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Comment se fait-il, alors que nous sommes issus de la même famille, que nous avons le même sang, la même grand-mère givrée, que nos mères sont soeurs, que nous sommes cousines germaines comme on dit, comment se fait-il que nous soyons si différentes, que nos parcours soient si divergents ? Nathalie Kuperman s’engage avec ce livre dans la dure bataille de l’inné et de l’acquis, sujet qui me passionne aussi, moi qui ait également une cousine de mon âge avec qui j’ai passé pas mal de temps enfant, des vacances à la mer, à la campagne, une cousine amie, et qui maintenant m’est aussi étrangère que peut l’être une inuit à une italienne.

Tout part de l’enterrement de Biquette, la tante de l’auteur, et la mère de la fameuse cousine Martine. La narratrice n’a pas vu cette dernière depuis quasi 20 ans et c’est le choc : Martine est devenue moche, alcoolique et pauvre. Comment en est-elle arrivée là se demande benoîtement la cousine, comment a-t-elle pu s’abîmer ainsi, elle qui enfant était si rayonnante et si jolie ? L’idée du crime, c'est-à-dire l’idée d’écrire un livre sur le sujet germe ainsi dans la petite tête de la narratrice,  les deux femmes vont peu à peu renouer, se rencontrer souvent, toujours dans le petit studio qui sert de salon, salle à manger, chambre à coucher de Martine, causer, se raconter. Une vie faite de décrochages successifs, d’amours malheureuses, de cuites, d’humiliations et de coups reçus mais aussi rendus, va peu à peu se dessiner via l’existence à la fois truculente et pathétique de Martine. Lui est rendue une voix grâce à l’écriture, une voix avec toute sa force, sa vérité, sans pudeur, avec l’humour et l’autodérision qui la caractérise mais aussi avec parfois sa bêtise et sa connerie disons-le quand par exemple Martine nous dit voter pour Marine Le Pen qu’elle aime bien, « ça ne se discute pas, c’est comme ça » ou qu’elle surnomme sa fille qu’elle déteste « La chiasse » !

Le destin de la tante Biquette, sœur de la mère de l’auteur, est alors forcément retracé, un destin hors norme puisque la fameuse Biquette a eu sept maris dans son existence, rien que ça, dont six qui sont morts, de mort plus ou moins naturelle, soit mangé par un sanglier dans les bois, soit assommé en mobylette ivre mort contre un arbre, soit de diphtérie… Biquette est une nature, un personnage ogresse, bouffeuse d’hommes et qui n’a pas froid aux yeux quand il s’agit de s’envoyer les pastis et de mettre des baffes à ses gosses et donc à Martine qui en a eu plus que son lot. Ce qu’elle est devenue, tout remonte à cela finalement, à cette enfance malmenée, à l’alcoolisme maternel, à une éducation défaillante. Mais pourquoi une des sœurs a-t-elle « sombrée » et pas l’autre, se demande la narratrice, alors qu’elles ont eu la même mère et la mème éducation ? Disons alors qu’elles ont « sombré » chacune à leur manière, l’une dans l’alcool durablement, l’autre dans la dépression par périodes, par exemple lorsque son mari l’a quittée…. Chacun sa façon d’affronter les déceptions, les frustrations, les humiliations… Chacun sa façon aussi d’être heureux malgré les coups durs, chacun sa force et sa faiblesse, chacun son alcool…

Mais au-delà de cette interrogation sur le devenir de chacun, sur la mystérieuse alchimie entre le tempérament individuel et l’héritage familial, ce qui est passionnant dans ce livre c’est la fusion progressive qui s’opère entre  Martine et la narratrice. Celle-ci déteste et adore à la fois sa cousine, la pitié, la haine et l’amour se mêlent dans un curieux embroglio où elle ne se retrouve plus. Et voilà  qu’elle en vient à ressembler peu à peu à Martine, à adopter certaines de ses habitudes, et notamment celle de boire sa petite bouteille de rouge quotidiennement, le soir en cachette, quand sa fille est couchée. Au chômage, elle s’interroge sur son devenir, se sent lâchée par tous ses amis qui eux bossent, et se voit déjà finir en vieille alcoolique. Martine déteint sur elle, et la contamine, la vampirise, envahit ses pensées, ses projets d’écrivain, son existence : « Martine me déchire, et elle est forte au point qu’elle me fait douter de qui je suis vraiment… Le même sang coule dans nos veines, le même poison, la même saloperie d’exister ». Cette contamination devient si forte qu'elle s'inscrit dans la construction narrative et que parfois nous nous surprenons à ne plus savoir qui parle, de Martine ou de l'auteur, les paragraphes s'enchaînent et les voix se mêlent, les deux "je" semblent n'en faire qu'un seul et désigner la même personne. 

Finalement le livre, ce "crime" issu de ces témoignages recueillis, de ces conversations entre cousines, de ces retrouvailles, fait à la fois naître la culpabilité et la fierté : culpabilité d’être finalement à l’abri d’une telle vie bousillée et fierté d’avoir donné une voix à cette vie abîmée.