecteur à sa suite. Je ne demande que ça, moi, être embarquée et emballée... oui, mais c'est malheureusement manqué dans cette seconde partie trop théorique. 

Il n'empêche que la lecture des Renards pâles vaut quand même le coup. C'est un roman singulier, à la fois chronique de la mort annoncée de notre société, appel à la rébellion et chant d'espoir, roman d'anticipation, mais aussi rêverie laissant sa part à ce qui échappe, ce lieu où se situe la mythologie, le rêve, l'ésotérisme et le mysticisme.

Ed. Gallimard, coll L'infini, 2013