olivier adam

En ouvrant Les lisières je savais plus ou moins à quoi m'attendre, trop lu d'interviews de l'auteur au préalable, mais bon comme j'ai bien apprécié son roman précédent, Le coeur régulier, je me suis lancée. Olivier Adam a aussi écrit le recueil de nouvelles Passer l'hiver, nouvelles très touchantes, surtout celle intitulée Pialat est mort. Le ton de ses livres, bien que parfois un peu trop geignard, ses personnages à fleur de peau, malmenés par la vie et un peu perdus, me plaisent en général.
Donc là, nous nous retrouvons dans un roman bien plus ambitieux, plus nettement autobiographique aussi sans doute, un pavé de 454 pages exactement, reprenant les thèmes déjà brassés dans les livres précédents, thèmes que l'on peut résumer dans l'expression "ah qu'il est difficile de vivre". Nous suivons Paul Steiner, le narrateur, écrivain, et double approximatif du romancier, vivant en Bretage mais originaire de la banlieue parisienne, perdu, blessé, déprimé, séparé de sa femme qui vient de le plaquer, essayant de vivre sans ses enfants qu'il aime douloureusement, et obligé, à reculons, de se rendre là où il a grandi, dans la maison familiale, pour s'occuper de ses parents vieillissants. A cette occasion il retrouve une série d'amis perdus de vue, un vrai défilé. Ce séjour forcé fait aussi ressurgir violemment le sentiment douloureux de n'être jamais à sa place, toujours en décalage, en "lisières" de la vie tout comme on peut être en "lisières" de toute origine, dans ces banlieues dortoirs, immenses lotissements sans identité où les gens s'entassent... d'où le titre, vous saisissez? On sent qu'Olivier Adam a mis beaucoup de lui-même dans ce récit, il y touille sans relâche ce qui lui tient à coeur, y peint une France qui le désespère, la difficulté aussi d'adhérer pleinement à sa vie, et interroge le lien qui nous relie à nos parents, oui mais voilà, à force de touiller, de touiller, on s'enlise un peu trop à mon goût dans la sauce ... C'est que de lourds paragraphes distillant une sociologie bon marché trop appuyée et souvent plaquée embarrassent le texte, rompent le rythme de la narration, sonnent faux et creux. Les idées que veut mettre en avant l'auteur sont répétées, ressassées, reviennent sans cesse, j'ai parfois eu l'impression qu'Olivier radotait, alors que, si je ne m'abuse il n'a que 36 ans...

 La première moitiè du livre développe donc inlassablement les retrouvailles fortuites de Paul avec d' anciens amis de collège ou de lycée quittés sans donner de nouvelles après le bac. Eric, Fabrice, Stéphane, Sophie, Yann, voilà qu'il réapparaissent tous un par un et c'est parti pour un enchainement de scènes prétextes à des discours peu réussis sur l'état de délabrement de la France, sur la montée du Front National, sur le chômage et les injustices sociales. Ce n'est pas le fond des propos qui me gênent, je suis d'ailleurs à peu près en phase avec les réactions du narrateur. Non c'est la manière dont tout cela est amené et mis en musique. Les anciens copains sont des enveloppes vides, l'auteur ne les ressuscitent que pour les faire causer, et mal malheureusement, de la difficulté de vivre aujourd'hui en France. On ne croit pas ainsi une seconde au discours d'Eric, qui durant deux pages en style direct tente d'expliquer à Paul combien leurs vies respectives n'ont plus rien en commun. Non vraiment, qu'un  ami perdu de vue depuis 20 ans déballe de cette façon lourdaude et plaquée ses rancoeurs à son copain retrouvé par hasard, cela ne m'a pas convaincu.
Dans cette première partie, longue, bien trop longue, le narrateur revient aussi sur ses relations difficiles avec sa famille, à savoir avec son père ou son frère aîné devenu vétérinaire, légèrement facho et embourgeoisé.  A priori, voici pourtant des sujets qui me parlent. Moi aussi, je la connais cette impression d'être en décalage par rapport à son milieu d'origine et trop souvent, lorsque je suis en famille j'ai le sentiment, comment dire, de me sentir comme une huitre fermée au milieu d'une basse-cour. Je suis aussi bien placée pour savoir que des soeurs ou des beaux-frères imbuvables, fachos, racistes et cons ça existe malheureusement bel et bien dans la vraie vie. Mais là encore les personnages de ce roman ont un discours trop caricatural, paradoxalement trop construit, qui ne sonne pas juste. Olivier Adam n'a pas su trouver les mots, le ton et la parole pour faire causer ceux-ci. Comme en plus leur façon de voir les choses est répétée chaque dix pages jusqu'à écoeurement les conversations s'avèrent toujours les mêmes, tout cela tourne en rond, une fois planté le décor, Olivier Adam aurait dû savoir se taire et faire dans la retenue au lieu d'enfoncer le clou sans cesse.

Toutefois, toutefois, j'ai lu Les lisières jusqu'au bout et assez vite, je ne vais donc pas faire la dégoûtée complet, le livre m'a quand même accrochée, et ceci surtout dans la deuxième partie. Ne lâchez donc pas le livre trop vite, attendez ... 250 pages. Au retour de Paul en Bretagne, le récit devient plus nerveux, se recentre sur la relation entre le narrateur et sa femme, s'avère plus introspectif mais aussi mieux rythmé. Paul se débat avec lui même, tente de surnager, s'interroge sur les raisons de sa mésentente avec son père, le ton est plus fluide, le style plus évident, comme si changer de lieu produisait un appel d'air, permettait de changer aussi en mieux l'écriture. Certaines pages sont franchement réussies, le rapport aux éléments, à l'océan, les couleurs changeantes de l'eau, la sensibilité des enfants, la jalousie et la fureur de  voir sa femme avec un autre homme, tout cela est bien rendu, parfois poétique et touchant, parfois physique et violent. Ouf ! On finit alors par un retour plus bref mais plus réussi aussi en région parisienne pour s'envoler à la fin au Japon, terre d'un possible renouveau, d'une rédemption, d'un apaisement, comme elle l'était déjà dans Le coeur régulier.
Voilà, sur ta copie Olivier, je mettrais en rouge, "un roman qui en fait trop, qui a bien besoin d'être coupé, élagué, le format plus court et l'art de l'allusif, à mon humble avis de lectrice, te vont tellement mieux". Et puis, j'ai aussi souvent pensé que tu devrais rompre parfois le ton geignard du récit avec un peu d'auto-dérision, ou d'humour, ou une pointe de distanciation... oui ça ne ferait pas de mal à l'ensemble je crois et allègerait le tout, rendrait ce pauvre narrateur plus sympathique. Ne m'en veux pas, comme je l'ai dit, tu n'as que 36 ans, et le talent qu'il faut pour rebondir.
PS : Je suis avec toi. Et puis ah oui, j'oubliais, tu cites Gérard Manset en exergue avec sa chanson Que deviens-tu, et ça c'est beau, c'est une de mes chansons préférées.

 Ed. Flammarion, 2012