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Six mois après la mort de Daniel Darc sort ce livre d'entretiens, inachevés. Il s'agit d'une sorte d'autobiographie laissée sur le carreau, que le chanteur devait reprendre, réagencer à sa manière. Il est mort trop tôt pour le faire mais le journaliste Bertrand Dicale a tenu à faire paraitre ce texte, fruit d'une vingtaine de conversations entre 2011 et 2013. Comme j'aime bien, c'est vrai, les biographies, les autobiographies, à condition qu'elles ne soient pas complaisantes et racoleuses, et comme j'aime surtout les trois derniers albums de Darc - les quatre derniers maintenant puisqu'il vient de sortir le posthume Chappelle Sixteen-, et bien allons-y.
Que retenir de ce livre? Tout d'abord la personnalité attachante et atypique d'un garçon découvert vers mes quinze ans dans le groupeTaxi girl. On le voyait partout alors chanter "Cherchez le garçon"... on le sentait alors mal à l'aise, déjanté. Et quand je l'ai vu réapparaître ces dernières années, quand j'ai écouté Crèvecoeur, Amours suprêmes et enfin La taille de mon âme, c'est comme si une figure connue, un visage, une voix revenaient direct de mon adolescence... Toutefois, au beau visage un peu androgyne du chanteur de Taxi girl s'est substitué celui d'un homme marqué par la vie et la douleur, mais illuminé aussi par l'étonnement et la joie de se voir donner une seconde chance. Et les textes de ses dernières chansons, si poétiques, délicats, minimalistes, parlent de tout cela, mais pas que, car la poésie, c'est parler de toi, de moi, de tout. Dans ces entretiens se mêlent ainsi, tout comme dans ses textes, le désenchantement, la souffrance des addictions, la difficulté de se supporter, la révolte, mais aussi et surtout peut-être le bonheur d'être là, ici et maintenant, à dire son chemin et à continuer à écrire, l'apaisement peut-être...

Ce livre est supportable car il ne verse pas dans le voyeurisme, Bertrand Dicale ne cherche pas à appâter le client avec une certaine mythologie de bazar rockn'roll.... à laquelle je n'adhère d'ailleurs pas plus que ça moi non plus. Car ça veut dire quoi "être rockn'roll"  comme beaucoup le disent en croyant l'être? Si cela signifie déranger, secouer les idées reçues et l'immobilisme, que ce soit en musique ou en littérature, alors oui je prends, mais si cela signifie juste déconner de manière stérile et se détruire, bof...   Si la défonce et l'héroïne aidaient vraiment à créer et à écrire on le saurait depus longtemps. En revanche, que certaines personnes, peut être plus fragiles et sensibles que d' autres aient besoin de se droguer ou de boire pour être mieux, pour masquer leur mal être...ok. Ce n'est d'ailleurs pas autre chose qu'affirme  Daniel Darc : il se décrit comme un grand timide souffrant de phobie sociale qui ne disparait qu'avec la drogue ou l'alcool. Il n'en fait pas un plat, il assène juste les vérités avec calme et parfois humour. J'aime bien les petites phrases qui en disent long, et l'auto-dérision avec laquelle il se considère. Ainsi il parvient à nous faire sourire à propos de son passé de junkie en disant qu'il aurait voulu être romancier comme Kerouac, une de ses idoles, mais que voyager ce n'était pas possible puisque tout son fric passait dans la dope : "Je suis un Kerouac immobile". Et lorsque une chanteuse lui avoue qu'à l'époque, elle avait voulu coucher avec lui, mais qu'il ne l'avait pas regardée une seule fois, il lui répond qu'il était bien trop occupé à se "regarder les veines".

Ce qu'on retient du livre, c'est avant tout la grande culture musicale et littéraire du chanteur. Son admiration pour Burroughs, pour Mishima, son amour de la littérature, pour les grands auteurs, lui qui avoue que sa première ambition était d'écrire des romans. Sa connaissance aussi de la bible et de l'évangile, textes qu'il s'approrie personnellement, sans renier le rock... le mélange parait assez détonnant et pourtant... lorsque Daniel Darc écrit dans une chanson "Crever c'est comme baiser c'est pas parce qu'on en a envie qu'il faut le faire tout de suite", ne réécrit-il pas à sa façon la phrase de Saint Paul qui donne le titre de son livre "Tout est permis mais tout n'est pas utile"? Et puis pensez à Patti Smith, à sa personnalité si mystique... . En musique, on retient sa passion pour Chet Baker, vénéré, en passant par Johnny Cash, Bob Dylan , Iggy Pop ou John Coltrane auquel il a emprunté le titre Amours Suprêmes. 


Oui, il est toujours exaltant de suivre le chemin d'un être singulier, d'un artiste, d'un vrai, et ce que ce texte permet de faire, même s'il est inachevé. J'espère pour toi Daniel que tu as trouvé ce que tu cherchais : "J'irai au paradis, car c'est en enfer que j'ai passé ma vie".

 Ed. Fayard, 2013