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Irène Neierovsky a 23 ans lorsqu'elle écrit ce premier roman, et beaucoup d'auteurs d'âge mûr (je ne citerai personne, mais il y a pourtant le choix) pourraient lui envier son art de la narration et son style. Tout est là, toute l'oeuvre future, en germe, dans Le malentendu : une manière inégaléee de peindre l'incompréhension entre les êtres, et spécialement entre les hommes et les femmes, la satire sociale des riches oisifs de ce monde d'entre les deux guerres, la finesse de l'analyse psychologique pour évoquer l'émerveillement mais aussi l'aliénation et le désenchantement procurés par  l'amour.

Denise, jeune femme mariée et mère d'une petite fille, s'éprend de Yves Harteloup, un jeune homme tout juste sorti de l'horreur des tranchées de la grande guerre, et qui a besoin d'oublier, de trouver un peu de repos et de sérénité. Denise, elle, s'emballe, découvre le désir, le plaisir, mais aussi l'inquiétude, le doute, et l'attente "qui devient toute sa vie". Elle devient exigeante, rongée par l'insatisfaction, insupportable pour son amant. Les femmes chez Nemirovsky sont des victimes consentantes, elles "laissent leur coeur" dans les aventures amoureuses alors que l'homme y "intéresse sa vanité ou son désir".  Il y a chez cet auteur du féminisme avant l'heure, mais attention pas un féminisme bête et buté, non, je retrouve plutôt dans ses histoires le discours par exemple d'une Marcela Iacub, quand cette dernière démonte le mythe sacro-saint de l'amour qui aliène les femmes et les empêchent de tourner en rond, d'être libres et autonomes.Oui l'amour chez Nemirovsky est bien souvent une tromperie, un jeu de dupe, une invention qui fait rêver et surtout souffrir les jeunes femmes oisives, réveuses et idéalistes. Rares sont les couples en phase et sur la même longueur d'onde dans ses romans, et ici,  entre Denise et Yves,  "il manque quelque chose d'insaisissable et d'inexprimable, tout simplement, peut-être, ce qu'on nomme l'amour réciproque". Et quand l'amour tourne à la passion pour la femme, il est trop tard, le mal est fait, il ne reste qu'à attendre, espérer, et pleurer. L'adultère ressemble vite à une la mauvaise blague, l'écrivain nous en fait un portrait terrifiant lorsque, nous dit-elle il "se borne à de brèves rencontres entre six et sept heures, à des propos insignifiants, à quelques caresses inachevées..."

En arrière fond de cette histoire, comme toujours chez Irène Nemirovsky,  il y a aussi l'Histoire avec un grand H, elle nous fait bien sentir que le destin des êtres est intimement dépendant des bouleversement de l'époque. Elle évoque avec brio la teneur particulière de ces années folles, cette envie de s'étourdir dans la fête, d'oublier la guerre et montre combien cette nouvelle génération se coupe définitivement de ses parents. Cette période que j'adore, qui  vu naître le surréalisme et le cinéma, où les femmes sont si belles dans leurs robes fluides et près du corps, leurs coupes à la garçonnes, n'a pas su pourtant supprimer le décalage incroyable entre les hommes et les femmes, entre ceux qui se sont battus dans les tranchées  et celles qui sont restées, d'autant plus qu'il s'agit des femmes de bonnes familles fortunées, ne peuvant comprendre ce qu'ont enduré les hommes . Comment Denise peut-elle soupçonner ce qu'a vécu Yves et comment peut-elle deviner, puisqu'il ne lui confie rien, qu'il reste marqué à vie?..."Cela demeurait, l'étrange regard lointain qui a vu toutes les horreurs  humaines, toutes les peurs".

Alors l'histoire d'amour ne peut que tourner mal, c'est couru d'avance, et Denise s'aperçoit trop tard, lorsque tout est fini , qu'elle a connu le bonheur... Ne vous y méprenez pas, les récits d' Irène Nemirovsky n'ont rien, comme elle l'écrit à propos de l'amour, "de la poésie facile d'un roman d'été", non, ils dissèquent au contraire au scalpel du style nos pauvres histoires et son regard affûté et atroce  sur les relations humaines me sidère.